Dossier manga - La Colline aux coquelicots

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Sommaire

Publié le Jeudi, 28 November 2013


Début et fin

 
 
Le film est basé sur le concept de l’entre deux. A plusieurs niveaux, Goro Miyazaki met en avant le début et la fin d’une époque, d’une journée habituelle, d’un amour, d’une révolution. Il joue sur les nuances et sur les naissances de courant et d’idées pour nous faire toucher du doigt la nostalgie de cette époque, entre espoir de l’avenir et regret du passé.

D’abord, situons le cadre. Lors du manga qui se passe en 1970, le mangaka livrait ses expériences plus personnelles. Dans le film, l’année 1963 met en jeu bien plus de choses. Premièrement, c’est l’année qui a précédé les Jeux Olympiques de Tokyo. L’effervescence est là, mais surtout on est donc en pleine progression du Japon. L’action se situe à Yokohama, petite ville portuaire en banlieue de Tokyo, ce qui en fait un merveilleux site pour un récit entre avenir et tradition. La nouvelle ère mise en avant par l’histoire est sublimée par la ville dans laquelle se situe l’action. Cette ville, au premier abord, est encore envahie par les petits magasins, les échoppes qui vendent des boulettes frites, adossées aux maisons. On y fait les courses et les déplacements en vélo, en bus ou en voiture mais aussi en carrioles de type pousse-pousse. Le choix de la ville a été premièrement respecté, puisque le réalisateur a pris le soin de retranscrire les endroits phares pour permettre au public japonais de reconnaître une ville qui a pourtant bien changé. C’est aussi un témoignage de l’architecture et de l’agencement de l’époque, du calme qui y régnait surtout dans les hauteurs de la ville. Mais c’est aussi un choix intéressant, puisque Yokohama fait maintenant partie des plus grosses villes de l’archipel, et à une très bonne place ! En quelques années, le changement a été radical et cela rajoute une touche de nostalgie, qui ne sera malheureusement interprétable que par les natifs ou les chanceux ayant déjà pu visiter Yokohama. Avec ça et quelques autres clins d’œil, le studio Ghibli s’assure une reconnaissance d’autant plus forte par les japonais, qui pourront saisir toutes les subtilités et surtout s’identifier à cette période de changement. En cela, oui le film a pu être critiqué car trop axé pour le public japonais, mais sur le thème de la nostalgie et du changement, c’était à prévoir.
 
 

 
 
C’est donc un endroit encore épargné par la progression très rapide de la machinerie et de l’évolution vers les villes tentaculaires comme Tokyo que l’on voit plus loin dans le film. Encore plongé dans la nature et dans la traditionnelle cité japonaise, Yokohama est comme protégé par son port, avec ses cargos, bateaux de pêches, remorqueurs et barques. Aujourd’hui disparus, tous ces bateaux étaient auparavant un moyen de revenu et de ressources alimentaires. La pêche se faisait tous les matins, avec des quantités humaines. On est loin de la pêche en gros et des ramassages de quantités industrielles. La différence et le changement se font également au niveau des bâtiments. La maison d’Umi est une vieille bâtisse à l’architecture très travaillée et de qualité, mais on trouve aussi des maisons plus modestes mais typiquement japonaises dans leur confection. Les bâtiments administratifs rénovés ou construits récemment sont bien différents, et de nombreux lycées ou mairies sont construites avec efficacité, en béton et sans charme, pour être fonctionnels. La modernisation touche donc déjà certains bâtiments de la ville, et même les routes s’y mettent puisque si certaines sont goudronnées, il en reste encore à l’état de chemin de terre. Umi quitte donc tous les jours un témoin architectural de la belle époque pour emprunter d’abord la poussière des sentiers, puis le goudron des routes pour se rendre dans un lycée anonyme et froid, sans intérêt visuel. Au quotidien, la jeune fille avance vers l’avenir de son pays et les progressions qui y sont faites, pour retourner dans la tradition et l’authentique le soir. Un voyage qui a du sens et qui nous fait bien sentir les différences qui se jouent à cette époque.

Les chantiers, poteaux télégraphiques, les panneaux, la pollution et les chemins de fer font désormais parti d’un quotidien que plusieurs jeunes gens peuvent encore ignorer ou éviter, mais dans lequel ils plongent de plus en plus pour se rapprocher de Tokyo, devenu symbole à atteindre et idéal parfait de l’évolution humaine. La pollution de masse arrive, avec un matériel encore peu connu et des avancées technologiques qui vont bien plus vite que les réflexions de l’homme sur la sécurité et les répercussions de ces mêmes progressions. Le progrès, qui côtoie encore l’authenticité d’une ville qui ne veut pas abandonner aussi facilement son patrimoine, quête matérialisée par le Quartier Latin, les étudiants  se montrant aussi vindicatifs que des adultes. Une cause qui, donc, en cache une autre bien plus profonde.


  
 
 
1963, c’est aussi la période d’après-guerre. Umi et Shun sont les enfants de la deuxième guerre mondiale, et on en voit les traces.  Shun a été adopté suite au décès des membres de sa famille à cause de la bombe atomique, et les pères de nos héros auraient tous deux disparus pendant la guerre de Corée, alors qu’ils étaient sur leurs bateaux. Le jeune garçon incarne donc parfaitement l’adolescence post catastrophe, qui veut croire en quelque chose, qui vise l’avenir avec ambition pour redresser son pays et ses chances économiques, tout en conservant le respect de ses racines et de ses traditions.

L’histoire d’amour de nos héros nait donc dans un Japon figé, écartelé entre deux époques, à la fois attaché à son passé et ses habitudes, mais également qui se modernise à une allure étonnante. Ils vont s’aimer malgré le tabou qui pèse sur eux, et c’est bien un signe flagrant d’évolution des mentalités par rapport au respect des traditions, des mariages arrangés et socialement corrects. L’amour très chaste qui les unit commence à l’aube de la révolution estudiantine, et prend fin quand leurs espoirs sont brisés, avant de renaitre malgré les difficultés. A noter que c’est Shun le visionnaire qui recule devant la difficulté et l’obstacle, alors que Umi, qui est supposée représenter la femme encore archaïque et très tournée vers le passé, va passer outre. Entre quiproquos, retours en arrière, rebondissements et découvertes sur leur passé, les deux adolescents vont enfin trouver une issue heureuse à leur histoire … Dommage que le tabou ne soit pas maintenu jusqu’au bout, pour vraiment faire exploser les anciens mœurs mais … le public visé n’aurait sans doute pas supporté cette ultime provocation.

C’est aussi le début et la fin des journées d’Umi, qui sont rythmées par des habitudes tenaces et des règles précises. Elle n’a pas de temps mort, ne peut se permettre de rêvasser et pourtant, chaque matin elle prend le temps de hisser des pavillons maritimes au mât qui trône dans le jardin de la pension des coquelicots, et chaque soir de les descendre. Elle en fait grimper deux au ciel, représentant les lettres U et W. En langage de marin, ces deux lettres signifient « I wish you a pleasant journey », soit « Je vous souhaite un agréable voyage ». C’est le rituel de notre héroïne, qui s’adresse à la mer, aux marins, et surtout à son père disparu en mer dont elle espère encore une réponse. Et puis peu, un bateau qui passe en bas de la colline lui répond avec le même langage. Elle ne le voit que tardivement, puisqu’il était caché par les arbres. A noter qu’un jour, les pavillons sur le remorqueur sont différents et la remercie elle tout particulièrement, Umi. Avec son prénom. Une jolie dédicace qui rythme donc ses journées, la faisant encore une fois penser à son père disparu et don ses racines, mais se tourner vers l’avenir en lançant un message à d’autres marins comme elle le fait.
 
 

© 2011 Chizuru Takahashi · Tetsuro Sayama · GNDHDDT

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