Osamu Tezuka - Actualité manga
Dossier manga - Osamu Tezuka
Sommaire

Publié le Vendredi, 26 December 2008


LES ANNÉES 1970


Si les années 1970 voient le ralentissement de la production animée d’Osamu Tezuka et la faillite de Mushi Productions (mais la renaissance du phénix avec Tezuka Productions…), le maître japonais, alors dans la force de l’âge et au summum de son art, accouche durant cette décennie de la plupart de ses chefs-d’œuvre. Quelques-uns, comme PHENIX (l’œuvre de sa vie, sur laquelle il travaillera encore des années) ont vu le jour à la fin des années 60, et d’autres verront encore le jour au début des années 80 (LES TROIS ADOLF, NANAIRO INKO, LUDWIG B., UN ARBRE AU SOLEIL, MIDNIGHT) mais AYAKO, SHUMARI, BOUDDHA, BLACKJACK, MW ou L’ENFANT AUX TROIS YEUX… datent tous de cette période fertile et troublée!
En 1970, Tezuka publie YAKEPPACHI’S MARIA, une histoire dramatique et réaliste, assez désespérée comme le titre l’indique (littéralement : « Maria désespérée »), reflétant ainsi la période de troubles et d’instabilité pour le Japon du début des « seventies » mais aussi les propres tourments de Tezuka à cette époque. Et « MARIA » connaîtra les foudres des « associations de parents » bien-pensantes, pour ses représentations crues (entendez : sans pudibonderie) de la violence et du sexualité, aucunement gratuites pourtant, pour un manga publié il est vrai, dans Shônen Champion. La même année, le manga de science-fiction THE SONG FOR APOLLO, rend compte à son tour de l’instabilité sociale de l’époque. Tezuka, plus encore depuis la naissance de COM et le début de son travail sur HI NO TORI (PHENIX), cherche par tous les moyens à transmettre au travers de ses récits un certain nombre de valeurs qu’il considère comme essentielles. À cette époque, son œuvre témoigne d’une vision profondément lucide de la nature humaine, heureusement éclairée par le choix d’un humanisme, qui seul, lui paraît digne de l’homme. Peu à peu, en s’adressant à des lecteurs adultes, mais aussi en choisissant de parler aux enfants sur le ton employé pour des lecteurs adultes (MARIA, THE SONG FOR APOLLO…) Tezuka n’hésite pas un instant à faire part aux plus jeunes de ses propres doutes et questionnements, octroyant à chacun de ses mangas une saveur terriblement humaine… un supplément d’âme.
Human Metamorphosis (1970-71), récit marquant de ces années, compare la société humaine à l’organisation des sociétés d’insectes en une satire troublante. Publié en parallèle, Alabaster (1970-71, littéralement “ALBÂTRE”), est une “suspense story” très méconnue en Occident, qui sonde pourtant les abîmes de l’âme humaine en s’attachant à un personnage hanté par le mal. Un thème récurrent abordé un peu plus tôt avec humour dans Vampires et sur lequel il reviendra quelques années plus tard en le poussant au paroxysme dans MW, cette fois sur le ton outrancier, tragique et noir d’un gekiga baroque et enfiévré.
Événement de l’année 1971 : la création du Prix TEZUKA, qui récompense chaque année un jeune auteur. Une référence qui deviendra très vite un formidable tremplin pour des générations de mangakas.
Cette même année 1971 voit aussi la naissance de deux séries importantes : BIRDMAN ANTHOLOGY (1971-75), et MARVELOUS MELMO (1971-72), un manga pour enfants novateur : l’histoire d’une petite fille capable de changer d’âge en mangeant des sucreries spéciales, préfigurant la mode des magical girls des années 80, conçu d’ailleurs pour la télévision et adapté en série animée la même année 71. Dans BIRDMAN ANTHOLOGY (Le Système des Super-Oiseaux), des oiseaux très évolués cherchent à remplacer l’homme en tant qu’espèce dominante. Un conte futuriste et philosophique en 19 chapitres très soignés, dont certains furent prépubliés dans la toute première revue de manga en France : LE CRI QUI TUE, dirigé par le génial Atoss Takemoto, vécut en effet le temps de six numéros entre 1978 et 1981, bien avant la vague manga mais en pleine déferlante Goldorak, Candy, Albator & co. Les courts chapitres des “super-oiseaux” se prêtaient fort bien à une publication française qui se faisait alors nécessairement dans le format franco-belge.
En 1973, Tezuka fait une nouvelle petite incursion dans le domaine de la S.F avec Microid S (originellement baptisé Microid Z). Le lecteur et spectateur (la série t.v est diffusée dans le même temps) y fait la connaissance du “microïde”, une créature située quelque part entre l’être humain et l’insecte, évoquant autant la Fée Clochette que “la Guêpe” des fameux “Vengeurs” de Stan Lee.
Finalement, deux œuvres majeures voient le jour. Deux fresques historiques complémentaires qui content deux destins de femmes exceptionnels : Ayako (1972-73), drame psychologique bouleversant bien connu désormais des lecteurs français (publié en trois volumes par Akata / Delcourt), et Shumari (1974-76). “Shumari” signifie littéralement “renard”, le renard incarnant ici le rebelle ennemi de la “civilisation”, opposé à l’industrialisation de l’île d’Hokkaido. Si AYAKO fourmille d’allusions au polar et au roman noir, SHUMARI déborde de clins d’œil au western. Mais le ton général est celui de la tragédie: SHUMARI et AYAKO évoquent les plus belles pages de la littérature russe, dans l’exaltation de la noblesse humaine et la mise à nu d’un être confronté à des situations extrêmes, aliénantes et humiliantes.
D’un point de vue purement créatif, 1972 et 1973 sont des années d'apothéose pour Tezuka. Outre AYAKO et SHUMARI consacrés à deux destins de femmes, Tezuka entame l'écriture de deux autres chefs-d'œuvre dont il poursuivra l'écriture dix années durant, centrés sur deux destins d'hommes, non moins exceptionnels et fascinants : BLACKJACK (1973-83) et BOUDDHA (1972-83). BLACKJACK, ou la chronique d'un chirurgien mythique par la bouche duquel le médecin Tezuka peut enfin s'exprimer. 243 chapitres, autant de fables humanistes et noires dont l'intégrale en dix-sept volumes est actuellement en cours de publication chez ASUKA. BOUDDHA (édité en français par TONKAM) est une biographie libre et poétique du Bouddha historique, sur près de 3000 pages au fil desquelles Tezuka affirme ses convictions spirituelles.
                      


                    

Bien sûr, ces quatre titans du manga ont tendance à éclipser un peu l'immense production que Tezuka fournit en parallèle durant ces années soixante-dix… comme s'il lui restait encore du temps… Par exemple, BarUbOra (1973-74), prononciation japonaise de BARBARA, édité en Français par Akata/Delcourt, merveilleux récit inspiré des Contes d'Hoffmann, réflexion abyssale sur la création artistique. Sans compter Les Aventures de Hanuman (1973), Akuemon (1973) ou encore l'étonnant Lunatic Japan (1974-75), œuvre sociale et politique axée sur la situation du Japon de l'époque… Enfin, un autre manga connaîtra un succès comparable à celui de BLACKJACK auprès du grand public, la grande série régulière publiée en parallèle de BLACKJACK : L'Enfant aux Trois Yeux, disponible chez Asuka (1974-78). Shalak, enfant surdoué et démoniaque lorsque le troisième œil qu'il porte au milieu du front est découvert, gamin stupide dès qu'on le dissimule, est l'un des derniers descendants d'une très ancienne civilisation qui cherchait à obtenir la vie éternelle. Par certains égards, une variation sur le mythe du Phénix, et une version plus grand public du "life-work" de Tezuka.

Durant cette période d'apothéose qui culmine à partir de 1972-73, Tezuka ne cesse d'innover tant sur le plan de la narration (celle d'AYAKO, BOUDDHA ou SHUMARI n'a plus rien à envier aux classiques de la littérature et chaque récit de BLACKJACK concentre avec une précision toute chirurgicale les mécanismes subtils de la fable et de la nouvelle, deux genres redoutables…) que sur celui de l'innovation graphique (il suffit de s'amuser à recenser le nombre ahurissant de trouvailles poétiques dans la composition des planches de BOUDDHA ou PHENIX…)
Une apothéose de création dessinée qui prend le pas sur l'animation… Le début des années 1970 voit en effet le ralentissement de la production animée d'Osamu Tezuka, marquée fin 1973 par la faillite de Mushi Productions que Tezuka a quitté l'année précédente, suite à des conflits syndicaux. Si les séries animées Triton of the Sea (1972) et Microid S (1973) ont bien vu le jour en 1972 et 73, ce sont les dernières du genre. En 1973, Wansa-Kun, qui dépeint le quotidien d'une bande de chiens vagabonds, est la dernière production Mushi et cette adaptation de son manga se fait sans Tezuka. La relève est en fait déjà en place : en 1971, Marvelous Melmo était la première série télévisée d'une nouvelle compagnie… Tezuka Production.
Tezuka Production annonce d'emblée un planning ambitieux qui, après la faillite de Mushi,  mettra quatre ans à se mettre en place : de nouveaux films et séries TV et le vœu d'un long-métrage par an pour la télévision. En 1977, la série Jetter Mars décline le mythe d'Astro Boy en une variation plus humaine, mais qui n'obtiendra pas le même succès. Autrement plus fameux demeurent les premiers « TV Specials » réalisés par Tezuka Production : Bander Book (1978) et Marine Express (1979), particulièrement réussis à tout niveau (jusqu'à leur b.o pop !), dans lesquels apparaissent tour à tour Blackjack, Shalak l'Enfant aux Trois Yeux et d'autres personnages célèbres du Tezuka de cette époque.
D'autre part, deux longs-métrages apparaissent sur les écrans : en 1979, la version cinéma de Blue Triton (Triton Of The Sea) et surtout le très réputé PHENIX : CHAPITRE DE L'AUBE, réalisé en 1978 par le grand cinéaste Kon ICHIKAWA (réalisateur entre autres de La Harpe de Birmanie, ou dans le domaine de l'animation du premier film de Galaxy Express 999 avec Rin TARÔ). A noter, cocorico, que le thème musical du Phénix est signé Michel LEGRAND.
Dans la deuxième moitié des seventies, outre les œuvres déjà citées, Tezuka reprend les aventures d'Astro Boy et publie Rain Boy (1975), un récit complet (repris en recueil dans les LION BOOKS) contant l'amitié d'un petit garçon et d'un fantôme, adapté plus tard en court-métrage animé (O.A.V en 1983) et considéré comme un classique de Tezuka.
Il  enrichit aussi sa bibliographie de démiurge de plusieurs autres classiques : MW (1976-78) tout d'abord, trilogie déjà évoquée, drame cornélien poussé à son paroxysme mettant en scène un prêtre homosexuel amoureux du tueur dont il est le confesseur. Une outrance qui cherche à déstabiliser le lecteur, à le remettre en cause, et élève parfois le récit tezukien vers un non-dualisme aussi effrayant que fascinant.
À l'opposé, Unico (1976-84) s'impose rapidement comme l'une de ses plus célèbres créations pour enfants et connaîtra deux fois les honneurs du long-métrage au début des années 80. Citons enfin en 1979 : Lunn Flies into the Wind, autre nouvelle extraite des LION BOOKS qui sera elle aussi adaptée en O.A.V, et surtout Don Dracula, comédie fantastique, loufoque et hautement jubilatoire, consacrée aux déboires du célèbre comte dans le Japon moderne. DON DRACULA prend la relève de Blackjack à un moment où Tezuka souhaite proposer aux lecteurs du Shônen Champion quelque chose de totalement différent.
Ainsi, d'Unico la petite licorne à ses illustrations pornographiques et néanmoins élégantes (Pornographic Pictures, deux éditions en 1979-80), il ne semble y avoir qu'un pas. Un seul pas, de Bouddha à Blackjack, d'Ayako au Phénix. Un seul pas dans l'imagination sans limites d'Osamu Tezuka, qui ne semble guidé que par le respect de son lecteur, considéré avant tout… comme un frère.
               
                
                                                                      
                       

Pour les visuels © by Tezuka Productions

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