Dossier manga - Kizuna

Reader Rating 19.50 /20

Sommaire

Publié le Jeudi, 19 January 2012


Le fantasme du yakuza


L’homosexualité a quelque chose de tabou en soi, surtout du temps de la série et même si actuellement c’est beaucoup plus accepté il n’en a pas toujours été ainsi. Souvent, les yaois se servent de ce tabou bien logique entre deux hommes qui se découvrent des inclinaisons l’un pour l’autre. Pourtant, ici ce n’est pas vraiment le moment de tomber en amour qui nous est exposé mais plutôt les relations une fois que les sentiments sont installés. Et dans Kizuna, le tabou prend une toute autre ampleur avec différentes dimensions : le tabou de la société en général, qui a du mal à accepter forcément un couple homosexuel comme un couple normal et classique. Mais aussi dans le contexte du manga : la mafia est un univers d’hommes prétendus forts et inflexibles. Pas de « tantouzes » qui s’afficheraient avec un autre homme. Et c’est cette image que Kodaka combat dans son œuvre, l’image à tenir dans une caste pourtant des plus machiste et des plus strictes. Comme quoi il est possible aussi dans ce genre d’univers de se laisser aller à un peu d’amour, peu importe que ce soit pour une femme ou un homme. Masa l’illustre parfaitement, avec sa carrure impressionnante qui à elle seule indique le genre de monde dans lequel il évolue : un quotidien impitoyable et dangereux. Les longues familles sont aussi un obstacle de taille, puisque Kai est l’héritier du clan Sagano et qu’avec ses penchants sexuels il prive la famille d’un futur chef de clan. Ne pouvant donner la vie avec l’homme qu’il aime, il condamne sa famille et le travail de son père à mort, la succession revenant sans doute par la suite à quelqu’un d’autre ... Bref, le statut de yakuza de certains personnages construisent de nombreux obstacles dans leurs relations amoureuses et c’est de voir cela qui est intéressant, même si parfois la mangaka ne va pas jusqu’au bout de toutes les pistes qu’elle soulève et qu’elle commence à exploiter, se recentrant sur le plus important : l’amour. Enfin, il est passionnant de voir les interactions entre les deux mondes dessinés dans Kizuna : le monde normal, et le monde de la mafia. Les intérêts, les priorités ne sont pas les mêmes et tout change selon le point de vue adopté.

Mais le yakuza romancé à la sauce Kodaka, c’est aussi un subtil équilibre pas toujours évident entre érotisme, danger et humour. Les trois se fondent plus ou moins bien pour nous séduire, sachant qu’au début il y a trop du premier, puis le second prend toute la place, et le dernier y est inégalement réparti. Mais peu à peu, la mangaka prend le pli et elle apprend à doser plus justement ses cartes. Vers le milieu de la série, l’intrigue arrive à son point culminant et l’auteur se perd avec plaisir et réussite dans son scénario pour nous servir des scènes d’avantages centrées sur l’action et le danger de l’histoire. Les scènes, se voulant dramatiques, gagnent alors en authenticité et il en va de même lorsque Kai se fait enlever, dans le début de la série, sur un flash-back expliquant la cicatrice de Masa. Les combats sont enfin présents, dans un univers de trafic de drogue, de violence et de guerre des gangs organisée qui jusqu’à un certain point ne collait pas vraiment avec ce que l’on lisait. Cela ajoute incontestablement du piment à l’histoire et on se réjouit vraiment de ces quelques tomes plongés dans le dynamisme. Les intérêts des différents partis sont clairs et ils rajoutent un intérêt non négligeable au manga. De l’autre côté, l’humour. Il allège les quelques lourdeurs du scénario, nous amuse et rend le début de la série moins instable et décevant. L’humour de situation est quelque chose qui convient parfaitement à la série, qui joue sur les interventions d’une tierce personne au mauvais moment. Et oui ça marche toujours ! Ou encore, certains discours qui n’auraient pas du avoir lieu notamment grâce à Kei qui a tendance à s’enfoncer dès qu’il ouvre la bouche pour se justifier. Les quiproquos ont alors un rôle essentiel à cet humour qui se veut léger et pas trop intrusif, moins que dans Fake par exemple, afin de laisser la place aux émotions.
   
  



A côté de Ranmaru et Kei, on retrouve d’autres protagonistes qui sont là d’avantage pour le plaisir de la lecture. Ainsi on peut nommer Kai, petit frère de Kei, qui est un adolescent débordant de dynamisme et d’émotions parfois contradictoires. Sa vivacité et sa susceptibilité permettent, en opposition au calme silencieux et en apparence indifférent de Masa, de construire une relation basée sur les quiproquos et les non dits, entre un adolescent fébrile et un adulte culpabilisant. Comment transformer la relation ambigüe de frères ou de protecteur à petit maître à une relation amoureuse où le désir a sa place ? C’est cette évolution délicate et compliquée de Kodaka s’emploie à nous faire découvrir, somme toute en prenant tout le temps nécessaire et en nous offrant alors un certain réalisme touchant, bien loin de ses précipitations habituelles en matière de sexe, bien que les sentiments naissent toujours à terme et sans jamais de rapidité excessive. Ce couple nous offre alors un large éventail de sentiments complexes et longuement étudiés : jalousie, amour, tristesse, joie, amertume ... Kai expose la moindre de ses envies, le moindre de ses ressentiment et cela nous aide à nous construire une image pertinente du couple. Certains sous entendus sont particulièrement émouvants, même si le tout reste un peu redondant et s’étalant en longueur. De même, on retrouvera de temps à autre le passionnant couple formé par Jack et Roy : des moments sensuels, chargés de candeur oubliée et d’amour contrarié. Jack ressemble trait pour trait à un certain Léon : détaché, mal rasé, peu fier de sa situation et rempli de bons sentiments. La pureté mêlée de provocation de Roy est une évolution surprenante par rapport à ses débuts, et les chapitres se concentrant sur eux deux apportent de véritables bouffées d’air frais dans une narration souvent trop focalisée sur Ranmaru et son amoureux. Jack et Roy forment ainsi un couple bien plus charismatique que nos habituels héros, et JB est LE personnage que l’on attendait. Il est tout simplement réussi avec son mauvais genre, son air rebelle, cruel mais posé, sa tendresse sous jacente, son attention vis-à-vis de Roy, son humour, son caractère dur en surface … L’accomplissement de l’amour entre les deux hommes est particulièrement marquant : malgré la culpabilité, la différence entre eux deux, et la conscience qu’il en a, Jack ne peut résister et se blesse lui-même tout en réalisant ses envies. Et un personnage torturé, un ! En parallèle, la volonté désespérée de Roy de ne pas être un ange est touchante, vu que c’est un moyen détourné de montrer l’amour qu’il éprouve.
 
 

KIZUNA © Kazuma Kodaka 1992/LIBRE Publishing Co., Ltd.

Suivre les commentaires du dossier

Ajouter un commentaire

*


Le code HTML est interprété comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

Si vous voulez créer un compte, c'est ICI et c'est gratuit!

> Conditions d'utilisation
MN Actus
Dernières news News populaires News les plus commentées Fermer

Dernières News