Monster - Actualité manga
Dossier manga - Monster
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Publié le Vendredi, 13 March 2015


Emergence d'un style

   
A n'en pas douter, Monster est le tournant de la carrière de Naoki Urasawa. Avant celui-ci, l'auteur suivait deux thèmes de prédilection en parallèle. D'un côté, des comédies sportives populaires, Yawara ! et Happy ! qui lui ont permis de devenir un auteur reconnu, mais l'auteur regrette que le second degré implicite de ces deux titres, presque autoparodique, n'ait pas été compris. De l'autre, des récits d'enquête, orientés soit sur l'action (Pineapple Army), soit sur la découverte (Master Keaton), présentés de manière épisodique (un chapitre = une histoire complète), mais ces titres se destinent à un public plus sélectif, plus exigeant. En s'attelant à Monster, il entame la série dont il a toujours rêvé, son Phenix, et veut relever le pari de concilier l'exigence des mangas d'auteurs, et l'efficacité des mangas populaires. Un pari qui fut remporté d'une bien belle manière... mais derrière son succès international, la série a posé les jalons d'un style narratif, qu'il emploiera dans toutes ses œuvres futures. 
  
   

La maîtrise d'un suspens cinématographique

  
Pour créer sa nouvelle œuvre, Naoki Urasawa va aller trouver l'inspiration dans la littérature américaine (il aura avoué vouloir réaliser un thriller digne de Stephen King) et dans le cinéma hollywoodien, en particulier dans les nombreux films réalisés par Alfred Hitchcock. Tout comme ce dernier, l'auteur a pour ambition de réinventer la narration de ses œuvres (voire de toutes celles du genre seinen), en insufflant à son récit une importante dose de suspens. La diversité des histoires de Master Keaton lui a permis de s'essayer à la narration hitcockienne à plusieurs reprises, et ces nombreuses années d'expérimentations ont payé par la suite. En 1993, le film américain Le Fugitif, réalisé par Andrew Davis, marque considérablement le mangaka. L'histoire de Richard Kimble, un médecin découvre l'assassinat de sa femme, et qui devient rapidement le coupable idéal. Parvenant à s'échapper, il se met à traquer le véritable meurtrier pour prouver son innocence, tout en étant poursuivi par un marshal... Cela ne vous rappelle rien ? 
    
Kenzô Tenma reprend ainsi trait pour trait le rôle de Richard Kimble : il devient un antihéros, un homme normal dont le quotidien est dévasté, du jour au lendemain. Ainsi, à l'envie de vérité se mêle une empathie envers notre pauvre protagoniste, que l'on espère complètement blanchi à l'heure du dénouement. C'est alors que se referme le piège du suspens à la sauce Urasawa, qui fait des miracles, au point de devenir une véritable drogue pour le lecteur. Malgré de nombreuses phases de dialogue et une ambiance qui n'est pas toujours propice à l'action pure, l'intrigue nous happe, et nous ne la lâcherons pas avant d'avoir eu le fin mot de l'histoire.  Si le mangaka se prend parfois les pieds dans le tapis de sa propre intrigue (un défaut rare dans Monster, beaucoup plus présent dans 20th Century Boys), nous sommes encore trop ébahis pour nous en rendre compte. Ainsi, chaque fin de chapitre, chaque fin de tome est une révélation supplémentaire, un cliffhanger haletant, rendant l'attente de la suite toujours plus insupportable.
    
    
     
    
Monster doit également à Master Keaton une autre de ses qualités principales : sa narration morcelée. Après avoir lancé l'intrigue par deux volumes d'expositon (l'un centré sur Tenma, l'autre sur Nina), Naoki Urasawa ne tardera pas à s'éloigner ponctuellement de la traque du monstre, pour nous présenter de nouveaux personnages, de nouvelles histoires, n'ayant de prime abord aucun lien avec les évènements précédents. On retrouve ainsi les récits épisodiques de ses titres précédents, à un détail près : tôt ou tard, ces tranches de vie seront reliées à la trame principale, par l'un des protagonistes. Par ce biais, l'auteur exprime deux idées essentielles : d'une part, il étoffe l'univers autour de l'aventure, renforçant l'immersion dans cette Allemagne riche en destins blessés ; d'autre part, le lecteur comprendra que tout ce qu'il découvre forme au final un gigantesque puzzle. Chaque information, chaque détail à un sens. Monster s'inscrit alors dans le cercle des œuvres dans lesquelles on aime se replonger à outrance, pour relever tout ce qui nous aurait échappé lors de nos premières lectures, ou établir des théories plus farfelues les unes que les autres. Sa grande force, c'est de perdurer dans nos esprits au-delà de sa célèbre case finale.
   
   

Une galerie de portraits vivants

   
Cependant, un scénario, si complexe et si morcelé soit-il, ne saurait s'apprécier sans des personnages nous invitant à les suivre dans cette virée en Enfer. Nous avons déjà eu le loisir d'évoquer le cas des deux personnages principaux : Tenma, le héros malgré lui et pourtant complètement iconique, solaire, en dualité avec Johann, l'un des méchants les plus mémorables de l'histoire du manga. Dans leur entourage proche, on relève aussi plusieurs archétypes, même s'ils ne se limitent pas qu'à un simple stéréotype : la princesse en détresse, le bras droit dévoué, l'enfant attendrissant, le comic-relief, les sages qui observent le tout avec recul...
Mais chez Urasawa, ce sont souvent les personnages secondaires qui volent la vedette aux héros. Dans le cas de Monster, la palme de la popularité revient surtout à Wolfgang Grimmer. Sorti de nulle part en plein milieu du récit, Grimmer apparaît instantanément comme un nouveau point de repère salvateur, pour Tenma comme pour le lecteur. Son sourire figé laisse entrevoir un passé bien plus douloureux, mais nous rassure en même temps. Puis on entrevoit son histoire poignante et ses lourds secrets, qui le rendent autrement plus fascinant. Et comme il suit une route parallèle à celle du Dr. Tenma, on pourrait très bien faire de lui le héros de sa propre aventure ! 
   
Les histoires annexes au récit ne sont pas que des prétextes au renforcement du scénario tentaculaire : elles sont l'occasion de mettre en valeur autant de « héros d'une fois », aux motivations tout aussi nobles. Ainsi, les histoires du détective Richard Brown, de l'avocat Fritz Verdemann ou de Martin l'homme de main : trois hommes en quête de leur propre rédemption, mise à mal par l'obscurité qui joue de leurs faiblesses. Celles de Karl Neuman ou de Yan Suk font directement écho avec celle de notre héros, et on prie de ne pas les voir tomber à leur tour dans le même engrenage. Et tous ont un caractère et un passé bien différent, pour que le lecteur ne ressente pas de redondance. On regrettera en revanche que la plupart des « méchants » secondaires ne soient pas autant développés, à quelques exceptions notables.
   
   
   
    
Ainsi, les nombreux personnages qu'invente Urasawa ne sont pas pour lui de simples instruments : ce sont de véritables êtres, possédant leur propre personnalité, leur propre vécu, et ce même s'ils n'apparaissent que de manière fugace dans ce long voyage. Ils n'en deviennent alors que plus criants de vérité, et profondément vivants. Dans la suite de sa carrière, Naoki Urasawa reprendra le même processus à plusieurs reprises. Dans 20th  Century Boys et son immense casting, les personnages sont nos points de repère entre les époques, et suivent tout un cheminement différent, les quadras losers devenant des papys sauveurs du monde libre. Dans Pluto, il se réapproprie les robots de combat inventé par Tezuka pour imaginer à chacun une histoire personnelle. Et dans Billy Bat, il saute le pas en se réappropriant le destin de certaines figures historiques, se faisant parfois l'avocat du diable. Mais ce dernier titre est souvent mal-aimé du fait de protagonistes moins développés, absorbés par l'intrigue ; preuve que la mise en avant des personnages reste un élément capital dans l'appréciation des œuvres de l'auteur. 
    
   

Un style graphique unique

  
Au milieu des années 1990, c'est à dire au fil de la publication de Happy ! (en hebdomadaire) et de Monster (en bimensuel), Naoki Uraawa va poser la nomenclature de son style de dessin. Jusqu'à Master Keaton, le mangaka a encore du mal à affirmer son trait, encore largement influencé par celui de Katsuhiro Otomo, influence qui se ressent encore sur le début des deux œuvres précitées. On notera par ailleurs que leurs deux rééditions ont été propices à de très nombreuses retouches graphiques, en particulier sur les premiers tomes, pour harmoniser l'ensemble des deux récits. Concernant Monster, il aura fallu deux à trois volumes pour que Naoki Urasawa trouve ses marques, et l'équilibre dans les visages de ses protagonistes. Ils deviennent alors un peu plus ronds, plus équilibrés, plus réalistes et surtout, plus identifiables les uns par rapport aux autres. 
   
L'auteur développe ici sa propre palette, et l'on apprendra à retrouver les mêmes motifs pour représenter des personnalités proches. Les héros d'Urasawa que sont Tenma (Monster) et Kenji (20th) sont des projections directes du physique de l'auteur (et ont à peu de choses près le même âge que lui) et passent progressivement d'une image proprette à totalement négligée au fil de leur appréhension de statut de protagoniste. Les visages parfaits des jumeaux représentent deux facettes d'un même sentiment : l'innocence. Nina en symbolise la pureté, sa volonté d'arranger les choses, tandis que Johann reste imperturbable face au Mal qui l'habite, dans une glaçante expression angélique. Eva a une mine ravagée par l'alcool et sa rancœur, mais se révèle d'une beauté saisissante dès lors qu'elle cherche le pardon. Le grand frond dégarni, les sourcils froncés et les yeux plissés de Runge sont des marqueurs de son intelligence, de sa méfiance et de sa détermination. Les personnages de soutien se distinguent par leur bonhomie, tandis que les leaders du monde de l'ombre regardent les autres de haut, avec un certain dédain. L'auteur cherche aussi à faire transparaître les origines sociales et ethniques de ses différents comédiens, quitte parfois à s'enfermer dans les clichés : les allemands ont pour la plupart un côté autoritaire, les turcs et autres immigrés sont représentés avec des codes classiques, etc. Mais tandis que le genre manga s'oriente progressivement vers l'esthétisation à outrance (le syndrome « bishonen »), Naoki Urasawa suit un parcours inverse : il invente des « gueules », comme dans le cinéma de genre, dont il n'hésite pas à s'inspirer. 
   
  
    
    
Nous avons déjà parlé de l'importance du décor, et de l'effort de documentation effectué par Urasawa : si dans Master Keaton, l'auteur pouvait se contenter d'un contexte vaguement défini, Monster avait besoin de nous emporter dans son monde. Les différentes architectures urbaines qui entourent les personnages contribuent à l'immersion dans un univers réaliste, crédible, palpable. Le découpage des cases suit quant à lui le tempo de la narration imposé par l'auteur, jouant sur la décomposition de certains zooms, les champs/contre-champs, les panoramiques... un rythme parfait pour tenir le lecteur en haleine, mais qui révèle l'un des talons d'Achille du mangaka : le manque de punch des scènes d'action. Pour autant, ces dernières sont rares, masquées par une ellipse narrative. On comprend ainsi qu'Urasawa n'est pas à l'aise avec la violence physique, et qu'il lui préfère grandement la violence psychologique. 
   
   

© 1995 Naoki Urasawa / Shogakukan Inc. All rights reserved

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