Osamu Tezuka - Actualité manga
Dossier manga - Osamu Tezuka
Sommaire

Publié le Vendredi, 26 December 2008


LES ANNÉES 1980

                                                          
La dernière décennie de la vie d'Osamu TEZUKA est marquée par un élan extraordinaire de l'auteur vers celle qu'il considère comme « sa maîtresse » : l'animation. Un sentiment d'urgence semble l'animer, le poussant à multiplier les projets cinématographiques dans toutes les directions possibles : longs-métrages, courts-métrages d'auteur, films pour la télévision, nouvelles séries télévisées et, profitant de ce format naissant, une série d'O.A.V remarquables voit le jour autour de deux œuvres majeures du maître-conteur : le cycle de nouvelles des LION BOOKS et l'œuvre de sa vie, PHENIX. Mais les années 80 sont également marquées par les derniers éclats du génie du manga, en une poignée d'œuvres essentielles : LES TROIS ADOLF, MIDNIGHT, NANAIRO INKO, UN ARBRE AU SOLEIL et l'inachevé LUDWIG B. : une rencontre promise entre TEZUKA et BEETHOVEN, sous le signe de Prométhée.
Alors que MIYAZAKI remporte le succès que l'on sait avec Le Château de Cagliostro, son premier long-métrage qui compte encore parmi les favoris du public japonais, TEZUKA planche sur son grand-œuvre cinématographique : la deuxième adaptation pour le grand écran d'un chapitre du PHENIX situé dans un lointain futur : HI NO TORI 2772 (SPACE FIREBIRD) est à l'époque le film le plus coûteux du cinéma japonais, premier très gros budget pour un film d'animation (800 millions de yens, pas moins de 700 animateurs !), ouvrant la voie aux autres révolutions que constitueront Nausicaä de Hayao MIYAZAKI et Macross - Do you remember love ? de Shôji KAWAMORI en 1984.
Après cette aventure difficile, TEZUKA consacre en 1981 et 1983 deux longs-métrages plus modestes à sa petite licorne UNICO, personnage qui rencontre un succès retentissant auprès du jeune public. Mais c'est avant tout son plus grand rêve d'animation qu'il tente de concrétiser avec LEGEND OF THE FOREST (Mori no Densetsu), sa réponse tant souhaitée au FANTASIA de DISNEY. Entièrement construit autour de la 4ème symphonie (opus 36) de Tchaikovsky, Tezuka a travaillé dix ans sur ce projet, parvenant à achever le premier et le quatrième mouvement en 1987. LEGEND OF THE FOREST se présente comme un vibrant hommage au cinéma d'animation depuis ses origines, jusqu'à DISNEY et après. Le premier mouvement est adapté d'une nouvelle des LION BOOKS de TEZUKA. Depuis les techniques les plus primitives jusqu'à la luxueuse full animation des dernières séquences, TEZUKA exprime toute l'évolution, la diversité stylistique, technique et la richesse de la vaste forêt de l'animation mondiale, ici au service d'un discours écologique et humaniste engagé.
                                                                          
                                   
La naissance de l'O.A.V (animation destinée au marché de la vidéo), permet à TEZUKA d'élargir encore son champ d'action et de concevoir des projets de films court-circuitant les problèmes de distribution et de coût liés aux longs-métrages. Quatre histoires des LION BOOKS seront adaptées en O.A.V entre 1983 et 1986 : le classique RAIN BOY ainsi que THE GREEN CAT en 1983, LUNN FLIES INTO THE WIND en 1985 et YAMATARO COMES BACK en 1986. Parallèlement, trois nouveaux chapitres du PHENIX voient le jour dans ce format : en 1986, le Chapitre de Ho-o réalisé par Rin TARÔ (Galaxy Express 999, Metropolis…), puis le Chapitre de l'Espace réalisé par Yoshiaji KAWAJIRI (Vampire Hunter D, Ninja Scroll…) et celui de Yamato réalisé par Toshio HIRATA, tous deux en 1987.
A ces films et O.A.V s'ajoute le quasi-annuel TV Special, ce grand rendez-vous destiné à la télévision, dans la lignée de BANDER BOOK et MARINE EXPRESS : en 1980, FUMOON se base sur NEXT WORLD (l'un des volets de sa trilogie S.F des années 40) ; l'année suivante, BREMEN 4 s'inspire du conte des musiciens de Brême, que TEZUKA croise avec son célèbre W 3 (Wonder Three). En 1983, c'est PRIME ROSE, un récit d'héroïc-fantasy qui met en scène une jeune amazone, coïncidant avec la parution du manga… Suivent encore BAGI en 1984, L'ENFANT AUX TROIS YEUX produit par la TOEI en 1985 d'après son grand succès des années 70… BORDER PLANET en 1986 est une histoire d'amour située à la fin du XXIème  siècle, inspirée du chapitre du PHENIX : NOSTALGIA. Le message de TEZUKA est limpide : seul l'amour peut sauver l'être humain. En 1989, TEZUKA meurt pendant la production d'un Roi des Singes futuriste et autobiographique, co-réalisé par Rin TARÔ : Tezuka Osamu Story : I am Son Goku. Il travaillait parallèlement sur le projet d'adaptation en long-métrage de l'un de ses manga en cours, NEO FAUST. Film et manga demeurent inachevés.
Deux importants remakes marquent les téléspectateurs de cette période : celui d'ASTRO BOY en 1980, vingt ans après la série pionnière, vingt ans avant la toute nouvelle adaptation en date, qui rencontrera un succès comparable à la série des années 60, ainsi qu'une nouvelle adaptation du ROI LEO en 1989, cinquante-deux épisodes qui sont arrivés en France au début des années 90. La même année, BLUE BLINK, inspiré d'un film d'animation russe, est la dernière série TV à laquelle TEZUKA participera. Il signera le synopsis des cinq premiers épisodes juste avant de mourir. Comme il le souhaitait, le staff poursuivra la série, et 39 épisodes verront le jour.

Mais les années 80 sont aussi décisives pour TEZUKA sur le plan de l'animation d'auteur : une décennie marquée par ses contributions les plus remarquables dans ce domaine. Outre le long-métrage LEGEND OF THE FOREST évoqué plus haut, TEZUKA réalise deux courts-métrages d'exception en 1984 et 1985 : JUMPING et BROKEN DOWN FILM.
JUMPING tout d'abord, maintes fois primé, notamment aux festivals internationaux de ZAGREB et VALLADOLID, est sans doute le court-métrage le plus célèbre et étonnant de TEZUKA, un tour de force réalisé en un seul plan-séquence en vue subjective, sur près de 4000 dessins. Le spectateur se retrouve dans le corps d'un garçon qui remonte une rue en sautillant. Ses bonds deviennent peu à peu gigantesques : il saute par-dessus les villes, enjambe les forêts, la mer et s'envole toujours plus haut. Finalement, il rebondit dans un pays en guerre. Les sauts de l'enfant se changent peu à peu en bonds divins, à tel point que le spectateur se fait témoin de la destinée humaine. Une expérience visuelle singulière, tour à tour fascinante, comique et spirituelle.
Un an plus tard, TEZUKA signe un autre court-métrage marquant qui remporte le Grand Prix du Festival international d'Hiroshima en 1985 ainsi que le Grand Prix du Festival international de Varna, confirmant son génie de cinéaste maintes fois bridé, enfin épanoui : BROKEN DOWN FILM (le Film cassé) est un faux film d'animation daté de… 1885 ! Les personnages jaillissent littéralement de l'image qui saute sur l'écran, utilisent à leurs fins le cheveu qui refuse de quitter l'objectif… TEZUKA jubile dans ce cartoon délirant de style western, hommage aux pionniers de l'animation et aux maîtres du cinéma muet.
Né d'une collaboration avec l'artiste graphique Hyakkimaru, MURAMASA (1987), son dernier court-métrage, met en scène un sabre (Muramasa) et un samouraï, sur une musique traditionnelle japonaise, en une suite de plans fixes d'une grande puissance évocatrice.
La toute dernière incursion de TEZUKA dans le domaine de l'animation d'auteur est un  mini-métrage de treize secondes : SELF-PORTRAIT, en 1988, contribution à un projet impliquant dix-neuf animateurs du monde entier, auto-portrait surréaliste de l'auteur et ultime clin d'œil à l'animation, l'autre grand amour de sa vie…
En 1990, un long-métrage rend hommage à l'œuvre de TEZUKA : THE FILM IS ALIVE : 1962-1989 est une anthologie des plus beaux moments de son parcours de cinéaste, passant en revue les courts-métrages et œuvres les plus personnelles de trente années de création.

Bien sûr, cette dernière période de sa vie est tout aussi florissante en ce qui concerne la production manga d'Osamu TEZUKA. Entre 1980 et 1983, il achève BOUDDHA et les derniers chapitres de BLACKJACK, poursuit le cycle du PHENIX, s'offre un dernier retour sur son personnage-fétiche à l'occasion de la nouvelle série TV d'ASTRO BOY… et lance de nouveaux et nombreux récits, parmi ses plus ambitieux et aboutis.
Deux histoires partiellement autobiographiques marquent ainsi le début de la décennie : en 1981,  MAKOTO ET CHIIKO met en scène ses propres enfants, dans un quotidien dépeint de manière touchante. HIDAMARI NO KI (UN ARBRE AU SOLEIL, 1981 à 86) consacre l'arrière-grand-père de TEZUKA, le Dr. Ryoan, à l'époque d'Edo. Récit historique sur fond médical, il conjugue un réalisme poignant à l'humanisme cru que le rapport au corps et la mise à nu de l'humain, au cœur de BLACKJACK, exprimaient déjà sur le ton de la fable noire et expressionniste.
En 1981-82, TEZUKA rend hommage au Théâtre avec NANAIRO INKO (l'Ara aux Sept Couleurs), dans lequel il revisite avec bonheur une cinquantaine de classiques, de Shakespeare à Beckett et de Molière à Giraudoux en passant par les classiques du Kabuki. TEZUKA multiplie les niveaux de lecture dans un exercice de style virtuose qui passe de la comédie la plus délirante au drame dans l'esprit de BLACKJACK, avec une désarmante facilité.
                                                               


                                     

Ecrit entre 1983 et 1985, ADOLF (LES TROIS ADOLF), est quant à lui un drame historique décrivant l'amitié d'un jeune juif et d'un jeune allemand pendant la seconde guerre mondiale. Tous deux se nomment Adolf et le troisième annoncé par le titre n'est autre qu'Adolf HITLER, dont le secret des origines et la contradiction inhérente au génocide de son propre peuple, forment le noyau de cet incroyable récit, que la dimension philosophique et l'ampleur narrative hissent aux sommets de la littérature mondiale. Roman graphique à la portée universelle, salué internationalement, il est une œuvre incontournable de l'auteur.
De cette période, citons aussi en 1985, SAY HELLO TO BOOKILA !, une comédie narrant les troubles causés par un fantôme hantant une chaîne de television… DUKE GOBLIN (1985-86) est quant à lui le dernier classique de science-fiction écrit par TEZUKA, mêlant histoire, légendes de la Chine ancienne et pouvoirs surnaturels.
Les trois dernières années de la vie de TEZUKA sont particulièrement actives et bouillonnantes : ATOM CAT (1986-87) est son dernier manga pour enfants, version féline et moderne d'ASTRO BOY, dernière variation sur un thème cher à l'auteur et aux générations d'enfants bercés par cet univers. MIDNIGHT (1986-87) est le dernier chef-d'œuvre achevé d'Osamu TEZUKA et conte les étranges rencontres nocturnes d'un chauffeur de taxi, chaque épisode présentant un nouveau passager du taxi de Midnight. « La nuit a une myriade de facettes différentes, et il y a un homme qui les pénètre une à une. Son nom est Minuit. » Dernière grande série de l'auteur construite sur des épisodes complets, dans la lignée de BLACKJACK et NANAIRO INKO, et tout aussi passionnante !
Outre les projets d'animation en cours, TEZUKA laisse à sa mort trois mangas inachevés : NEO-FAUST (1988-1989), sa troisième interprétation du mythe de FAUST et surtout deux récits majeurs : le premier, GRINGO (1987-89) est une sorte de « thriller social » qui met en cause l'identité japonaise à travers le regard d'un businessman. Le personnage principal est inspiré de l'homme d'affaires Nobuyuki WAKAOJI, qui fut kidnappé par les guérilleros dans les Philippines en 1986. Coïncidence troublante : WAJAOJI décède le 9 février 1989, le même jour que TEZUKA. Première œuvre à être publiée après sa mort, GRINGO démontre pour la dernière fois la capacité de l'auteur à laisser toujours évoluer son style, choisissant ici notamment de dessiner librement le bord des cases, donnant aux planches une dimension naturelle, organique, moderne, en adéquation avec le style réaliste du récit.
Le second est LUDWIG B. (1987-89), une biographie libre de BEETHOVEN, projet souhaité par TEZUKA pour prendre le relais de BOUDDHA. Plusieurs personnalités furent envisagées, le choix final s'opéra entre WALT DISNEY et BEETHOVEN. L'amour de TEZUKA pour la musique du romantique allemand, qui l'accompagnait quotidiennement dans sa création, décida du choix final. Le titre est une allusion au célèbre film de Milos FORMAN consacré à MOZART : AMADEUS. Hélas, TEZUKA ne parviendra jamais au bout de cette biographie prometteuse qui compte deux tomes magnifiques. Les parentés entre TEZUKA et BEETHOVEN sont profondes : deux artistes extrêmement féconds, partageant le goût du dépassement de soi, dans une vision universaliste pour laquelle tout est lié, connecté, interdépendant et toutes les disciplines s'enracinent dans une même intuition globale ; deux génies exaltant l'effort prométhéen du créateur et invitant leur public à découvrir en eux-mêmes la part la plus noble de l'âme humaine.
De sa chambre d'hôpital, où il lutte contre un cancer généralisé, TEZUKA, jusqu'au dernier jour de sa vie, avance sur ses projets de manga et d'animation… L'épuisement auquel il soumettait son corps n'est sans doute pas étranger à son décès prématuré, à moins que le sentiment d'urgence qu'il éprouvait ne fut au contraire lié au pressentiment de sa disparition, et n'ait permis une telle générosité et ce catalogue d'œuvres sans équivalent…
                                                                           
                      
                                                                                                    
Quand Osamu TEZUKA disparaît le 09 février 1989, tout le Japon est en deuil. Des funérailles nationales lui sont célébrées, qui évoquent l'ampleur de celles de HUGO, en France, un siècle plus tôt. Cet homme a marqué l'imaginaire collectif de son peuple plus qu'aucun autre créateur japonais au vingtième siècle, nourrissant des générations de lecteurs et de spectateurs de ses valeurs humanistes et profondes. TEZUKA a révolutionné un genre encore mineur, lui donnant ses lettres de noblesse et lui permettant de devenir un média unique, à la croisée de la littérature et du cinéma. Le génie du manga nous laisse en héritage un message simple, essentiel, infiniment décliné à travers son œuvre : seul l'amour et l'ouverture de notre conscience sauveront le genre humain.
 
 
Dossier réalisé par Rodolphe Massé. 
Mise en ligne le 26/12/2008.
Mise à jour le 09/02/2012.
           
                            
Fiche de l'auteur: Osamu Tezuka
 
 

Pour les visuels © by Tezuka Productions

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