Dossier manga - Kekkaishi

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Sommaire

Publié le Jeudi, 05 May 2011


Zekkai


Il est maintenant temps de faire le vide autour de soi, en éliminant le superflu grâce à la technique secrète du zekkai. Nous entrons maintenant dans une autre partie, plus analytique sur les grands thèmes de la série. Et dieu sait s’ils sont nombreux. Divertissement ne doit pas rimer avec abrutissement, et Kekkaishi l’a bien compris, explorant en profondeur des thèmes lourds de sens : définition de l’humanité, respect de la nature, corruption par le pouvoir, etc., donnant ainsi une dimension supplémentaire à l’œuvre de Yellow Tanabe.
 
 
    
    
 

Je vous déteste, vous les humains !


Mais toi aussi, tu es humain.

Ces paroles prononcées par un jeune semi-yôkai qui venait tout juste de découvrir ses pouvoirs et la réponse de celui qui deviendra son chef illustre assez bien le paradoxe et le tourment qui assaillent ceux qui se sentent différents dans ce monde. Car dans le fond, qu’est-ce qui définit un humain ? Son apparence ? Son âme ? Ou autre chose, intangible et insaisissable ?

Il est bien difficile de répondre à cette question et la première partie de Kekkaishi s’attarde particulièrement sur cet aspect, à travers l’arc de Kokubôrô. Un arc exemplaire dans sa construction d’ailleurs, qui présente tous les aspects, tous les désirs et toute la confusion que représente notre humanité profonde, ainsi que la fascination qu’elle exerce sur nous. Que ce soit Kaguro, l’homme qui a abandonné son humanité pour devenir monstre, Aihi, la femme démon qui voulait devenir humaine, Byaku, l’homme vide qui est devenu monstre mais qui souhaitait plus que tout ressentir les émotions humaines, ou encore Gen, le semi-yôkai qui a eu bien du mal à trouver sa place dans le monde.

Dans Kekkaishi, on trouve aussi une organisation secrète, qui a un rôle primordial dans l’intrigue, et qui ne dépend que d’elle-même : la Guilde. Elle est notamment en charge de la protection des humains contre les entités maléfiques, mais aussi et peut-être surtout responsable de la prise en charge et de la formation des utilisateurs de pouvoirs plus ou moins dangereux, qui viennent de tout horizon. Dans un monde où la technologie est dominante et dans lequel les croyances dans les arts anciens sont tombées en désuétude, les pouvoirs surnaturels n’ont plus vraiment leur place, et ne peuvent qu’engendrer la peur et la haine auprès des populations. La différence a un prix, celle d’être mal compris, ou bien rejetés par les autres. Un tel pouvoir est rarement bien accepté par d’autres personnes que ses pairs. La Guilde est donc un lieu où les utilisateurs de pouvoirs peuvent être eux-mêmes, et trouver une nouvelle raison de vivre, en accord avec leur nature. Et il y a de tout : maîtres du vent, maîtres des ombres, semi-démons, télépathes, démonistes, immortels, projections d’énergie ou autres (des ailes destructrices, par exemple), etc. Des pouvoirs pas toujours très originaux dans leur base (pas autant que les kekkai du moins), mais toujours bien intégrés à l’univers de la série et avec une petite patte d’originalité.

Soyons clairs, ce dossier n’a pas la prétention de donner de réponses à ces interrogations sur la place de notre humanité et les mots que la série met dessus. Pour ce faire, il serait bien plus intéressant de faire chaque personnage au cas par cas (ce qui est impossible ici, au risque de perdre les trois-quarts des lecteurs du dossier à ce moment-là). Beaucoup de personnages, notamment à l’intérieur de la Guilde, s’interrogent sur la nature de leur humanité ou celle de leurs pairs, mais la barrière reste souvent bien floue, et au final, c’est à la personne concernée qu’il appartient de trouver sa voie. Le sentiment de différence peut impliquer que la personne ne se sent pas à sa place, se sent rejetée, ou bien se retrouve sans endroit où rentrer. D’autres encore acceptent totalement qui ils sont, et ne se posent pas trop de questions sur la façon dont le monde les perçoit. Car ils estiment en faire pleinement partie, malgré leurs différences.

Un thème vraiment intéressant, bien traité, sans ton moralisateur ou emphase nekketsu, la narration de la série invite davantage chaque lecteur ou lectrice à se faire sa propre opinion sur la nature des personnages et sur leurs raisons d’agir, sans être trop influencé par la vision de l’auteure. Un thème grave et difficile présenté de manière vraiment intelligente et subtile, car Yellow Tanabe ne prend pas réellement position. Quelque part, c’est à nous de trouver nos réponses par nous même.
 
 
   
  
   

Sed quis custodiet ipsos custodes ?

 
« Qui garde les gardiens ? »

Il s’agit d’une maxime assez connue, et qui va souvent de paire avec une autre : le pouvoir absolu corrompt absolument. Et elle prend tout son sens dans Kekkaishi, série qui met en scène des forces terribles, aux pouvoirs impressionnants, inconcevables pour les humains, et qui pourtant attirent bien des convoitises.
 
Prenons la Guilde par exemple. Il s’agit d’une organisation autonome, sans surveillance gouvernementale ou autres, et qui représente un peu la loi dans le monde du surnaturel. L’organisation y est d’ailleurs très efficace, avec divers services (combats, renseignements, expérimentations, interrogatoires,…) et un système de commandement solide. Virtuellement, en tant que société secrète, la Guilde se place bien au-dessus de toute structure normale et légale. Dès lors, qu’arriverait-il si certains dirigeants utilisaient les moyens de l’organisation de l’ombre à leur propre avantage, ou pour assouvir leur propre ambition ?

Sans compter que la Guilde a également la responsabilité de la surveillance des domaines divins, des plaques tournantes du pouvoir de la nature, qui permettent de maintenir l’équilibre et d’éviter des catastrophes naturelles à trop grande échelle et en chaînes. Et il est parfaitement envisageable que certains souhaiteraient mettre la main sur ces immenses réservoirs d’énergie pure, pour leur propre profit. Mais quel prix à payer en s’attaquant aux divinités et à des choses qui dépassent de loin les êtres mortels ! Le domaine Karasumori par exemple confère aux démons un pouvoir fabuleux, mais qui peut aussi se retourner contre eux s’ils en abusent, car ils peuvent devenir imprudents et se faire facilement détruire, simplement par orgueil. La meilleure façon d’utiliser le pouvoir est sans doute avec modération, ou sans mauvaises pensées, un peu comme Yoshimori. Mais est-ce seulement possible compte tenu de l’extase d’une force sans commune mesure, pour ceux qui ont l’ambition de détruire et de diriger ?

La responsabilité de ceux qui détiennent le pouvoir, et à quel point il est facile d’être corrompu par ce dernier, tel est un des grands thèmes de Kekkaishi. Peut-être celui qui illustre le mieux cet état de fait est Masamori. Bien qu’il soit l’aîné, bien qu’il soit plus puissant que son frère Yoshimori, il n’a pas reçu la bénédiction de la marque de Karasumori. De son point de vue, c’est comme s’il avait été rejeté, jugé indigne d’une telle responsabilité. C’est probablement pour cette raison qu’il s’est lancé corps et âme à l’assaut des échelons de la Guilde, et qu’il en a effectivement atteint les sommets. Mais est-ce là une bonne raison de désirer le pouvoir ? Ne risque-t-il pas d’en être corrompu au final ? À plusieurs reprises dans le manga, on sent qu’il est sur le point de sombrer, de passer une barrière qu’il ne devrait pas. Jusqu’ici, il s’en est toujours sorti et a pu rester lui-même. Mais jusqu’à quand ?

Et il n’est pas le seul. De nouveau, à chacun, en observant les personnages, en faisant sa propre introspection, de trouver une réponse satisfaisante. Bien entendu, Kekkaishi est avant tout un divertissement. Mais par la profondeur de ses thèmes, il parvient aisément à générer la réflexion, la remise en question, et à voir au-delà de l’impression d’un simple shônen de combat.
  
  
  
  
  

Poids des traditions

  
Yoshimori, de par sa naissance, fut obligé de reprendre le rôle familial de protection du domaine. Pourtant, lui préfèrerait, et de loin, simplement faire de la pâtisserie, la sieste tranquillement, discuter avec Tokine,… Bref, il aspirait davantage à une vie banale et tranquille.

Pourtant, au fur et à mesure qu’il apprend le métier, qu’il découvre la mesure de ses pouvoirs, il en vient à apprécier le domaine, à mieux appréhender son rôle, et à réellement accepter à quel point il est lui-même important dans la protection du territoire. Ce qui est était une obligation est devenu quelque chose de parfaitement ancré dans sa personnalité. Et il en va de même pour Tokine.

Pourtant, accepter son rôle de protection ne signifie pas accepter les choses telles qu’elles sont. Yoshimori est bien décidé à faire en sorte que le domaine ne cause plus de tort à personne, notamment à Tokine qui en fait les frais en début de l’aventure. Il prit ainsi la résolution de mettre tout en œuvre pour le sceller, afin que plus personne n’ait à se battre, à être blessé ou encore à mourir pour le domaine mystérieux de Karasumori.

Certains pourraient y voir un rêve dit « shônen » (protection et tâche difficile à accomplir). Oui mais non. D’abord parce qu’il s’agit plus d’un objectif qu’un but dans la vie en soi. Il ne s’agit pas ici d’une quête initiatique de grande ampleur, avec multiples rencontres et autres. Sceller Karasumori est une quête plus personnelle, qui demande d’appréhender des forces qu’aucun kekkaishi jusque là n’a vraiment su maîtriser. Et surtout, il s’agit d’une quête qui profitera aux autres. Rien à voir avec le rêve quelque peu égoïste d’un certain point de vue d’atteindre le sommet, en étant obligé d’écraser les autres au passage. Il ne s’agit pas d’un concours, juste une course contre la montre, avant que les choses ne prennent trop d’ampleur.

Ainsi, tout en reprenant le rôle traditionnel de la famille, Yoshimori fait tout pour s’y opposer. D’ailleurs, le titre est assez avare en flashbacks, et reste fortement ancré dans le présent, montrant qu’il ne faut pas absolument connaître le passé pour essayer de le changer. L’exercice ne requiert pas une attitude rebelle délibérée, juste assez de détermination pour aller à contre-courant des événements et des coutumes ancestrales, et savoir remettre intelligemment en question la raison pour lesquelles elles ont été mises en place. Et surtout, petit à petit, apprendre à se reposer sur les autres pour atteindre son objectif, et croire que les gens que nous voulons protéger sont aussi capables de s’assumer par eux-mêmes.
 
 
 
 
 

Puissance de la nature

 
Kekkaishi s’inscrit également dans un cadre particulièrement animiste et spirituel, soit l’esprit du Japon traditionnel. Le tout mêlé à une ambiance moderne sans équivoque, et qui trouve donc forcément écho dans nos préoccupations contemporaines et nous permet de faire le lien avec notre propre environnement.

Les yôkai et autres démons typiquement japonais sont sans doute la meilleure preuve que le titre baigne irrémédiablement dans une ambiance typiquement nipponne. Pourtant, il ne s’agit pas d’un manga yôkai au sens propre. D’abord, il s’agit bien souvent de création originale de la part de la mangaka, c’est-à-dire qu’elle emprunte le design général, à la fois menaçant, effrayant et drôle des yôkai, mais les adapte à sa propre vision. Ce qui permet un peu de variété, il faut bien le dire. Ensuite, à part ceux de Kokubôrô, leur personnalité n’est pas spécialement mise en avant. Normal en même temps, ils finissent régulièrement détruit sous le coup d’un kekkai ou autres pouvoirs. Enfin, le point de focus de Kekkaishi n’est pas le monde yôkai en lui-même, mais bien l’humain et sa réponse à certains phénomènes et événements, qui le dépassent un peu, et les conséquences de ses actions. Ainsi, les amateurs de yôkai y trouveront leur compte, bien évidemment, mais qu’ils ne s’attendent pas à un Nura ou à un nouveau Cortège des cent démons. Le focus est somme toute complètement différent de ce type d’œuvres, tout en restant assez proche à certains égards.

La deuxième chose qui montre bien toute la spiritualité et l’essence japonaise réside bien entendu dans les domaines sacrés, des terres de pouvoir qui permettent de maintenir l’équilibre de la nature et éviter que cette dernière ne s’emballe de façon irrationnelle et destructrice. Chaque domaine est « administré » par un maître, responsable de l’entretien du lieu, une caractéristique qui nous rappellera un manga comme Mushishi. Pourtant, certains êtres de grand pouvoir n’en tiennent pas compte, et souhaitent utiliser cette force pour assouvir leurs propres ambitions, et n’hésitent pas à s’y attaquer, sans tenir compte des dégâts collatéraux énormes et du blasphème que représentent ces attaques. Comment ne pas penser à notre propre comportement face à la nature durant tant d’années, et qui aujourd’hui risque bien de faire les frais de notre égoïsme, et nous aussi ? Pourtant, la nature n’a peut-être pas dit son dernier mot, que ce soit ici ou dans Kekkaishi…

Enfin, il y a tous les petits détails : la maison de Yoshimori, inspirée de la maison de ses grands-parents selon l’aveu de l’auteure elle-même, les habits des kekkaishi, le design de la Guilde, etc. Bref, une ambiance vraiment plaisante, différente et fascinante mais qui, paradoxalement, désarçonnera sans doute un peu les lecteurs occidentaux qui apprécient la narration manga, mais ne sont pas particulièrement sensible à tout l’aspect culturel plus traditionnel.

En fin de compte, Kekkaishi aborde des thèmes vraiment intéressants sous ses airs de manga de baston plus quotidiens. Le tout sans ton moralisateur, nous laissant toujours largement la place à la réflexion selon les événements qui prennent place, sans imposer aucune vision. Il ne fait aucun doute que le but premier de l’auteure était et reste de nous divertir, mais rien ne nous empêche de creuser certains thèmes un peu plus en profondeur, sans extrapoler complètement, et donnant au titre la possibilité de dépasser son rôle de simple divertissement pour nous pousser à réfléchir et à considérer nos lectures et relectures d’une façon différente.
 
 

KEKKAISHI © YELLOW TANABE / SHOGAKUKAN INC.

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