Dossier manga - Osamu Tezuka
Sommaire

Publié le Vendredi, 26 December 2008


LES ANNÉES 1940

                      
Les années quarante sont celles des œuvres de jeunesse de Tezuka, qui posent les jalons du manga moderne et révèlent un génie encore en éclosion.
Le graphisme est encore balbutiant parfois, pas encore entièrement maîtrisé et libéré de ses influences américaines (Disney, Fleisher), mais le découpage cinématographique fait de chacun de ses récits un story-board extraordinairement vivant, à une époque où la bande dessinée européenne patauge encore trop souvent, malgré le génie d’un Jijé puis d’un Franquin, dans une suite de plans fixes assortis de récitatifs redondants, lourds et encombrants.
Entré à la faculté de médecine d’Osaka en 1945, pianiste doué et comédien prometteur, Osamu TEZUKA est encore étudiant lorsqu’il publie son premier manga dans un magazine pour enfants au tout début de l’année 1946 : Le journal de Ma (MAA-CHAN NO NIKKICHO), une série de strips humoristiques de quatre cases.
Un an plus tard seulement, il pose les bases du manga moderne avec New Treasure Island (SHIN TAKARAJIMA), dont il n’est exceptionnellement pas l’auteur du scénario, dû à la plume de Shichima Sakai.
Tezuka y livre sa vision très personnelle de L’Île au Trésor, le chef-d’œuvre de Robert Louis Stevenson. Le premier manga moderne est donc une histoire de pirates !
Hige Oyaji (Moustache, Monsieur Morse ou Tonton Moustache), personnage-acteur récurrent dans l’univers de l’auteur, y fait sa première apparition en interprétant le rôle du capitaine… Et c’est Tarzan lui-même qui sauve de la noyade le personnage principal! (Tezuka consacrera d’ailleurs au personnage de Tarzan deux récits en 1949 : TARZAN KING'S CASTLE et TARZAN'S CAVE ).
Sorti en avril 1947, ce premier récit ambitieux rencontre un accueil triomphal du public, pour lequel la dynamique du découpage et de la narration est une fantastique innovation. Le manga classique prend un coup de vieux, Tezuka est en passe d’inventer un nouveau mode d’expression.
Déjà amoureux de l’animation, le jeune auteur souhaite au départ tout simplement apporter à la bande dessinée la vivacité du cartoon. La légende veut que, sorti chez un petit éditeur, l’album s’arrache à 600.000 exemplaires en quelques mois. Pour la réédition de ce premier classique, Tezuka retouchera considérablement ses planches, modernisant même au passage le scénario.
Le même mois d’avril 1947, Tezuka publie un court récit complet : MANON LESCAUT , inspiré du chef-d’œuvre éponyme de l’Abbé Prévost. Et la même année, l’apprenti-médecin s’essaie aussi à la science-fiction avec DR MARS, ainsi qu’au fantastique avec son adaptation de KING KONG.

Dès 1948, Tezuka publie un grand nombre de titres, dont le premier volet de sa première trilogie classique, bien qu’elle demeure une œuvre de jeunesse : LOST WORLD qui sera suivi en 1949 de METROPOLIS et en 1951 de NEXT WORLD. 



Un triptyque de science-fiction dont le volet central a inspiré à Rin Tarô (Galaxy Express 999, X) et Katsuhiro Ôtomo (Akira, Memories) un fabuleux long-métrage en 2001. Si le titre de Metropolis évoque irrésistiblement le film de Fritz Lang, Tezuka n’en connaissait en fait qu’une photo, qui l’avait particulièrement troublé !  
Toujours en 1948, citons ses premières incursions dans le domaine de la féerie avec MAGIC HOUSE et MIRACLE FOREST, puis de la comédie animalière avec STREAM LINE CASE. Notons aussi TUBERCULOSES, ou les aventures d’un jeune héros dans un corps humain !
D’autres récits de S-F jalonneront l’année 1948 : THE WORLD 1000 YEARS AFTER, THE MOONY MAN ou encore KING ROCKET. Et en 1949, Tezuka écrit son tout premier western : ANGEL GUNFIGHTER !
Avant les années cinquante, le jeune Osamu Tezuka, tout juste âgé de vingt-deux ans, s’est déjà essayé à la plupart des genres littéraires qu’il approfondira par la suite, exception faite du versant plus adulte et psychologique de son œuvre, pour lequel il faudra attendre les années soixante.
Cependant, au-delà des innovations révolutionnaires apportées à la narration dessinée par un jeune homme déterminé qui n’impose aucune limite à son imagination ; au-delà d’une inventivité formidable, d’un incroyable talent de conteur et d’un humour aussi généreux que son amour de la vie ; au cœur d’un simple récit d’aventure, de western ou de science-fiction percent déjà les convictions humanistes et spirituelles qui marqueront chacun des chefs-d’œuvre de la maturité.
                                      
                          
                                                  
                               
                                     

LES ANNÉES 1950

Les années 1950 marquent l’apparition des premiers grands classiques de Tezuka. Une décennie qui voit son génie s’affirmer et son imagination sans bornes se déployer peu à peu dans toutes ses dimensions.
1950 est déjà une année riche en heureux événements : d’abord avec FAUST, adaptation du classique de Goethe, mythe fascinant sur lequel Tezuka reviendra peu avant sa mort avec le manga NEO-FAUST et son projet de long-métrage éponyme, demeuré inachevé ; puis avec THE PLAIN OF ABUSEGAHARA, premier grand récit de samouraï de son œuvre. Il poursuivra dans le genre en 1954 avec TANGE SAZEN, les périples d’un samouraï borgne et manchot, puis de 1959 à 61 avec THE CASTLE OF DAWN (le Château de l’Aube).
Enfin, MANGA COLLEGE puis MANGA CLASSROOM, proposent un cours de manga… en manga, qui connaîtra le succès jusqu’en 1954.
JUNGLE EMPEROR LEO (Jungle Taitei - 1950-54), littéralement « l’Empereur de la Jungle », traduit en français sous le titre LE ROI LEO, est le premier manga de Tezuka réalisé pour le magazine Manga Shônen. Adapté en séries T.V (en 1965, 66 et 1989), puis en longs-métrages (en 1966 et 1997), il fut littéralement plagié par Disney en 1995 avec « Le Roi Lion », sans aucune reconnaissance pour l’œuvre originale. Léo s’impose rapidement comme le premier grand classique de Tezuka, suivi de près par ASTRO BOY.
En 1951, outre NEXT WORLD, dernier volet de sa trilogie de science-fiction et WEST RUSH, un nouveau western, Tezuka dessine l’étonnant AGE OF ADVENTURE, véritable anthologie de ses impressions cinématographiques, hommage aux classiques de la décennie précédente.
1952 voit la naissance de deux grands classiques : BOKU NO SON GÔKU (Son Gokû the Monkey), adaptation de la légende du Roi des Singes (le Voyage en Occident), le classique chinois par excellence, dont le DRAGON BALL de Toriyama offrira une autre version dans les années 1980. Tezuka le poursuivra jusqu’en 1959 et le premier long-métrage d’animation qu’il aura l’occasion de (co-)réaliser lui sera consacré, en 1960.    
De 1952 à 54, Tezuka publie THE ADVENTURE OF ROCK (Rock Home), un autre futur classique S-F de l’auteur ; mais 1952 est surtout l’année de publication d’une petite nouvelle de science-fiction, « l’Ambassadeur Atome » (Atomu Taishi), qui serait sans doute passée inaperçue si Tezuka ne l’avait pas reprise et considérablement développée dès l’année suivante : 1953, année de naissance d’ASTRO BOY  (Tetsuwan Atomu)… le personnage le plus célèbre de Tezuka sur le plan international, dont le public japonais suivra sans interruption les aventures jusqu’en 1968. Classique humaniste admiré par Disney, adapté en série t.v. à trois reprises : 1963, 1980 et 2003, ASTRO BOY fut aussi la première série télévisée hebdomadaire d’animation japonaise. La dernière adaptation animée en date, somptueuse, réalisée pour les 50 ans de création du personnage, fut hélas défigurée aux Etats-Unis par une adaptation plus que douteuse qui occulte l’essence humaniste de l’œuvre, privilégiant l’aspect « super-héros invincible » du personnage et substituant à la bande-son originale symphonique des jingles quelconques. Si je signale cette « amélioration » américaine visant à séduire le « grand public » (qui semble pour les programmateurs, constitué d’imbéciles), c’est parce que la série diffusée en France en 2004 n’est pas la version originale japonaise… mais comme par hasard, l’« adaptation » américaine de la série ! A se demander si les responsables des programmes jeunesse français portent encore un quelconque intérêt aux titres qu’ils diffusent.     1952 et 53 voient aussi naître les dernières adaptations de classiques de la littérature occidentale pour le magazine Manga Shônen : après FAUST, c’est au tour de PINOCCHIO en 1952, et surtout l’année suivante, de CRIME ET CHÂTIMENT (Tsumi to Batsu) d’après Dostoïevski et de CYRANO, d’après Edmond Rostand.

Dès 1953, et jusqu’en 1966, les petites japonaises ont l’occasion de dévorer les aventures de PRINCESS KNIGHT (PRINCESSE SAPHIR), le premier véritable shôjô manga, et matrice du genre!
                                             

                         
Le travestissement du personnage, inspiré du Chevalier d’Eon, personnage historique français, annonce déjà le chef-d’œuvre de Riyoko Ikeda : « Versailles no Bara » (Lady Oscar, la Rose de Versailles). De 1963 à 66, Tezuka réalise une version révisée du premier cycle initial d’aventures, un procédé déjà employé notamment sur LE ROI LEO aux nombreuses moutures. Ainsi, la version du Roi Léo publiée en France en trois volumes (Ed.Glénat) était la version d’origine, de jeunesse pourrait-on dire, pas forcément la meilleure, certainement pas la plus moderne et la plus proche de l’idéal de Tezuka. Nul doute que s’il en avait eu le temps, Tezuka aurait revu de la même manière nombre de ses premières œuvres, dont certaines ont parfois graphiquement mal vieilli.
Tezuka s’installe à Tokyô en 1953 à Tokiwasô, un pavillon loué à bon prix, où il est rejoint notamment par le duo Fujiko-Fujio (Doraemon), Shôtarô Ishimori (Cyborg 009, Kamen Rider, San Ku Kaï…) et Fujio Akatsuka. La même année, il poursuit dans la science-fiction avec THE GALAXY BOY et SPACE RHAPSODY, puis BLACK COSMIC RAY trois ans plus tard. Il approfondit aussi son regard sur le western avec entre autres LEMON KID ou BLACK CANYON en 1954, à une époque où aux Etats-Unis le genre s’interroge, et pointent les premiers surwesterns américains (ceux de Fuller, Hawks, Ford… préfigurant les films de Leone). En comparaison, les westerns de Tezuka sont encore enfantins, mais échappent presque naturellement à  l’impasse manichéenne de nombre de récits occidentaux.
De 1954 à 56, CHIEF DETECTIVE KENICHI, un de ses plus fameux récits de détectives, met en scène un personnage déjà aperçu notamment dans METROPOLIS, qui incarne dans l’œuvre du maître l’archétype du jeune garçon courageux et perspicace, préfigurant ici le DETECTIVE CONAN de Gosho Aoyama !

A la fin des années 1950, Tezuka commence à se tourner vers un public plus mature, notamment avec les LION BOOKS (1956-57) qui rassemblent une suite de nouvelles fantastiques, ou MYSTERIOUS THIEF Z (1957-58), un surprenant récit de gangster. Une première version de PHOENIX, sorte d’ébauche de son chef-d’œuvre à venir, longuement mûri et prémédité, voit aussi le jour entre 1954 et 1957.
Dans le même temps, paraît MINIYON (1957), adorable histoire pour petites filles et deuxième shôjô marquant pour Tezuka !
La fin des années cinquante voit enfin la naissance de BEEKO-CHAN (1958), une petite abeille qui connaîtra plein d’aventures, dans un récit pour enfants parmi les plus célèbres et appréciés de Tezuka… C’est aussi le moment pour l’auteur d’imaginer de nouvelles sagas de science-fiction : THE DEVIL GARON (1959-62) et ZERO MAN (1959-60)…
En 1959, Osamu Tezuka se marie. Il n’est pas encore docteur en médecine, mais poursuit la rédaction de sa thèse, parallèlement à son œuvre extrêmement prolifique. Il n’est pas encore animateur, mais en rêve depuis longtemps : il franchira le pas l’année suivante…
Malgré l’attention que Tezuka commence à porter à un public qui a mûri avec lui, la fin des années 50 marquera paradoxalement la naissance d’une nouvelle génération d’auteurs, qui, bien que marqués par l’héritage de Tezuka, tentent de s’en affranchir en portant encore plus haut les ambitions de la narration dessinée au Japon : c’est la naissance du gekiga, fictions dramatiques, souvent poignantes de noirceur, qui visent indubitablement un public plus adulte. Tezuka en livrera sa version dans les années 60 avec les oeuvres dites « de la maturité ».
Et pour une fois, c’est le maître qui suivra, saisissant l’intérêt et la portée de l’initiative, au départ érigée en opposition à sa démarche, - contre, mais... tout contre ! pour reprendre le mot de Sacha Guitry, salve créatrice déterminante pour l’évolution du manga, à laquelle il apportera sa contribution décisive lors de la décennie à venir.
                            
                        
                                                                                         
                              

Pour les visuels © by Tezuka Productions

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