Dossier manga - Blessures nocturnes

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Sommaire

Publié le Mercredi, 03 July 2013


Osamu Mizutani : de l'homme au héros

   
 
Afin de cerner l’enjeu du manga, il convient de revenir sur la personnalité qui a donné une âme à ces intrigues, celui qui consacre sa vie aux enfants perdus et qui est le personnage principal de ce manga.
       

Une jeunesse fougueuse

     
Osamu Mizutani est né dans un milieu révolutionnaire : sa mère était communiste, son père, professeur à l’université,  avait semble-t-il des liens avec l’Armée Rouge japonaise. On sait de son enfance qu’il fut un temps élevé par sa grand-mère, et non par ses parents. Au lycée, il est l’un des rares jeunes à s’opposer à la rigidité du règlement intérieur de la scolarité au Japon, et souhaite la fin du port de l’uniforme et la liberté de se coiffer comme bon lui semble.
    
Dans les années 1970, il est étudiant en philosophie. Ayant adopté la mentalité de gauche héritée de ses parents, il manifeste avec d’autres étudiants contre la politique du gouvernement du premier ministre de l’époque, Eisaku Sato, ce qui lui vaudra de rester quelques temps à l’ombre.
    
Contrairement à l’image qu’il donne via son engagement, Osamu Mizutani aura un temps côtoyé des voyous, les boryokudan. Durant la même période, il enchaine les petits boulots. Il est tour-à-tour barman, serveur, joueur de mah-jong, bref, des activités principalement nocturnes. Parallèlement à ses études, il s’imprègne donc du monde de la nuit, de ses attraits et ses dangers. Cependant, il se lasse peu à peu de la philosophie, se rendant compte qu’il n’obtient aucune réponse à ses questions. Il décide alors de quitter l’université et entreprend un voyage pour l’Europe. D’abord en Allemagne, puis en France, où il obtient le rôle d’homme-canon dans le cirque Bouglione. On retient de lui à cette époque qu’il est particulièrement maladroit.
   
De retour au Japon en 1977, Osamu Mizutani reprend ses études, se spécialisant cette fois-ci dans la phénoménologie. Ce courant philosophique s’intéresse à l’intentionnalité et son rapport à la conscience. Son diplôme en poche, Il devient alors professeur de sciences sociales.
   
On sait également de lui que durant une période de sa vie, il a pratiqué la religion catholique. Mais à présent, il se dit athée, et a même déclaré haïr Dieu.
 
  
  
     
 

Son engagement : compréhension et apaisement

      
Osamu Mizutani a donc eu une jeunesse bien mouvementée, et des activités et des intérêts très diversifiés, à tel point qu’il est difficile de prime abord de lire entre les lignes de sa vie pour trouver quel élément déclencheur l’a mené dans son combat avec autant de passion et d’altruisme. Tout ce que l’on peut constater, c’est qu’il a côtoyé le monde de la nuit, que son éducation communiste lui a donné le goût de la lutte, et peut-être reste-t-il influencé par certaines valeurs chrétiennes comme le don de sa vie aux autres. De même, Mizutani a pu, par le biais de ses études de philosophie et de la religion, comprendre l'importance de la recherche de la paix intérieure, tout comme il a pu chercher à comprendre le phénomène d’intentionnalité dans la spécialité de ses études.
    
En effet, sa devise est : « ne jamais faire la morale ». Il est contre toute forme de sanction, c’est d'ailleurs ce qu’il dénonce dans sa critique des organismes et des institutions ,qui répriment largement plus qu’elles ne préviennent. Les jeunes qu’il rencontre lors de ses rondes ont à un moment ou un autre décroché. Comment cela a-t-il pu se passer ? Ont-ils été tentés ? Ont-ils plongé intentionnellement ? S’ils choisissent eux-mêmes de sortir de l’enfer, leur guérison sera-t-elle plus efficace ? Les jeter en prison ne les culpabiliseraient-ils pas plus ? Mizutani en est convaincu. Son approche face aux problèmes est très pacifiste. En revanche, pas de pardon chrétien pour les adultes qui tirent profit des enfants en se moquant de leurs souffrances : il a régulièrement intenté contre eux des actions, et pour cela, il s’est servi de la police et de la répression qu'elle incarne. Des mafias ont été démantelées, des éléments-clés de réseaux ont été interpelés.
        
  
  
 
    

Retranscription dans le manga

   
Toute cette philosophie, toute cette approche, a été retranscrite dans le manga par un style graphique sobre, nous présentant un Mizutani  souvent doux et posé, qui tente d’aborder avec sérénité les problèmes,  et qui se veut rassurant auprès de ces jeunes gens.
    
Pour commencer, la représentation dessinée de Mizutani est pour beaucoup dans la représentation du charisme du professeur. Son visage est assez standard, et n’est pas particulièrement ressemblant si l’on compare avec une photographie.  L’habillement est assez important, et pour le coup, est fidèle au style du vrai Mizutani. Les personnes qui l’ont accompagné dans ses rondes ont remarqué qu’il s’habille de manière élégante, avec des vêtements sombres, un long manteau, une chemise, des lunettes fines. De même, comme dans la réalité, Mizutani parait grand en taille par rapport aux autres protagonistes, enfants comme adultes. Cette représentation physique lui confère une aura rassurante, comme quelqu’un sur lequel on peut s’accrocher en cas de danger.
    
Un autre élément de la représentation de Mizutani dans le manga est son expression faciale. Le style de dessin de Tsuchida semble peut propice à des expressions de rage intense, de tristesse ou de grande joie, mais ce serait une erreur de croire que ce type d’émotion ne passe pas dans le faciès des personnages du dessinateur. Mizutani a souvent une expression grave ou un léger sourire en coin lorsqu’il est convaincu que tout vas bien. Mais lors de scènes de désespoir, Tsuchida nous offre régulièrement des doubles pages avec un plan serré sur son visage, des ombres accentuées et des traits tirés, où l'on ne peut ne que partager la souffrance qui habite notre protagoniste.
    
Pour le reste, la philosophie de Mizutani, représenté comme un homme de paix, transparait dans chaque chapitre et s’adapte à tous les problèmes. En revanche, peu d’éléments de sa vie privée sont dévoilées, hormis quelques scènes de sa jeunesse et le début de son engagement.  Il semble bien impossible de déduire de Blessures Nocturnes que cet enseignant a été communiste, catholique pratiquant ou homme-canon en France dans les années 1970 !
   
Enfin, comme évoqué plus haut, Mizutani n’est pas Dieu, comme il le dit lui-même, et cela se ressent dans certaines intrigues où il se reproche de ne pas avoir agi comme il fallait. Mizutani reste un humain, avec ses failles, et avec des choix parfois cornéliens à faire pour sauver une personne, quitte à la trahir en partie.
   
Un autre point qui n’est d’ailleurs pas évoqué dans le manga, c’est que certains intellectuels japonais estiment que les apparitions très nombreuses de Mizutani en télévision ou en radio ne sont pas si désintéressées que cela, le professeur voulant faire parler de lui à des fins publicitaires. À cela, Mizutani répond que là n’est pas le problème, et que si faire parler de lui signifie sauver des enfants, il continuera d’apparaitre sur les postes. Ce rapport aux médias, très peu développé dans le manga, est pourtant très important dans la réalité, les Japonais connaissant Mizutani au moins autant comme  personnalité publique que comme écrivain, au travers de ses interviews et conférences. En revanche, le manga évoque régulièrement des enfants qui vont vers la fameuse messagerie électronique de Mizutani, ou l’appelant par téléphone car ils ont entendu parler de lui. Une autre manière de faire passer le combat avant l'homme, l'humble veilleur de nuit avant la personnalité notoire.
  
  

YOMAWARI SENSEI © Osamu MIZUTANI, Seiki TSUCHIDA / Shogakukan Inc.

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