Kurokawa - Actualité manga

Kurokawa

Interview

Interview n°2

A l'occasion de Japan Expo 2012, nous avons eu le plaisir de rencontrer Grégoire Hellot, directeur de collection au sein des éditions Kurokawa. Voici le compte-rendu de notre interview.
 
 


 
Manga-News: Bonjour et merci beaucoup de nous accorder cette interview. Notre dernière entrevue date de 2009. Trois ans après, que pouvez-vous dire concernant Kurokawa ?
Grégoire Hellot: En 2009 nous vous avions dit que nous souhaitions élargir notre lectorat. Trois ans après je pense que nous avons  réussi notre pari dans la mesure où nous touchons un public plus large et plus âgé avec Les vacances de Jésus et Bouddha, titre qui est un gros succès et qui  va bientôt atteindre les 35 000 exemplaires pour le tome 1. De plus, je pense que nous avons réussi à toucher les gens qui ne lisent pas forcément du manga, et nous avons aussi réussi à susciter l’intérêt des médias, même les plus généralistes tels Le Point, Le Nouvel Observateur, Télérama ou encore les gratuits comme 20 Minutes et Métro. C'est un manga qui a su sortir des sentiers battus et qui a montré qu'un manga pouvait être intelligent, spirituel et drôle.
Depuis l'année dernière, après le succès de Chocola & Vanilla nous avons également essayé de mettre l'accent sur les jeunes avec le manga Pokémon, et avec Inazuma Eleven, nouveau succès dont le jeu et le dessin animé cartonnent.
Nous avons réussi à élargir notre cible et cela était vital, car il fallait trouver un moyen de pallier à l’arrêt de Fullmetal Alchemist et ainsi  ne pas être dépendant d'une seule série.
 


Fullmetal Alchemist étant terminé, pensez-vous que la reprise de l'édition double va relancer la série ou est-ce plutôt un essai ?
C'est une expérience. Nous pensons que Fullmetal Alchemist, par son succès aujourd'hui, rejoint d'autres séries patrimoniales comme peuvent l'être GTO ou Dragon Ball. De plus, nous constatons que ce n'est pas facile aujourd'hui pour le lecteur de se lancer dans une série, entre la concurrence déloyale des scans et la crise économique.
Nous avons fait cette expérience de produit à petit budget avec le tome 1 de Fullmetal Alchemist Anthologie qui représente 3 volumes pour 10€ ce qui est très raisonnable pour quelqu'un qui veut se lancer dans la série.



Dans notre interview en 2009, vous disiez que l'arrivée des japonais sur le marché n'était pas pour tout de suite, maintenant c'est le cas, comment voyez-vous la chose, avez vous eu des retombées ?
Nous ne sommes pas directement concernés dans la mesure où nous ne travaillons pas avec Shueisha, j’ai envie de dire. D'autre part plutôt que de se mettre à paniquer en criant "les Japonais sont arrivés " je préfère me dire tout simplement que "les Japonais ont changé les règles" : la manière dont les éditeurs français travaillent avec Shueisha est désormais différente, comme cela a été le cas avec le rapprochement de Pika et Kodansha. Cependant cela ne signifie pas pour autant que d'autres éditeurs n'auront plus de titres Shueisha ou Kodansha. Selon moi les japonais qui arrivent sur le marché français le font de manière différente de ce qui s’est passé aux États-Unis avec Kodansha qui publie seul les mangas Kodansha, et Viz qui s'occupe des mangas Shueisha. Voilà pourquoi je suis convaincu qu’aujourd’hui la situation n'est pas aussi fermée qu'elle peut l'être aux États-Unis, les règles ont simplement changé.


Avec Pokemon et Resident Evil, vous essayez d'être au plus proche de la sortie japonaise ? C'est votre choix, comment cela se passe ?
Pour Resident Evil, c’est une volonté de Capcom de faire une sortie mondiale car le manga est une pièce importante de leur œuvre, ce n'est pas la simple adaptation d'un jeu mais une partie du scénario officiel qui fait le lien entre deux titres de la saga, donc pour eux une sortie mondiale était primordiale, c'était une véritable volonté stratégique de leur part.
Pour Pokemon c’est une volonté de notre part : le manga n'existait pas au Japon et nous avions l'opportunité de le faire en France avant le Japon. C’était donc une formidable expérience , ne serait-ce que dans notre volonté de de tenter d'apporter des solutions par rapport au téléchargement illégal. Quand tu discutes à la Japan Expo tu rencontres beaucoup de scanneurs et de traders qui viennent nous parler et qui sont des gens parfaitement polis et éduqués, ils nous disent qu'ils téléchargent car ils pensent que les éditeurs ne font aucun effort, que nous attendons trop longtemps pour sortir des séries… Évidemment nous leur expliquons nos contraintes, qu'il faut notamment un an pour sortir un livre en France, etc..., et du coup je me suis dit "tentons de trouver des solutions".  Quand on le peut, on lance les mangas le plus tôt possible afin de satisfaire les fans, mais ce n’est malheureusement pas toujours possible. Mais on peut le voir avec les titres que vous avez cité, on parvient à faire changer les choses petit à petit.



Vous pensez que cela peut être une parade à plus long terme ?
Il y a une partie des gens qui trouvent que plus que gratuit sera toujours trop cher, et on ne peut rien y faire. Cependant il y a une autre partie qui est faite de véritables passionnés et qui ne supportent pas de devoir attendre et ce genre de proposition  peut donc répondre à leur demande. Moi ce qui me fait plaisir c'est de voir pendant les salons des gens qui feuillettent un tome de Pokemon et disent "tiens, ça je ne l'ai pas lu en scan c'est génial" et ça, ça veut dire mission accomplie. Malheureusement, tout comme il existe des « teams » qui produisent des versions pirates d’animés pourtant diffusés en simulcast, il y en aura toujours qui vont scanner nos tomes pour les rendre disponibles en ligne. Pour moi il y a deux groupes distincts de gens qui lisent des scans : ceux qui veulent pouvoir bouquiner gratos, et les autres, véritables passionnés, qui veulent juste l'info tout de suite quitte à acheter le tome français plus tard ; et c'est pour cette seconde catégorie que l'on se bat.
 
 
On va passer à Ippo, une série qui nous tient à cœur et dans laquelle vous avez mis beaucoup de moyens au départ. Ou ça en est aujourd'hui, et-ce que les ventes décollent un petit peu ?
Comme pour toutes les séries je pense qu'à chaque fin de saison il y a des gens qui décrochent et d'autres qui commencent justement. Par exemple certains vont trouver la saison 1 trop vieille mais vont acheter la saison 3 qui a un graphisme un peu plus actuel ou parce qu’ils ont vu les saisons 1 et 2 de la série animée (même si cette série animée a connu un triste destin en France, il y a des personnes qui l'ont quand même vue, et les saisons 1 et 2 de l'anime couvrent à peu près les deux premières saisons du manga). Découper la série en saisons, c'est très rassurant pour le libraire car si on annonce que c'est une série de 100 tomes il ne les prend pas alors que là vu que c'est 3 séries différentes c’est plus attractif. Quand tu es sur un manga comme One Piece ou Naruto qui passe à la TV avec 3 épisodes par jour là ça se vend sans problème même avec 60 tomes alors que lorsque tu es sur une série comme Ippo qui vit toute seule en France, le libraire n'est pas rassuré, d'où le fait qu'on la divise en saisons.
  


Vous avez acheté la série au départ en sachant qu'elle était longue, est-ce que vous vous êtes dit "c'est un coup de cœur je dois vraiment le faire", ou bien car c'est un classique, etc..?
Nous l’avons fait car c'est un bon manga même si les mangas de sport en France ont beaucoup de mal à s’installer. Il se trouve que ce manga correspondait tout à fait à Kurokawa car le discours est assez universel. Il y a pas mal de gens qui aiment les mangas du style Coq de combat qui sont sur les arts martiaux mais qui sont plutôt des seinen assez difficiles. Il est vrai qu'Ippo c'est moins cru, que c’est plus facile à lire pour les jeunes et que c'est une excellente série que l'on peut carrément considérer comme un patrimoine du manga !

 
Et pourquoi avoir attendu presque un an entre la saison 2 et 3 ?
Nous avons d'abord dû patienter quelques semaines afin d'étudier au plus juste les chiffres de ventes des derniers tomes de la saison 2 puis négocier le contrat avec notre partenaire japonais ce qui induit certains délais. De plus, comme vous le savez, Ippo est publié de manière mensuelle. Un cas rare à l'heure actuelle qui demande un gros travail en amont afin de pouvoir tenir le planning sur la longueur. Ces quelques mois d'attente garantissent aux fans une publication que nous espérons rapide et sans accrocs pour le reste de la saison.
 
 
Une de nos séries préférées à la rédaction est Yotsuba&! que l'on soutient, vous l'avez récemment réimprimée, est ce que cela veut dire que la série a enfin trouvé un plus large public ?
En 2006 Yotsuba & ! n'avait en effet pas su trouver son public en France. Malgré nos efforts, ainsi que le soutien de célèbres artistes français amateurs de Yotsuba, ce manga est resté confidentiel. Comme nous n’avons aucune intention de couper la série avant sa fin officielle, nous avons du réduire les tirages de manière progressive. Le truc c’est qu’entre temps les fans de Yotsuba ont énormément milité et grâce au bouche à oreille, la série a donc gagné de nombreux et nouveaux fans. C'est pourquoi les plus anciens volumes se sont retrouvés en rupture de stock, ce qui a refroidi l’ardeur des nouveaux lecteurs. Heureusement, les fans ont fait pression sur les libraires qui ont remonté l’information à nos équipes commerciales, afin de nous convaincre qu’il y avait un nouveau public pour une réédition.  Il faut savoir qu’il est très difficile d’imprimer un livre en petites quantités ; il nous était donc impossible de ré-imprimer la série avant que les libraires nous fassent part d’une « vague verte », ce qui nous a convaincu de prendre le risque de relancer cette série. Nous tenons donc à remercier les libraires et les fans de Yotsuba&!
 


Vous avez publié la série Emma il y a quelques années, maintenant Ki-oon l'a rachetée, est-ce que vous pensez que la licence va retrouver un public ? Est-ce que vous vous dîtes que c'est vous qui n'avez pas réussi à bien vendre la série ?

Lors de sa publication en France, la série Emma n’a malheureusement pas trouvé son public, et cela peut s’expliquer... Nous avons peut-être surestimé le marché autour de cette série dans la mesure ou nous pensions vraiment pouvoir la vendre à un public âgé.
En 2006  le marché du manga semblait déjà suffisamment mature ce qui s’est avéré ne pas être encore le cas. à l’époque contrairement à aujourd’hui. Nous avons  toujours été en décalage avec nos shôjos notamment lorsque nous avons sorti Kimi Wa Pet, c'était trop tôt, les gens étaient sur Peach Girl. Après Peach Girl les filles se sont mises à Nana alors que nous sortions Emma,. A l’époque Kurokawa avait tout juste un an , et nous avions des expériences plus ou moins réussies.


Et vous seriez prêt à reprendre un jour un titre de ce genre là et de le représenter sur le marché maintenant?
Le secteur jeunesse se renouvelle très vite comme par exemple Chocola & Vanilla qui plaît à une fille pendant 3 ans, elle s'en lasse après mais depuis d'autres filles ont grandi, ont appris à lire et s'y intéressent, on préfère donc plutôt se pencher sur ce coté là, la section jeunesse est ce qui aujourd'hui correspond le plus à notre stratégie éditoriale.


Parlez nous de Nozokiana, votre premier titre adulte qui sortira en septembre !
En fait, Nozokiana est un thriller pour les grands, c'est un manga assez dramatique avec de la manipulation psychologique, etc... Quand tu regardes le titre tu te dis "encore un manga porno" mais pas du tout, c'est vraiment un thriller sur un homme qui se fait manipuler par le sexe, ce n'est pas un manga érotique ou pornographique, c'est vraiment une histoire pour adulte qui traite de la manipulation, un peu comme ont pu l’être certains épisodes de Golden Boy, mais sans tout le militantisme que l’on pouvait trouver derrière. Là c'est vraiment juste une histoire angoissante, celle d’un homme prisonnier d'une femme super maligne. Ce sont des situations dépeintes avec réalisme, l'histoire nous parle d'un étudiant de 20 ans qui débarque dans une ville, il sort avec des filles, des couples se forment, ils ont des relations sexuelles ensemble mais ne vont pas forcément se marier à la fin. Ce ne sont pas des scènes pornographiques du style « livreur de pizza qui débarque torse nu », c'est un peu comme Desperate Housewife avec des scènes de sexe dans ce qu’il a de plus quotidien. Il y a autant de sexe dans ce manga là que dans un téléfilm érotique, c'est surtout donc une histoire de manipulation avec du sexe dedans car le sexe fait simplement partie de la vie des jeunes gens qui sont dans ce manga.
 


Merci beaucoup d'avoir répondu à nos questions !
Avec plaisir !


Remerciements à Grégoire Hellot et aux éditions Kurokawa.

Interview n°1

La rédaction vous propose une interview de Grégoire Hellot, directeur de collection au sein des éditions Kurokawa.


   


Manga-news: Quel est votre bilan des quatre dernières années?
Grégoire Hellot: Le bilan est plutôt positif, puisque nous sommes le quatrième éditeur du marché maintenant. Nous sommes satisfaits, car nous arrivons à avoir des ventes plutôt élevées, alors que nous sortons 2 à 3 fois moins de livres que d'autres éditeurs. Ceci est un choix, car d'une part le budget des lecteurs n'est pas extensible, et d'autre part il est inutile de sortir des mangas qui passent totalement inaperçus. De plus, je peux alors relire tous les livres, les vérifier. Tous nos titres ont été lancés, avec de petits ou de gros évènements autour, chose impossible à faire avec 10 sorties par mois.
   
   
Y-a-t-il eu un titre qui vous a déçu au niveau des ventes?
Dernièrement non. Mais sur la durée, je pense à Ippo, la rage de vaincre. C'est dommage, nous avons mis beaucoup de moyens. Même si ce titre a du succès, il n'en n'a pas autant que nous l'espérions. Je pense que le scantrad en est certainement la cause, car nous sommes bien en retard par rapport à la parution au Japon, et quelqu'un qui aura lu les scans n'aura pas forcément envie de tout relire ensuite sur la version papier. Mais ça n'est que mon opinion.
   

   
    
Quel est votre avis sur le scantrad en général?
Deux choses m'embêtent avec le scantrad. La première: légalement c'est du vol, alors que beaucoup de personnes ont l'impression d'être dans la légalité. Ça n'est pas du tout le cas, ils font la reproduction d'un travail qui n'est pas le leur, et ça crée un manque à gagner pour l'auteur japonais. Mais ceci, ils ne veulent pas l'admettre. A l'époque où les éditeurs ne faisaient pas de marketing, le scantrad nous aidait en quelque sorte à promouvoir un titre, afin qu'il soit connu. Aujourd'hui, des opérations de lancement sont toujours effectuées, surtout quand ce sont de gros titres. Effectivement, le scantrad aide le public à connaître les titres, mais il ne les incite pas à acheter non plus. Le scantrad est en fait une promotion illégale. Tant que l'auteur n'a pas donné son accord, même si le titre n'est pas sorti en France, le scantrad reste illégal.
La deuxième: le travail de traduction n'est pas toujours bien fait. Ce sont des jeunes qui font cela par passion, mais ils ne sont pas diplômés. Le problème qui se pose, c'est que les lecteurs de scantrad, lorsqu'ils achètent le manga, sont dépaysés, ils trouvent que la traduction n'est pas correcte, que les personnages ne parlent pas de cette façon «normalement». C'est un problème qui est survenu lors de la sortie de Fullmetal Alchemist.
 
 
Comment choisissez-vous un titre?
Ça n'est pas très compliqué! Je reçois les magazines de prépublication pour les nouveaux titres. Quand je vais au Japon, en général pour les shôjos, je demande conseil aux vendeuses en leur expliquant ce qui m'a déjà plu auparavant, on en discute. Le plus difficile sont les mangas pour jeunes femmes et femmes. Nous avons Kimi Wa Pet, Life. Pour Life, nous avons hésité pendant quatre ans, car ce manga était peut-être trop dur. Et finalement, la nouvelle patronne de Kurokawa, arrivée en 2007, a aimé ce manga. Celui-ci ne se vend pas très bien, car nous l'avons sorti en septembre 2008, un moment où il y avait une grosse offensive shôjo de la part des autres éditeurs. Il s'est noyé dans la masse.
  
 
  
   
Justement, que pensez-vous de l'offensive des autres éditeurs sur le shôjo?
Je pense qu'il faut faire des mangas pour filles, parce qu'il y en a de bons. Il ne faut pas faire du shôjo parce qu'il n'y a plus de mangas pour garçons. Le problème est que les éditeurs se sont emballés trop vite sur le manga pour filles. Le marché était en train de frémir grâce à Nana, les filles ont alors commencé à acheter du manga. La brèche s'est à peine entrouverte que tout le monde y est entré. Personne n'a laissé le temps à ce marché de mûrir. Par conséquent, il est déjà saturé, alors qu'il n'est pas encore arrivé à maturation. C'est dommage.
  
    
Vous essayez alors d'en tenir compte lors du choix d'un titre shôjo?
Oui évidemment! Par exemple, j'ai essayé de lancer beaucoup de mangas d'humour, car ça n'existait pas en France, il n'y en avait que très peu. Je me suis aperçu que le public préfère avoir un manga d'action drôle, ou un manga de sport drôle, plutôt qu'un manga drôle qui parle d'autre chose. De ce fait, j'essaie de faire des compromis, et un catalogue de qualité.
 
  
Avez-vous une ligne éditoriale bien définie?
Contrairement à Delcourt qui a une image shôjo, Kana et Glénat qui sont plutôt Jump, Tonkam qui est alternatif, Pika plutôt mangas subversifs, la seule image qu'a Kurokawa est une image de livres de qualité. Ça n'est pas plus mal, nous choisissons nos titres au compte goutte, mais au moins le public sait que ce que nous choisissons est réfléchi. Je pense qu'aucun manga n'est réellement mauvais chez Kurokawa.
  
  
Comment voyez-vous le marché actuel? Le pensez-vous saturé?
On dit que les éditeurs vont mourir, mais tout le monde tient. Les grosses boîtes ont un traineau qui suit, les petites peuvent vivre avec mille exemplaires. Ce sont ces dernières qui vont survivre longtemps, car elles n'ont pas besoin de gros exemplaires pour rester debout. Le marché du manga a beaucoup changé, car avant il y avait moins de lecteurs mais ils achetaient tout. Aujourd'hui, il y a plus de lecteurs mais ils achètent tous la même chose. Le marché ne baisse pas du tout, c'est juste que ça n'est plus les mêmes choses qui se vendent. Les gros succès sortent du lot, les autres séries se vendent peu. C'est alors la course à l'armement, tout le monde sort de plus en plus de mangas pour trouver la perle. Les éditeurs prennent de plus en plus en risques, et ça n'est pas forcément bon pour le marché.
Plus que de la saturation, il va y avoir l'exaspération du public et une segmentation très forte, un peu à l'image du cinéma aujourd'hui, avec quelques blockbusters par an, puis des choses bien spécialisées, comme du yaoï, des mangas avec des soubrettes, ou du gothic. Toute cette lecture spécialisée, nous la trouvons chez les petits éditeurs. Il va donc y avoir les gros éditeurs qui sortiront des titres à foison, en espérant en avoir un qui fonctionne, et les petits éditeurs qui expérimenteront. Je pense que le marché va de plus en plus se sectoriser.
  
  
On a parlé de l'arrivée des éditeurs japonais en France, qu'en pensez-vous?
Je pense qu'ils ne viendront pas dans l'immédiat, car c'est trop compliqué. Je sais que les éditeurs japonais ont pris leur décision, ils ne viendront pas sur le marché du papier. Ils préparent une grosse offensive sur le manga dématérialisé, sur téléphone portable. Nous aurons un modèle économique où les Japonais, sans passer par les français, vont distribuer leurs mangas sur des plateformes de dématérialisation.
    

  
Grégoire Hellot en compagnie d'une cosplayeuse...
      
   
Est-ce que vous pensez que le marché français est prêt pour le manga sur téléphone portable?
Je pense que chez les personnes de 20-30 ans, le réflexe ne sera sans doute pas immédiat, car le manga sera sur un petit écran, les dessins seront petits. La génération qui a 15 ans en 2009, c'est la première qui n'a jamais connu la vie sans internet. Ce sont des gens qui ont l'habitude d'aller sur le net pour leurs recherches scolaires, au lieu d'aller à la bibliothèque, s'ils veulent écouter un morceau de musique, ils le téléchargent. Pour eux, ce sont des réflexes normaux. Ils n'ont pas l'habitude d'attendre, ce sont des consommateurs actifs. Eux, peut-être qu'il auront envie d'avoir le manga directement dans leur portable, car ce sont des personnes qui sont beaucoup moins dans l'objetisation que nous: l'objet n'est pas important pour eux, ils ont une habitude de consommation dématérialisée. Je pense que c'est dans ce sens-là que les éditeurs japonais réfléchissent. Il se passe d'autres choses, comme les ebook. Ils n'affichent pas encore les mangas, mais quand cela sera fait, et qu'ils ne seront pas chers, là par contre, ça nous fera beaucoup de mal. Sur une simple carte mémoire, il y aura 200 volumes.
  
 
Est-ce que vous croyez au manga pour enfant, outre le gros phénomène Chocola et Vanilla?
Chocola et Vanilla a fontionné, car nous avons eu l'expérience passée de Megaman net Warrior et de Mermaid melody. Les mangas pour enfants, ça marche, mais ça demande 3 ou 4 fois plus de travail, car il faut coordonner tout le monde. C'est-à-dire qu'un manga pour adultes est mis en rayon, et les lecteurs vont le chercher. En-dessous de 12-13 ans, les enfants ne vont pas seuls dans les magasins, mais avec leurs parents. Les parents, eux, vont dans le rayon enfant, et non dans le rayon manga. Donc si nous mettons un manga pour enfants dans le rayon manga, les enfants ne le verront jamais. Les enfants fonctionnent à l'impulsion: ils ne cherchent pas quelque chose, ils tombent dessus, et le veulent. On s'en est rendu compte avec Megaman net Warrior: c'est la plus mauvaise vente de Kurokawa, mais notre meilleure vente salon, car là, les enfants les voient. Concernant Chocola et Vanilla, beaucoup de démarches ont été menées pour qu'on accepte de le mettre au rayon enfant, il y a eu beaucoup de partenariats avec la presse jeunesse également, avec laquelle il est très difficile de travailler, car elle ne connaît pas le manga.  L'inconvénient et l'avantage avec ce public, c'est qu'il est très volatile. L'anné prochaine, Chocola et Vanilla ne marchera peut-être plus. Le fonctionnement pour un manga enfant est totalement différent que pour un autre manga. Pour faire du manga enfant, il faut avoir de l'expérience dans les livres jeunesse. C'est valorisant de voir que nous arrivons à vendre des mangas à des gens qui n'en achetaient pas. C'est le but: élargir le public à son maximum.
       

          
                
Est-ce que vous pouvez nous parler du Prince des Ténèbres et de Lost Brain?
Le Prince des Ténèbres est tiré d'un roman: Mao, qui signifie «Le roi du mal», mais le titre international est Prince of darkness. Ce manga est tiré d'un très bon roman, dont l'auteur est très prolifique en matière d'histoires mystérieuses. La puissance du scéanrio est le gros point fort de cette série. Le premier volume est un peu long, car les personnages sont mis en place, mais une fois l'intrigue commencée, c'est assez haletant!
    

    
   
Et Lost Brain?
Lost Brain est un manga expérimental sur le marché. Je voulais une histoire prenante et très courte. Nous allons sortir les trois volumes d'affilée, en Septembre, Octobre et Novembre. C'est un manga de mystère et de complot, que nous pouvons ranger dans la même catégorie que Monster ou Death Note. C'est l'histoire d'un lycéen qui décide de renverser le pouvoir en utilisant l'hypnose. Ce que nous pouvons communiquer au libraire est de conseiller cette lecture à ceux qui n'ont jamais lu de manga et qui essaient de se lancer... Nous verrons alors si les personnes qui disent vouloir se mettre au manga mais n'osent pas vont vraiment sauter le pas.
      

            
            
Comment s'est porté le choix sur Beach Stars, qui frôle avec le fan service? Est-ce que ça n'était pas un peu facile?
Ça n'est pas pour le fan service, mais aussi fou que cela puisse paraître, c'est pour le volley-ball. J'aime beaucoup le trait de Masahiro Morio. Plus que les poitrines, ce qui séduit est qu'il est très audacieux dans ses dessins: l'auteur crée des focales à la main. Il fait des effets de déformation très impressionnants, et les scènes sont dynamiques. Une autre chose: ce manga est très didactique. C'est un manga de sport qui plaira autant aux filles qu'aux garçons.
Beach Stars accompagne cette année la tournée de la Fédération Française de Beach Volley en France. Autour du terrain, il y aura des bannières aux couleurs de Beach Stars. Pour moi, ce titre est une porte d'entrée vers une population qui ne lit pas de mangas.
  

  
 
Que pensez-vous du fait d'éditer des titres très anciens?
Je pense que c'est un sacrifice éditorial. J'adore les vieux mangas, mais je fais la distinction entre ce que j'aime et mon métier. Les lecteurs ne sont pas encore suffisamment prêts à acheter des vieux mangas, ils ne sont pas encore assez nombreux. Par exemple, beaucoup d'éditeurs ont fait du Tezuka, mais personne ne gagne d'argent avec. Le public à être satisfait n'est pas large. Personnellement, c'est un risque que je ne veux pas prendre maintenant. Je prends mon temps. Je ne veux pas transformer le marché, je veux juste être là au moment où le marché sera prêt pour quelque chose.
 
 
C'est une belle phrase de fin!
Merci!
    
    
Remerciements à Grégoire Hellot.

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