Dossier manga - Gankutsuou, le Comte de Monte Cristo

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Sommaire

Publié le Mercredi, 05 June 2013


Les Convives

 
 
Le comte de Monte-Cristo ne serait pas l’homme qu’il est sans un casting suffisamment soutenu pour mettre en valeur sa puissance et son charisme. Et que ce soit dans le roman ou dans l’animé, le résultat obtenu reste phénoménal, chacun avec leurs forces, et si pas vraies faiblesses, vraies différences néanmoins dans le choix de l’interprétation, résultat aussi bien d’une époque que d’une culture différente.

La différence la plus flagrante par rapport au roman, c’est qu’Albert de Morcef, fils de Fernand Mondego et Mercédès Herrera, soit le compagnon jaloux et l’ancienne fiancée d’Edmond Dantès, tient le rôle de personnage principal d’un point de vue narratif. Les scènes-clés du roman et son déroulement sont conservés, mais nous voyons les évènements à travers les yeux du jeune homme, et pas ceux du point de vue du comte. Certes, dans le roman, les pensées d’Edmond Dantès restent parfois un mystère pour le lecteur, mais il est suffisamment expressif de façon succincte et régulière pour pouvoir être considéré comme le vrai personnage principal de l’œuvre. Dans Gankutsuou, c’est à travers les yeux d’Albert que nous jugeons les interventions du comte. Le personnage est, il est vrai, important dans le roman mais ne fait pas grand-chose au final pour se distinguer et n’apparaît pas comme le plus marquant. Néanmoins, en tant que fils du traître et de la fiancée perdue, il est le plus impliqué directement dans la vengeance du Gankutsuou, et donc le mieux placé pour nous en faire vivre l’impact d’une façon émotionnelle.
Albert est un peu le jeune homme générique des animés japonais. Il est très pur et droit, un peu enfant gâté et entêté de par son éducation noble et couvée, et se laisse facilement manipuler par ses sentiments pour le comte, qu’il considère à la fois comme une figure paternelle, une idole et un ami. Il pourrait apparaître assez vite comme insupportable par sa stupidité et sa naïveté, mais les scénaristes ont su trouvé la juste balance et la juste évolution pour créer un contraste afin de mettre en évidence le comte et l’évolution du jeune homme vers moins de naïveté sur la façon dont il voit le monde et les gens qui l’entourent, sans pour autant renier sa personnalité profonde. Le personnage n’est pas marquant en lui-même, et c’est par ses interactions avec les autres acteurs qu’il trouve sa raison d’être et en fait le héros de choix pour cette adaptation nipponne. À commencer par sa relation avec le comte, qui tient presque autant de l’amour que de l’admiration sans bornes, là où le tout était beaucoup plus posé dans le roman, mais c’est cet attachement qui rend aussi la révélation d’un motif ultérieur dans les agissements de l’être charismatique plus douloureux encore. Du point de vue du comte, il est difficile de comprendre réellement les sentiments qui le lient à Albert, et à déterminer s’ils se limitent simplement à la mise en application de son plan ou s’il s’est réellement pris d’affection pour le jeune homme et sa candeur, bien que l’ultime scène entre les deux donne de sérieux indices de quel côté penche la balance.
   
   
  
  
  
On soulignera également à cet effet les changements les plus évidents apportés à la trame principale de Dumas, les relations entre les personnages secondaires. Là où le roman les décrivaient d’une manière plus détachée et plus « froide », le studio Gonzo s’est attaché à créer des liens plus forts entre tous les jeunes gens innocents des agissements de leurs parents, dommages collatéraux inévitables de la vengeance en place. Car si la plupart des relations et des contacts entre les personnages sont bien présents dans le livre, la dynamique de certains apparaît comme complètement bouleversée pour créer une meilleure cohérence narrative dans un format animé.
Le personnage de Franz d’Épinay, qui n’apparaît somme toute que fort peu dans le livre – ce qui est logique, il n’a aucun lien avec les affaires du comte – devient ici un personnage clé du développement d’Albert, de par son statut de meilleur ami depuis l’enfance. Franz joue un rôle déterminant dans l’animé, car il est la voix de la raison d’Albert, son ami et protecteur, et plus encore s’il pouvait l’avouer. Leur amitié est touchante et sincère, pas toujours simple considérant les évènements en cours, mais apporte beaucoup au personnage d’Albert et à sa psychologie, rétablissant la balance et permettant de créer une meilleure empathie pour notre héros.
Autre grosse modification notable, le caractère du personnage d’Eugénie Danglars. Si quasiment rien ne change au niveau de son rôle dans l’intrigue par rapport au roman, ses relations avec les autres protagonistes sont comme le jour et la nuit. Personnage quasiment détestable dans le roman, avec un rôle assez mineur en termes d’agissement – son rôle dans la vengeance du comte reste important – elle nous apparaît ici comme une jeune fille sensible et blessée au plus profond d’elle-même, issue d’une famille déchirée et très égoïste, qui ne s’est jamais occupée d’elle et où elle n’a été considérée que comme un placement futur pour l’avenir financier de son père. Vraiment charmante au fur et à mesure qu’on apprend à la connaître, sa romance progressive avec Albert reste un des moments forts de l’histoire, qui apporte un peu de joie de vivre et d’espoir dans ce monde qui s’écroule progressivement au fur et à mesure que tous les rouages du destin se mette en place.

Tous trois (Albert, Franz et Eugénie) forment un trio d’amis d’enfance (classique de la narration japonaise) au lien fort et indissociable, qui viennent d’entrer dans l’adolescence avec toutes les interrogations et les hormones qui vont de paire quant à leurs relations dans le futur. Parallèle évident créé pour mimiquer et faire contraster la relation qui unissait jadis Edmond Dantès, Mercédès Herrera et Fernand Mondego. En effet, comme dans l’adaptation américaine de 2002 du Comte de Monte-Cristo (film décent mais qui aurait pu porter un autre titre tant les liens entre les deux œuvres sont ténus, surtout sur la fin), les réalisateurs ont pris l’approche que Fernand et Edmond étaient amis. Prise de position logique en soi pour créer un déchirement d’autant plus douloureux dans la trahison de Fernand, bien que le livre s’en passe très bien pour un effet similaire. Néanmoins, autres temps, autres schémas narratifs, logique. Et cela ne joue aucunement contre Gankutsuou, que du contraire, voire amplifie l’effet pour un résultat plus fort.

Autre changement majeur, l’arc parallèle de la romance entre Valentine de Villefort et Maximilien Morrel, et le personnage de Morrel en particulier. En effet, ce dernier était important dans le roman car il contribuait à canaliser ce qui restait de la bonté du comte, et c’est lui qui au final l’a fait reculer sur bien des points dans la mise en application de sa vengeance. Néanmoins, le Gankutsuou est beaucoup moins doux, et ne fait pas grand cas de Morrel au final, cette affection et cette relation étant plutôt transférés vers Albert dans l’adaptation japonaise. Ainsi, Maximilien et Valentine sont quasiment éclipsés de l’intrigue dans sa seconde moitié, là où ils jouent un rôle majeur dans le roman sur sa fin. Néanmoins, on n’y perd pas grand-chose au change tant la vision nippone reste cohérente avec elle-même, et cette intrigue apporte une touche de noirceur au moment opportun pour le rythme de l’animé. On saluera d’ailleurs le parti-pris du réalisateur d’avoir su conserver la quintessence du roman et d’adapter sans tronquer ce qui faisait la beauté de l’œuvre, et obtenir ainsi une série cohérente et personnelle, et non pas un simple copier-coller de l’histoire de Dumas. Il y a de l’intelligence, beaucoup d’intelligence même dans cette adaptation, et plus on y repense, plus on en est convaincu.
  
  
  
 
 
Néanmoins, certains personnages restent très proches de l’idée qu’on se faisait d’eux dans le roman, voire sont transcendés en images. Il y a certes cette petite exagération, peut-être proprement japonaise, dans la caractérisation de certains. Danglars par exemple, homme véritablement accaparé par son avidité, n’est véritablement que cela dans l’animé ou presque, avec un côté un peu bouffon et certainement très grossier. De Villefort, on retiendra surtout son côté impitoyable et son ambition de se maintenir au sommet plus qu’un véritable amour de la justice. Le côté impitoyable est peut-être un peu trop forcé dans son cas, évitant toute empathie possible, contrairement au roman. Fernand, personnage à la fin la plus impitoyable et la plus solitaire dans l’œuvre de Dumas, termine de manière bien plus flamboyante son voyage, bien que d’une manière qui joue autant dans le pathos que dans l’original dans une certaine mesure. De manière générale, tous les traits sont un peu forcés, histoire sans doute de bien faire comprendre la personnalité des différents protagonistes en seulement quelques images, ce qui relève donc d’un choix logique.
S’il y avait seulement un personnage à retenir au niveau de l’interprétation des méchants, ce serait Andréa Cavalcanti, l’un de rares protagonistes à ressembler en tout point à l’image qu’il donne dans le roman. Sa folie, sa cruauté, l’horreur dont il est capable derrière ses airs d’ange et de garçon parfait ressurgissent à l’écran de façon sublime. Chacune de ses apparitions augurent que quelque chose de néfaste se prépare dans l’ombre, et qu’il veut être aux premières loges quand il arrivera. À la manière du comte, il possède ce côté manipulateur et vengeur, exception faite que Cavalcanti agit de par une nature mauvaise, et non pas pour atteindre un objectif quelconque. C’est dans sa nature d’être un pourri, et il n’y a pas d’autres explications plus logiques à attendre. À noter aussi que la Mercédès de Gankutsuou, la belle Catalane, fait bien montre de ses origines ethniques (tout comme Fernand), ce qui est un effort à souligner et montre combien l’adaptation se veut au plus proche du titre, jusque dans les détails. Tout comme dans le livre, elle joue en fin de compte un rôle mineur, car le comte est passé à autre chose en ce qui la concerne. Il ne lui en tient pas réellement rigueur d’être partie avec Fernand, mais il ne lui pardonne pas pour autant cette forme de trahison, et évite tout simplement son contact de manière générale. 
Haydée reste aussi très proche de l’idée qu’on se faisait d’elle en termes de caractère et de détermination, ainsi que de beauté. Néanmoins, son rôle est plus réduit dans Gankutsuou, car le comte est beaucoup moins sensible à ses charmes que dans le roman. C’est d’ailleurs probablement pourquoi la jeune fille est légèrement plus jeune que dans le livre, afin de casser d’office une quelconque relation amoureuse entre les deux personnages, tout en soulignant l’affection de la jeune fille pour son sauveur. Comme pour Albert, il est par contre difficile de savoir ce qu’il en est réellement pour le comte. Est-ce que Haydée représente un simple instrument pour la vengeance d’Edmond Dantès, ou bien une véritable fille d’adoption ? Libre à chacun de penser ce qu’il veut dans Gankutsuou, et c’est ça qui rend l’œuvre si fascinante.

S’il fallait parler de chaque personnage individuellement, on n’en sortirait plus, mais cette attention aux détails et à la caractérisation des personnages mérite d’être mise en lumière et mise en valeur. Chacun des personnages est travaillé pour s’inscrire dans une œuvre complexe et aux ramifications nombreuses, avec toutes les relations que cela implique, et c’est valable pour le moindre d’entre eux. Des petits personnages secondaires du roman prennent ici une toute autre importance. S’il ne fallait en retenir qu’un, ce serait évidemment Beppo, la femme-homme qui, dans le roman, est nommé une fois comme celui qui a piégé Albert pour le livre à Luigi Vampa, et qui dans l’animé joue un rôle primordial dans la construction du personnage d’Albert. Enjouée, taquine et un rien manipulatrice, sa relation avec Albert apporte beaucoup en termes d’ambiance, d’intrigues et de construction de personnages, et démontre que le livre a été attentivement lu, parfaitement assimilé et digéré par les différents scénaristes et réalisateur japonais, pour un résultat qui s’avère une pure production nippone tout en conservant toute la force de l’œuvre originale, sans jamais la mettre à mal. Pour cette raison, à nouveau, il ne m’est pas possible de trancher sur ma préférence entre Gankutsuou et Le Comte de Monte-Cristo, tant chacun a su apporter sa touche personnelle, des personnages propres à chaque œuvre qui ont su se démarquer entre eux, et qui participent chacun à leur manière à l’ambiance de l’ensemble. Preuve tout simplement que Gankutsuou est une œuvre adaptée d’une rare intelligence et avec beaucoup de personnalité, et ce respect de l’adaptation se perçoit d’autant plus quand on passe à la dernière partie de cette étude : le respect de l’intrigue originale.
   
   

© 2004 Mahiro Maeda · Gonzo / Media Factory · GDH

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