Dossier manga - Blessures nocturnes

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Sommaire

Publié le Mercredi, 03 July 2013


La force du récit

    
 

Narration

   
 Si elle se base sur ses propres expériences, il est difficile de connaître la part d'implication qu'aura apporté Osamu Mizutani sur la série. Les différents récits ne suivent pas la chronologie des faits ni aucune autre logique,  sinon éditoriale, et bien que crédité comme scénariste, l'auteur s'efface rapidement derrière la narration de Seiki Tsuchida.  Aussi, le mangaka aura eu tout loisir pour déformer légèrement la réalité, afin de mettre en scène une intrigue propice au format manga : en mélangeant des cas réels, en les raccourcissant, en occultant certains passages, ou à l’inverse, en en rajoutant. Cependant, si Tsuchida donne un rôle de pilier à Mizutani (le personnage), le montrant souvent en action, jamais la focale ne se situera à la première personne. Il arrivera quelques fois que nous plongions dans les pensées de certains protagonistes, mais le mangaka ne se substituera jamais à la pensée du veilleur. Car le dernier mot sera véritablement laissé à l'appréciation d'Osamu Mizutani (l'auteur), intervenant à la fin de chaque chapitre avec les free-talks intitulés « Sois toi-même ». Au cours  de ces doubles pages, l'enseignant revient sur l'histoire présentée en apportant ses éclaircissements, et s'adresse à ses lecteurs comme à ses élèves.  La réalité rattrape alors la fiction, et le message apporté prend tout son sens.
    
La narration de Seiki Tsuchida a également le bon goût de ne jamais tomber dans le sensationnalisme à outrance, ni dans un pathos exacerbé. Au mépris des lois du suspens et de la dramaturgie, le dessinateur préfère rester sobre dans la mise en scène, afin de laisser aux mots et aux situations le soin de parler au cœur du lecteur. Lorsqu’un jeune drogué hurle « S’il-vous plait Monsieur, aidez-moi ! Aidez-moi ! », nul besoin d’artifice pour être touché.
 
 
  
   
  

Dénouements et aboutissements

      
De la même manière que les dialogues seuls peuvent émouvoir le lecteur, les chutes des histoires n’ont pas non plus besoin de fioritures pour provoquer une émotion, la tristesse comme la joie.
   
Chaque histoire est touchante à sa manière. Cela vient du fait que le lecteur est au courant qu’elles sont tirées d’histoires vraies. Il est difficile de citer quelques-uns des protagonistes seulement, tant il serait inconvenant d’en oublier d’autres. Mais le lecteur de Blessures Nocturnes se souviendra longtemps de Masashi, toxicomane mis en confiance par les yakuza alors qu’il se faisait chamailler pendant son enfance par ses camarades de classe ; de Yûgo, membre d’un gang qui essaie de rendre heureuse sa mère aveugle ; d'Ai, internée pour une cure de désintoxication, qui cache une profonde blessure dont elle ne se remettra jamais ; de Yakô, jeune fille obèse qui a fini par devenir hikikkomori, (recluse à la maison), de peur qu’on se moque d’elle ; de Yoshié, qui a failli périr dans un double-suicide orchestré par sa mère ; ou encore de Jun, dont le parcours chaotique dans la drogue et sa relation difficile avec Osamu Mizutani a été décrite dans l’intégralité du tome 10.
     
Beaucoup d’histoires se concluent de manière tragique, et rappellent au lecteur que rien n’est acquis d’avance, que le chemin de la repentance est difficile et non sans risque. D’autres intrigues permettent de souffler par leur conclusion qui se termine sur une note d’espoir, voire dans le bonheur le plus complet pour ces adolescents qui partent de très bas. Enfin, quelques-unes, plus rares, se soldent par une fin plus complexe, où l’enfant commence à s’en sortir mais a beaucoup de chemin à parcourir. Ou alors, lorsque Mizutani n’a pas réussi à résoudre une affaire comme il l’aurait voulu et qu’il en perd le contrôle, même si l’adolescent n’est plus en danger. Mais quelles que soient la tournure des évènements, chaque conclusion apporte à l'auteur comme au lecteur de nouveaux éléments de réflexion, élargissant le spectre de cette jeunesse en crise.
      
  
 
       
  

Graphismes et Édition

    
Le message d'Osamu Mizutani, déjà très profond en soi, se voit transcendé dans cette version manga par le graphisme de Seiki Tsuchida, véritablement unique en son genre. Son dessin se veut assez réaliste, tout en sachant se façonner une identité propre. Les yeux sont fins, au profit de nez et de lèvres plus proéminentes, et les traits ne sont vraiment détaillés que lorsque cela est nécessaire. Cet aspect renforce l'intériorité de l'expression des personnages qui masquent souvent leurs émotions, d'autant que la focale est souvent resserrée autour de leurs visages. Le dessinateur ne se laisse pas aller à l'occidentalisation à outrance de ses protagonistes, il sera par exemple bien rare de trouver un individu aux cheveux décolorés comme l'on peut en croiser dans bien d'autres productions. On pourrait alors regretter un manque de singularité des personnages, mais il sera rare de devoir porter notre attention sur un grand nombre de visages à la fois. Aussi, cette redondance graphique ne sera pas trop gênante, et renforce même l'immersion dans la réalité du contexte, entouré par des gens ordinaires.
    
La mise en scène reste quant à elle relativement sobre, avec un découpage très sage même lors des phases d'action. Les décors sont quant à eux présents de manière inégale, tantôt très fournis dès lors qu'il s'agit de situer le contexte de l'intrigue, tantôt inexistants lorsque l'on s'intéresse d'avantage à l'intériorité des acteurs de la scène. Pour accentuer l'émotion et le caractère dramatique qui ne quitte jamais l'œuvre, Seiki Tsuchida a laissé place à un jeu de contraste saisissant, accentué par la rareté du tramage. Les ombrages, reflets et autres lignes de vitesses sont toujours remplies de quadrillages de traits, et l'encre de chine révèle toute sa profondeur lors des nombreuses virées nocturnes de notre enseignant.
     
Dans un format similaire à Under the Same Moon édités quelques mois plus tôt, l'édition francophone de Blessures Nocturnes est plus qu'honorable, en respectant les nuances du trait par un encrage et un papier de qualité. Les nombreuses notes d'Osamu Mizutani de fin de chapitre sont bien évidemment intégrées, avec divers changements de police pour accentuer l'importance de certaines phrases, et la traduction reste irréprochable. Si l'on saluera l'effort de retranscription des onomatopées, il sera en revanche dommage que cela ait été fait de manière assez grossière. Fort heureusement, elles restent assez rares, l'histoire étant peu propice à l'action. Au final, l'édition française reste donc presque exempte de défauts, et nous plonge instantanément dans l'ambiance des rondes du veilleur...
   
  

YOMAWARI SENSEI © Osamu MIZUTANI, Seiki TSUCHIDA / Shogakukan Inc.

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