Dossier manga - Blessures nocturnes

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Sommaire

Publié le Mercredi, 03 July 2013


Errances salutaires

     
 

Dans sa bulle

        
Bien que le manga fasse abstraction de toute date, mêlant sans ordre les chapitres se déroulant à différentes époques, on sait que l’histoire d’Osamu Mizutani, et donc, du manga, commence dans les années 1990. Cette décennie a été une période vraiment noire pour le Japon, car ce fut le début d’une crise économique qui a fait vaciller tout le pays, et pas uniquement d’un point de vue financier.
   
Le système scolaire et le monde du travail japonais sont réputés très exigeants. Les élèves portent des uniformes et beaucoup d’entre eux subissent régulièrement une pression étouffante de leurs parents pour réussir. De même, la soumission absolue du salaryman à son supérieur hiérarchique est un principe ancré dans les mentalités japonaises. Avec l’apparition de la crise, les travailleurs japonais ont eu droit à une lourde pression supplémentaire au travail. Certains experts en sociologie pensent que les conditions de travail sont devenues tellement abominables que les parents, une fois revenus chez eux le soir, déchargent leur stress dans le foyer, ce qui se traduit par une hausse des violences familiales. De même, le nombre de divorces a explosé à cette période, et nombreuses sont les mères de famille obligées de travailler d’arrache-pied pour nourrir leurs enfants, sans pension alimentaire. Cette situation est également préoccupante pour les enfants, ne bénéficiant pas toujours de la présence nécessaire d’un parent pour leur éducation.
   
Ainsi, cette jeunesse nippone des années 90 est déprimée. On parle de tendances suicidaires pour sept pour cent d’entre eux, un chiffre anormalement élevé. Osamu Mizutani a donc réagi immédiatement à ce danger imminent, en patrouillant la nuit pour garder un contact avec ces jeunes à la dérive.
    
Cette fracassante réalité sert de théâtre au contexte du manga. Seiki Tsuchida, dont le rôle n'est pas à mésestimer dans cette adaptation des romans de Mizutani, ne s’est permis aucune fantaisie. Il a choisi le réalisme le plus pur pour Blessures Nocturnes. D’une part, via les conséquences économiques et sociologiques décrites précédemment, mais également pour l’environnement urbain des quartiers animés des grandes villes japonaises (très souvent Yokohama, Mizutani ayant officié dans cette ville fort longtemps).
 
 
  
     
      

La croisée des chemins

     
Pour la plupart de chacun des dix volumes composant la série, une histoire équivaut à un jeune homme ou une jeune femme que Mizutani va tenter de sauver. Il arrivera parfois que certaines intrigues, au développement plus conséquent, se déroulent sur plusieurs chapitres.
     
L’origine des jeunes gens à secourir est diverse. Il peut s’agir directement d’élèves des cours du soir données par Mizutani, semblant plus sensibles au décrochage social, car déjà en dehors du système scolaire classique. De fait, si un élève est absent régulièrement, Mizutani peut facilement en déduire qu’il est en train de sombrer : un adolescent qui n’est ni en cours, ni chez lui à une heure aussi tardive, est forcément dehors à errer dans les bas fonds de la ville et les quartiers mal famés.
    
Il peut également s’agir d’enfants totalement extérieurs aux contacts de Mizutani, qui ont entendu parler du « professeur guetteur » lors de ses appels à la télévision ou à la radio. Conscients de leur mal-être, ces jeunes gens demandent expressément de l’aide, contrairement aux précédents qui repoussent régulièrement Mizutani lors des premiers contacts.
    
Bien évidemment, il existe d’autres types de personnages, que Mizutani peut rencontrer au hasard lors d’une ronde : l’ami d’un de ses élèves, voire même certains adultes, des parents qui se font du mouron pour leur enfant, ou même d’autres professeurs, se sentant incapables d’accomplir leur rôle d’éducateur face à une jeunesse sauvage.
    
Dans toutes ces intrigues, Mizutani est mis en avant comme une sorte de sauveur, à l’image de son combat, mais ne fait pas figure d’ange-gardien totalement pur. Il arrive même parfois que Mizutani se reproche de ne pas avoir abordé les problèmes avec la bonne approche, ce qui s’est soldé par des drames. Les choix à opérer dans l’approche d'un problème ne sont jamais sans risques. Il faut composer avec le caractère de la personne, souvent sujette à de vives réactions, parfois violentes, parfois désespérées. Ainsi, au travers des portraits de tous ces jeunes gens, se dessine peu à peu celui d’Osamu Mizutani, fil rouge de toutes ces intrigues qui s'étoffe à chaque nouvelle rencontre.
      
   
  
      
 

Exposer, dénoncer

    
Blessures Nocturnes est un manga particulièrement éprouvant à lire, du fait des thématiques abordées, origines des maux des adolescents que croise notre veilleur.
  
Mizutani a souvent à faire à la mafia japonaise, qui embrigade des lycéens pour vendre de la drogue ou tenir des bars à hôtesses illégaux, en leur promettant un avenir dans le luxe et la renommée du milieu. Les élèves de Mizutani se retrouvent donc coincés à deux niveaux : la drogue, dont ils deviennent totalement dépendants physiquement et qui les détruit à petit feu ; et la loi de la mafia, qui ne laisse pas sortir facilement leurs membres de leurs rangs, quand ceux-ci se repentissent et souhaitent s’extirper du monde de la nuit.
    
Concernant la drogue, cette thématique récurrente n’est pas seulement abordée sous l’angle de la mafia. Les adolescents plongent parfois dedans seuls, et s’isolent ainsi complètement de leur entourage, ce qui rend la tâche d’autant plus difficile pour les ramener sur le chemin de l’école.
   
Enfin, il est impossible de parler du mal-être de la jeunesse japonaise sans évoquer l’ijime, cette affreuse pratique dans les écoles qui consiste à désigner une tête de turc et s’en prendre à elle d’une manière particulièrement violente et insistante. Ces élèves n’ont finalement commis aucune faute, ils n’ont pas été tenté par la drogue ou par des activités illicites, ils ne sont que victimes des autres. Dans ces chapitres transparait également la valeur de la cohésion. Victimes et bourreaux ne sont que deux voies vers la perdition, mais l'on peut toujours changer, se faire pardonner auprès de la personne qu’on maltraite.
    
Enfin, un autre thème régulier, probablement le pire de tous, est l’inceste. Mizutani a eu à faire plusieurs fois à des adolescents sous l’emprise d’un parent pervers. Dans ces intrigues, Tsuchida ne nous montre pas de viols ou d’attouchements, il laisse simplement les victimes appeler à l’aide Mizutani, qui se charge de les sortir de cet enfer.
   
Toutes ces thématiques sont donc de l’ordre du social et du sanitaire. C’est ainsi que le manga évoque régulièrement des organismes normalement chargés de ces cas, en nous exposant leur inefficacité face aux personnes qui ont le plus besoin d’eux. C'est notamment le cas des forces de police, aux procédures extrêmement brutales pour les jeunes essayant de sortir de la drogue ou de la mafia. Le vrai Mizutani le rappelle bien assez d’ailleurs dans les extraits de ces écrits entre chaque chapitre.
      
      

YOMAWARI SENSEI © Osamu MIZUTANI, Seiki TSUCHIDA / Shogakukan Inc.

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