Gankutsuou, le Comte de Monte Cristo - Actualité manga
Dossier manga - Gankutsuou, le Comte de Monte Cristo

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Publié le Mercredi, 05 June 2013


Fan absolu du Comte de Monte-Cristo depuis mon adolescence, je dois me rendre à l’évidence, il m’est quasiment impossible de parler de Gankutsuou sans évoquer en permanence le chef-d’œuvre d’Alexandre Dumas. En effet, l’adaptation animé japonaise est à la fois si fidèle et si personnelle que chaque scène, chaque personnage, chaque choix d’adaptation me renvoie au roman original. Ce n’est en rien une critique ou une faute, que du contraire, tant l’adaptation du studio Gonzo a su s’approprier le livre, l’adapter à l’esprit japonais tout en gardant la quintessence des grands thèmes du titre français. Chaque personnage apparaissant dans Gankutsuou se révèle l’occasion de revoir notre vision par rapport à leur interprétation dans le roman, et il en va de même pour tous les éléments qui compose l’animé, pour une cohérence de tous les instants.

Sans l’ombre d’un doute, Gankutsuou se doit, en toute honnêteté intellectuelle, d’être considéré comme la meilleure adaptation télévisuelle et cinématographique des aventures du comte et de sa quête de vengeance jusqu’à présent, par son approche originale, sa parfaite compréhension de l’œuvre d’origine et sa volonté de réactualiser et de redéfinir sous un nouveau jour un classique intemporel de la littérature française.

Dans cette optique, ce dossier prendra une approche un peu particulière. Puisque en tant que passionné de l’histoire originale, il m’est impossible de m’en distancer complètement pour rédiger cette longue chronique de Gankutsuou, la meilleure option est de prendre la voie du comparatif. Une espèce de « Old vs. New », qui reviendra sur chacun des grands thèmes développés dans les deux œuvres, ses personnages ainsi que certaines scènes, et qui consistera à voir celle qui se rapproche le plus de « l’œuvre idéale ». Bien évidemment, l’histoire d’Alexandre Dumas part avec l’avantage de l’effet nostalgie et du titre référence, qui est venu bien avant et a déjà eu un impact non-négligeable dans la littérature mondiale. Néanmoins, Gankutsuou n’est pas en reste et possède des capacités propres et des arguments chocs, au-delà de l’évident avantage de posséder un visuel fort et des musiques superbes pour accompagner les scènes.

Il n’est nullement ici question de déterminer « qui est le meilleur ». La question qui se pose ici serait davantage de l’ordre, « quelle expérience chacun apporte-il au spectateur ». Tout deux sont des valeurs sûres du divertissement intelligent, et partagent en commun cet aspect feuilleton épisodique, puisque le roman de Dumas a d’abord été publié chaque semaine dans un quotidien de l’époque. Dans des conditions de production semblables et des impératifs similaires d’un certain point de vue, chacun part sur un pied d’égalité. Au spectateur de choisir entre l’imagination des mots ou l’émerveillement visuel. Sachant qu’il ne perdra pas au change à tenter les deux approches, que du contraire.

 
 
  
  
  

Simbad le Marin

 
 
« Œil fauve dont la prunelle diminue et se dilate à volonté, dit Debray ; angle facial développé, front magnifique, teint livide, barbe noire, dents blanches et aiguës, politesse toute pareille. » (Le Comte de Monte-Cristo, A. Dumas, p. 501, 1999, Folio Classique)
 
 
À tout seigneur, tout honneur. La figure centrale du roman et de Gankutsuou, c’est bien sûr le comte de Monte-Cristo en personne. L’incarnation de la vengeance froide, calculée, préparée minutieusement afin que les méchants reconnaissent avoir été frappés, sans savoir exactement d’où vient le coup, comme par une force divine, celle de la Providence et de la vengeance. Le comte, c’est aussi ce bel esprit, ce port noble, cette force du regard et ce sang-froid en toute circonstance, qui repose sur une intelligence acérée et une culture aussi vaste et profonde que l’océan lui-même. On sent en lui une force malveillante et sans pitié avec un brin de complexe de supériorité qu’il cache derrière ses bonnes manières, mais on perçoit aussi par moment une douceur et une grande humanité en même temps. Un personnage complexe, aux émotions torturées par sa douleur et son désir de vengeance, tout en prenant conscience que sa souffrance ne justifie pas tous ses actes. Que ce soit dans le roman ou l’animé, il ne fait pas bon d’être son ennemi, tant les moyens qu’il déploie pour atteindre son objectif relève d’un machiavélisme consommé, qui fait ressurgir les fautes les mieux cachés des coupables pour les plonger dans le tourment.

Le comte a souffert, beaucoup souffert même. Par simple jalousie, envie, lâcheté et ambition, le jeune marin Edmond Dantès, à qui la vie avait offert tout ce qu’un homme nécessite pour être pleinement heureux, fût trahi, poignardé dans le dos, sacrifié et dépossédé de tout ce qui lui était cher, escamoté aux yeux de la société, dans un endroit sordide et terrible d’où personne ou presque ne revient, la prison du château d’If. Lieu de sa mort et de sa résurrection, ce sombre endroit est indissociable de l’histoire du comte, car c’est en cet endroit que peu à peu meurt sa candeur et sa vision heureuse de la vie, où il connaîtra un désespoir plus profond que les abysses et qu’apparaîtra devant lui un être qui changera son destin à jamais, pour lui donner une nouvelle chance de rétablir la balance du destin.

Cette description du comte correspond aussi bien au roman qu’à l’animé. Chacun des deux comtes fait montre d’une présence écrasante, d’un charisme subtil qui met à la fois les gens mal à l’aise mais aussi en confiance dans le même temps. Manières impeccables, culture sans faille et exotisme qui attisent la curiosité des gens qui n’ont pas une grande expérience du monde extérieur, voilà la force de l’étrange aristocrate. Une présence qu’on n’oublie pas de sitôt, à la fois charmante et effrayante, étrangement ouvert et effroyablement insondable en même temps. Un manipulateur de première qui connaît le cœur des hommes et leurs désirs et qui se sert de cette connaissance et de cette maîtrise pour arriver à ses fins.

Alors arrive cette question difficile et pourtant presque primordiale : Qui est le meilleur comte ?

Réponse ardue, tant chacun possède ses qualités et une vision qui correspond à son époque.
Dans le roman, la vengeance d’Edmond Dantès et sa montée au statut de comte de Monte-Cristo s’inscrit dans une logique de vengeance « divine ». Edmond Dantès se considère lui-même comme la main de la Providence, un envoyé de Dieu sur terre pour punir les méchants qui l’ont plongé dans le désespoir. Sa fortune et sa connaissance viennent elle-même d’un envoyé de Dieu, en la personne de l’abbé Faria, figure extrêmement importante et symbolique dans le roman, à la fois maître, ami et père, dont le jeune Edmond héritera aussi bien de son esprit que de sa richesse cachée, ressource inespérée pour frapper ses ennemis qui ont grimpé les échelons de la société. Tant mieux, leur chute n’en sera que plus douloureuse, serait-on tenté de dire. Néanmoins, c’est aussi cette foi en Dieu dans sa vengeance qui le pousse à remettre en question à de nombreuses reprises le bien-fondé de cette vengeance. Il doute, se voit bousculé dans ses résolutions, s’adoucit même à certains moments, et ultimement, prend conscience de l’impact de ses actes et s’en repent.

Gankutsuou de son côté fait du comte une figure plus sinistre, une véritable machine entièrement dédiée à sa vengeance. Tout d’abord, nous n’entrevoyons au final que très peu la personnalité d’Edmond Dantès avant sa transformation, et seulement dans de brefs flashbacks et très tard dans la série. Dès le début, nous ne connaissons le comte que dans son évolution ultime. De fait, l’animé se concentre sur la vengeance du comte même, les mécanismes de son plan et sa haine pour ceux qui l’ont trahi et trompé. La raison principale est simple : nous regardons la vengeance d’un œil extérieur, du point de vue des victimes de la fureur du comte. Ce focus est important, car il fait apparaitre la figure vengeresse sous son vrai jour, c’est-à-dire un ange de la mort. Ses manières inspirent la confiance, il ne perd jamais son sang-froid et sa prestance est telle qu’on ne peut qu’être ébloui par son charisme. Pourtant, la mort rode toujours dans son sillage, planquée dans l’ombre et pernicieuse, mais toujours présente. En cela, il est très proche de la vision du livre, aussi bien dans son caractère que dans son physique.
La différence la plus flagrante au niveau de l’interprétation réside bien sûr dans les origines du changement d’Edmond Dantès vers le comte de Monte-Cristo. L’abbé Faria pour l’un, « Gankutsuou », le Roi de la Caverne pour l’autre. Une évidente référence au fait que le trésor fabuleux légué par l’abbé au jeune homme se trouvait dans une caverne sur la petite île de Monte-Cristo dans l’original. Il faut l’admettre, malgré le fait que ce soit un peu étrange, la figure du Gankutsuou comme déclencheur est intéressante à plus d’un titre. Tout d’abord, pour un animé qui débute directement au cœur de la vengeance du comte et se focalise sur le point de vue de la victime avant tout, elle évite de s’attarder sur un élément en fin de compte rébarbatif et long à mettre en scène dans une adaptation qui ne se veut pas linéaire et adopte un focus différent. Elle s’inscrit aussi davantage dans un aspect culturel de la vengeance à l’asiatique, où ce sentiment consume entièrement la personne et ne laisse plus qu’une coquille vide à la fin, dépouillée de son humanité, presque un esprit. Là où le comte de Dumas trouve une forme de rédemption, le comte de Gonzo semble déjà perdu, lutte pour maintenir un fragment de cœur dans cette marche forcée de la haine qu’il s’est imposé, mais l’esprit vengeur qui lui a conféré sa force ne lui permet simplement pas d’échapper à son destin ou de faire marche arrière.
Les moments où le comte Gankutsuou fait montre de sentiments humains et de gestes de bienveillance apparaissent alors comme contradictoires et flous, où il est difficile de déterminer si le sentiment peut être considéré comme sincère ou un simple jeu d’acteur pour endormir la méfiance de ses victimes. Cette confusion et cette interrogation est d’autant plus forte si on est suffisamment familier avec l’histoire originale. L’épisode « Fin du bonheur, début de la vérité » constitue le summum de cette dualité qui règne pour le spectateur sur les véritables sentiments d’Edmond Dantès, notamment lors d’une superbe scène d’exposition entre le comte et Albert et souligné par une piste sonore phénoménale. Est-ce le Gankutsuou, le terrible esprit immortel extra-terrestre mystérieux qui parle, ou bien la dernière parcelle d’humanité du comte qui s’exprime une dernière fois avant de se fondre et disparaître dans l’esprit de vengeance ? Il est extrêmement difficile de le déterminer, tant la scène est forte et sublime et laisse place à l’interprétation pour comprendre ce qu’il se passe réellement au cœur de cette sainte trinité constituée d’Edmond Dantès, du comte de Monte-Cristo et de Gankutsuou. Et c’est ce qui rend le comte japonais aussi inoubliable et puissant.
  
 
 
 
 
Au final, quel est le comte que je préfère ? Les deux, chacun à leur manière. J’aime beaucoup le comte de Dumas, fin lettré et cultivé, maître de la manipulation par les mots et les sous-entendus, et qui frappe toujours dans l’ombre par des moyens impitoyables et qui touchent la cible en plein cœur, en ne se révélant jamais, sauf parfois quand la vengeance est entièrement consommée. Il ne se salit jamais directement les mains, ne se bat pas non plus, car sa présence, sa force de caractère et le fantôme d’Edmond Dantès qui se trouve toujours derrière lui suffissent à terrasser ses ennemis quand ils viennent le confronter. La destruction consciencieuse et méthodique de ses ennemis, tout en gardant suffisamment de son humanité pour reconnaître quand il a été trop loin, voilà la force du comte du roman.
En ce concerne le comte de Gankutsuou, j’adore tout d’abord son design, pour son parfait respect de la description du roman (cf. la citation plus haut) ainsi que pour la classe folle qu’il dégage. Très aristocratique du 19ème siècle, d’une prestance très calme et douce et même temps d’une menace toujours planante, il est l’image parfaite de l’esprit vengeur qui vient plonger ses victimes dans le désespoir le plus profond, à la fois fascinant et terriblement dangereux. Et les marques du Gankutsuou qui apparaissent de temps à autre participent à cette attraction exercée. Sa plus grand force réside également dans ses manières insondables, l’impossibilité de comprendre exactement ce qu’un homme qui a vécu une telle expérience au château d’If et s’est vu possédé par le Gankutsuou peut réellement ressentir dans cette quête vengeresse. Ses relations avec des personnages comme Albert ou Haydée sont dès lors laissées à l’interprétation du spectateur, qui pourra y voir simplement un homme manipulateur prêt à tout pour atteindre son but ou un homme peu à peu consumé par la vengeance, qui perd pied et voit, à sa grande horreur, son humanité et ses sentiments humains disparaître petit à petit. Dans Gankutsuou, nous ne suivons pas les états d’âme du comte, mais le parcours de sa vengeance et le sort de ses victimes, ce qui rend le personnage impénétrable pour tous, entouré de mystères… Bref, tel qu’il apparaîtrait à n’importe quelle autre personne qui viendrait à le rencontrer dans la vie réelle. Voilà la grande force de ce comte japonais, ce mystère qui l’entoure, cette aura sinistre et si triste, qui laisse beaucoup de place à notre imagination et notre interprétation du personnage, là où l’œuvre de Dumas rendait les sentiments et les motivations du comte très claires en fin de compte.

Pour conclure, je dirais simplement qu’il m’est impossible de rendre un jugement autre que très personnel sur le personnage du Comte de Monte-Cristo dans Gankutsuou, tant celui de Dumas s’approprie mon esprit quand je le vois. C’est cependant ce qui selon moi rend l’interprétation de Gankutsuou si fascinant, cette connaissance préalable dès le début des sentiments qui animent le comte, et pourtant cette envie d’en savoir plus, de comprendre réellement, de la bouche du comte même, la force qui l’anime et la haine qui est sienne, et ce qui l’a rendu ainsi, si puissant et si chaleureux, et en même temps si froid et si cruel. C’est pourquoi je dirais si le personnage de Dumas s’impose d’office à mon esprit dans cette comparaison, ce n’est que pour souligner encore davantage la superbe interprétation du personnage de Gonzo, ce tour de force d’avoir si bien cerné le caractère d’origine du comte et d’avoir su en rétablir tout le mystère et l’exotisme, malgré que son histoire et ses motivations soient de notoriété littéraire et fassent partie de la culture générale mondiale. Un impressionnant tour de force, qui s’adresse aussi bien au néophyte qui ne connaît pas le roman original que le passionné qui connaît l’histoire par cœur, le tout souligné d’autant plus par l’excellent doublage en VO du comte, qui parvient à nous captiver par le jeu d’acteur.
Et donc un match nul pour cette première partie.
    
   

© 2004 Mahiro Maeda · Gonzo / Media Factory · GDH

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