Critique du volume manga
Publiée le Jeudi, 08 Janvier 2026
Première nouveauté manga de 2026 des éditions Mana Books, Fake Rebellion est une série achevée en deux tomes et dont les deux volumes paraissent simultanément en France en ce mois de janvier. Prépubliée au Japon en 2018-2019 dans le magazine Big Gangan de Square Enix, cette oeuvre est la première publication française et la deuxième série de la carrière de Yuchang Sasaki, un mangaka qui a débuté en 2016 et qui s'est plutôt spécialisé dans les récits d'action assez courts, les cinq séries qu'il a conçues à ce jour s'étant toutes achevées en seulement deux volumes.
On plonge ici dans un monde fictif dystopique et surnaturel où, d'après les livres d'Histoire, Hanamiya Kikuhoin, impératrice et fondatrice de Kikunabal montée sur le trône à seulement 18 ans, a autrefois annihilé l'Empire des Machines et rendu à l'espèce humaine sa liberté. Pour cela, elle a pu compter sur l'aide d'un grand sage et de six héros... mais aussi sur un certain Kicca, officier qui, pour une raison mystérieuse, a vu son nom disparaître totalement des ouvrages consignant cette histoire.
C'est précisément l'histoire de ce jeune garçon que, après cette brève introduction, on va découvrir, à une époque où les Machines dominaient encore totalement les humains en les exploitant comme du bétail, les divisaient en plusieurs castes selon leur utilité au travail, et les privaient du moindre droit à les exécutant même sans autre forme de procès dès qu'ils étaient suspectés de désobéissance. En compagnie d'une sorte de petit chien bizarre nommé Coeurl, Kicca se promène dans les pires bidonvilles où les humains du rang le plus inférieur survivent tant bien que mal, jusqu'à tomber sur une étonnante communauté d'enfants rebelles qui se sont mis au service de celle qui serait Hanamiya, princesse héritière de l'ancien empire humain d'Einheit. Kicca n'est absolument pas duper sur le mensonge de cette adolescente, car lui n'est pas n'importe qui. Pourtant, après un terrible drame violent et mortel, le jeune garçon, ayant vu une utilité dans le mensonge de cette fille, décide de la forcer à l'accompagner en tant que partenaire dans un vaste projet: fomenter petit à petit la révolte contre les Machines.
Récit d'une révolution des humains face aux tyranniques machines, Fake Rebellion nous plonge dès ses premières dizaines de pages dans un monde qui se veut impitoyable: les morts violentes et misérables, y compris d'enfants, seront légion, tout comme les corps mutilés, en soulignant plutôt bien la condition désespérée dans laquelle est plongée l'espèce humaine, cet aspect difficile faisant qu'on aura quand même envie de réserver l'oeuvre à un public averti même si l'éditeur ne l'indique nulle part.
C'est dans cet univers sans la moindre pitié que Kicca et Hanamiya commencent leur périple commun, traversant différents lieux, rencontrant différentes personnes et se confrontant à divers problèmes qui, peu à peu, les font côtoyer chacune des strates de ce monde. A chacune de ces étapes, les idées sont là: certains drames témoignent bien de la misère humaine où aucun espoir ne semble permis, si bien qu'il n'est même pas rare de voir les humains totalement résignés à leur sort, voire réduits à se noyer dans l'alcool pour échapper artificiellement à leur condition, ou encore à se monter bêtement les uns contre les autres au lieu d'orienter plutôt leur colère conjointement contre les Machines. Le binôme, à chaque fois, tâche alors d'apporter une solution au problème du moment, ce qui permet principalement d'entrevoir petit à petit les étonnants capacités surnaturelles de Kicca, nommé "death genesis drive": son bras droit est un générateur de regrets, c'est-à-dire une arme recréant virtuellement des personnes à partir des regrets qu'elles ont laissés en mourant, et transformant ces regrets en pouvoirs. Comment ça marche, et d'où ça vient ? Ce n'est malheureusement jamais dit, néanmoins l'idée de base reste plutôt intéressante, surtout quand cela permet aux défunts de partir en paix puisque leur regrets se voient ainsi comblés.
En somme, on peut dire que cet univers dystopique n'est pas dépourvu d'intérêt, que certains concepts sont intéressants... et du coup, il est vraiment dommage que le reste ne suive pas vraiment. Le premier problème vient d'une écriture souvent maladroite: quand les répliques ne sont pas téléphonées, ce sont les situations qui peinent à surprendre, surtout dans le premier chapitre où la "grosse" révélation sur l'identité de Kicca tombe complètement à plat vu que dès les premières pages Coeurl l'appelle "prince". D'autres soucis sont à chercher dans le dessin bien trop inégal, trop forcé dans certaines expressions faciales et désespérément basique côté découpage et mise en scène, mais aussi dans l'idiotie de plusieurs situations (par exemple, pourquoi forcer Hanamiya à conduire en mettant en danger plusieurs personnes, alors qu'elle dit elle-même qu'elle ne sait absolument pas comment on conduit ?), ainsi que dans le manque de consistance de l'ensemble dès qu'on veut creuser au-delà des idées de base: au bout de ce premier tome on ne sait toujours pas pourquoi Kicca a choisi Hanamiya en particulier pour être sa partenaire de révolte (parce que bon, concrètement elle ne sait pas faire grand chose, et n'importe qui d'autre pourrait mentir et se faire passer pour une princesse), les plans du personnage principal pour mener sa rébellion paraissent soit trop opaques soit trop aléatoires... On regrettera également beaucoup la tendance de l'auteur à casser l'ambiance avec différentes notes d'humour mal placée, et même avec quelques séquences de fan-service et de nudité qui ne sont franchement pas ce qu'on recherche dans un récit de ce type, plus encore quand la nudité en question concerne Hanamiya qui reste une gamine. Enfin, en ultime problème, on a un protagoniste qui est tout simplement désagréable à suivre: arrogant, rarement sympathique dans sa manière de parler aux autres, maltraitant sans vergogne Coeurl qui a décidément bien du courage de le suivre, ne cessant pas de rabaisser Hanamiya voire de lui faire des remarques déplacées qui confinent parfois au harcèlement sexuel, Kicca est ce qu'on peut appeler un authentique sale petit con. Même s'il a ses bons côtés avec son désir de révolte contre l'oppression et sa volonté d'assumer à sa manière les échecs passés de la famille impériale, il reste très difficile d'avoir de l'empathie pour un personnage pareil.
A l'arrivée, le bilan est très mitigé pour ce premier tome: en gros, on a un univers dystopique et des idées de base qui ne sont pas du tout inintéressants, mais qui sont très moyennement menés et qui sont un peu noyés sous un amas de mauvais goût et d'immaturité. Reste à voir si le deuxième et dernier volume remontera le niveau, ou s'il enterrera encore plus cette courte oeuvre...
Côté édition, rien de particulier à redire: le papier est épais, suffisamment souple et dans l'ensemble assez opaque, l'impression est de bonne facture, les quatre premières pages en couleurs sur papier glacé sont appréciables, la traduction d'Aline Kukor-Pitas est claire, le lettrage effectué par Hinoko est propre, et la couverture reprend bien l'illustration de la version japonaise tout en la réadaptant assez soigneusement pour que l'ensemble soit un peu plus impactant.
08/01/2026