Monster - Actualité manga
Dossier manga - Monster
Sommaire

Publié le Vendredi, 13 March 2015


Partie 2

 

Scène d'apocalypse

   
L'une des grandes forces de la série Monster, c'est son décor. Rares sont les mangakas qui se risquent à mettre en scène leurs intrigues dans des pays étrangers, et le contexte d'Europe centrale présenté par Urasawa aura surpris plus d'un lecteur japonais. Pour les besoins de la série, l'auteur a effectué un voyage d'une semaine, en partant de Dresde, en Allemagne, jusqu'à Prague, capitale de la République Tchèque. Il a ainsi pris de nombreuses photos, se rajoutant avec la documentation déjà réunie, tout en imaginant les différentes péripéties qui pourraient se passer dans chaque lieu. Ainsi, de nombreux monuments et autres bâtiments sont reproduits avec une fidélité exemplaire, renforçant l'immersion dans le récit.
   
Mais l'Allemagne n'est pas qu'une simple toile de fond pour l'histoire que Naoki Urasawa se prépare à nous raconter. En situant le prologue en 1986 et le cœur de l'histoire en 1995 (dans le « présent »), le mangaka peut s'appuyer sur l'évènement le plus marquant de la fin du 20ème siècle : l'effondrement du bloc communiste et la chute du mur de Berlin. Et nous découvrons ainsi une Allemagne encore en pleine convalescence : Johann et Anna proviennent de « l'Est », terre de l'Union soviétique , et ramènent avec eux les lourds secrets, qui étaient légion de l'autre côté du Rideau de Fer. Notons que par la suite, plus nos protagonistes seront à la recherche des origines du Monstre, plus le récit s'enfoncera vers l'Est, passant de Düsseldorf à Berlin, puis Munich et Prague. On quitte ainsi la bourgeoisie bien portante pour découvrir des lieux beaucoup plus mal famés, notamment les quartiers sombres de Francfort, où se mêlent prostitution, trafic de drogue et corruption, où se terrent encore les relents nostalgiques du nazisme, et où les immigrés sont bafoués. Il sera également question d'espionnage, de fonctionnaires corrompus et facilement exploitables, de complots, de trahisons. Au fil de ses mésaventures, le Dr Tenma doit appréhender tous ses dangers qui pourraient causer sa perte plus rapidement qu'il ne le croit. Car Johann, au fond, n'est que l'allumette qui viendra mettre le feu à la poudrière. Le « Monster » n'est que le reflet d'un monde en péril, écorché vif, qui peine encore à panser ses blessures, et qui est sur le point d'en ouvrir d'autres, encore plus profondes.
    
  
   
   

Les Hommes peuvent tout devenir

  
Après avoir suivi la piste des meurtres de Johann pour essayer, vainement, de le retrouver, le Dr. Tenma creusera une nouvelle idée : passer le film à l'envers pour revenir à la naissance du Monstre, pour mieux comprendre où est née sa personnalité. 
  
Par ce biais, Naoki Urasawa explore ce qui va devenir un de ses thèmes de prédilection : l'enfance. On notera ainsi que les deux plus célèbres antagonistes qu'il a créés, Johann dans Monster et Ami dans 20th Century Boys, sont construits sous le même canevas. Outre le mystère autour de leur identité, l'origine de leur « Mal » remonte à leurs plus jeunes années. Si le second a souffert d'avoir été rejeté par ses camarades, Johann a quant à lui été prédestiné à devenir un tyran, de par les expériences eugéniques dont il est issu, les troublants individus tournant autour de lui avant même sa naissance, jusqu'à un séjour dans un terrible orphelinat, le Kinderheim 511, véritable laboratoire de Berlin-Est destiné à former des petits soldats en herbe, dépourvus de toute émotion. 
   
   
   
  
Dans la deuxième partie de l'aventure, une autre piste vient s'ajouter à l'univers de l'enfance : celui des contes illustrés, réalisés par un mystérieux auteur aux multiples pseudonymes. Innocents de prime abord, ces différentes histoires semblent cacher des messages mélancoliques, voire de funestes prophéties, et tandis que la brume autour de leur créateur s'éclaircit, le lecteur comprend que leur contenu est à mettre en parallèle avec l'intrigue même. Ses récits destinés aux plus jeunes ont ainsi plusieurs niveaux de lecture, à l'image même du manga que nous tenons entre nos mains. Initiée dans Monster, les dessins prophétiques deviendront d'ailleurs un motif récurrent d'Urasawa, au point même d'être au centre des problématiques de 20th Century Boys et de Billy Bat, de deux manières pourtant très différentes. Mais par ce biais, Urasawa nous interpelle sur le sens caché des choses, et en particulier la perception que peuvent en avoir les esprits les plus facilement malléables : celui des enfants.
    
Plus que jamais, l'enfance s'impose comme une période capitale dans la voie que nous suivrons par la suite. Certains évènements pourront nous bousculer, chambouler notre vision d'enfance, bien qu'il y ait toujours la possibilité de faire un choix. C'est d'ailleurs ce choix qui distingue Johann et Anna, deux destins liés par la gémellité, leurs souvenirs passés s'entrechoquant dans une certaine confusion. Outre les personnages des jumeaux, le petit Dieter, que Tenma rencontre à Berlin, aurait pu lui aussi être envahi par son « côté obscur », mais finira finalement par être un garçon très dynamique, rayonnant de lumière et d'innocence. On peut également citer Milosh, fils recherchant sa mère dans un quartier de prostitué, confronté à toute l'horreur et au cynisme du monde. Mais les traumatismes de l'enfance sont aussi à chercher du côté des personnages adultes. Si la jeunesse de Tenma n'est évoquée qu'à une seule reprise (on découvre alors qu'il était très peureux et moqué par ses camarades de jeu), d'autres sont marqués par leurs douleurs d'hier : Grimmer, Martin, Karl Neuman, Lipsky ou même Robert. Mais l'enfance, c'est aussi l'avenir, porté par la fille de l'inspecteur Richard Brown ou le petit-enfant du commissaire Runge, représentant une perspective de salvatrice pour les deux hommes, rongés par leur sens du devoir.
    
  

Le véritable Monstre

   
Ainsi, si nous ne sommes que le condensé de nos expériences et de nos traumatismes, le parcours de Tenma nous amène à suivre le cheminement suivant : qui est le « Monster » ? Est-ce Johann, cet énigmatique individu pour qui tuer est devenu un acte naturel ? Ou bien ceux qui sont à l'origine de sa folie, qui l'ont conçu pour faire de lui un « être suprême » ? On pourrait répondre tout simplement  « Les deux », mais ce serait s'arrêter à la sphère factuelle, scénaristique. Mais en réalité, le monstre n'est pas seulement en « eux », il est aussi en « moi », et « toi », en « nous »,... bref, en chaque individu.
   
La majeure partie des personnages croisés dans Monster, et la totalité de ses protagonistes ont en eux une part d'ombre, qu'ils réussissent plus ou moins à maîtriser. Dans sa posture de héros, Kenzô Tenma se définit comme « Le Bien », et essaie d'apporter tant bien que mal un peu de lumière autour de lui. Pourtant, même lui n'est pas épargné : d'une part, il est bel et bien à l'origine du meurtre de ses trois supérieurs, pour avoir souhaité tout haut leur mort dans un moment d'égarement ; d'autre part, par sa détermination à vouloir régler sa faute passée tout seul, en apprenant à manier une arme et en endossant le costume d'un homme de l'ombre. Mais sa faute, qui consiste à avoir sauvé Johann, de quel côté doit-on la placer exactement ? Anna/Nina suit un parcours et des motivations similaires : doit-elle expier le fait d'avoir tiré sur son frère, quand bien même ce geste lui a été demandé par ce dernier ?  Pourtant, Tenma et Nina restent du bon côté de la barrière : même lorsqu'ils paraissent sombrer, leur sincérité et leur bonne foi ne tardent pas à remonter au grand jour.
   
Alors que nos deux héros pourraient se faire corrompre par le Mal, ils croisent au fil de leur aventure de nombreux personnages qui semblent, eux, poursuivre un chemin inverse : des âmes égarées en quête de rédemption. Eva Heineman est l'antithèse même de Tenma : égocentrique, carriériste et impitoyable (les opposés s'attirent, dit-on). Si au départ, la belle héritière corrompt le médecin pour qu'il rentre dans le moule, la situation s'inverse bien vite, et Eva sera marquée à jamais par ce qu'elle considérait, au départ, comme un ridicule sentiment humaniste. C'est aussi le cas de Runge et Brown, deux enquêteurs obsessionnels qui passe à côté des choses les plus importantes, de Rudy Gillen, le psychologue spécialisé dans l'étude de criminels qui pourrait vendre son ancien ami par rancune, ou encore de l'avocat Verdemann et de Martin, portant en eux les erreurs commises par leurs parents ou leur entourage. 
  
Le monstre vit en chacun de nous, mais il ne tient qu'à nous de le faire taire. Le conte du « Monstre sans nom », revenant dans l'histoire à plusieurs reprises, nous le montre clairement : ceux qui se laissent aller voient le monstre grandir, grandir, grandir... jusqu'à déborder complètement. Ils deviennent le Monstre, perdant ainsi  leurs sentiments et leur personnalité... ainsi que tout respect pour celle des autres. Johann, est le Monstre né, qui a totalement assumé ses ténèbres, et qui a don pour pour faire sortir les monstres autour de lui, afin d'en tirer profit. Cependant, s'il nous est présenté comme l'incarnation physique du « Monster », dans le récit comme dans le conte, son but reste d'anéantir toutes les graines qu'il a semées pour en arriver là, et toutes celles que l'on a semées pour le faire naître... pour finir par s'évaporer, devenir un mauvais souvenir, une simple légende...
   
   

« Et alors qu'il avait enfin un nom, il n'y avait plus personne pour l'appeler par ce nom.
Johann, c'est pourtant un si joli nom. »
   
    

© 1995 Naoki Urasawa / Shogakukan Inc. All rights reserved

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