Dossier manga - Gankutsuou, le Comte de Monte Cristo

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Sommaire

Publié le Mercredi, 05 June 2013


Le Passé

 
 
Comme précisé en préambule, Gankutsuou s’avère une remarquable adaptation de l’œuvre originale. En sus de démontrer un grand respect pour la psychologie des personnages, elle suit de façon admirable et intelligente les évènements marquants qui parsèment le roman, ne gardant que les plus importants et les changeant parfois pour l’adapter au contexte particulier dans lequel prend place l’animé.

Ainsi, les trente premiers chapitres du roman sont quasiment passés sous silence. Là où ce passage constitue en général la seule représentation fidèle des précédentes adaptations françaises et américaines en séries TV et en films, les créateurs de Gankutsuou décident de démarrer directement au Carnaval de Rome (adapté en Luna pour le contexte de la série), en compagnie de Franz et d’Albert, en mettant de côté toute l’introduction d’Edmond Dantès et de son ascension vers le comte de Monte-Cristo. Un choix audacieux mais qui s’inscrit dans lune logique parfaite et implacable pour éviter les ellipses contraignantes et les sauts temporels propres au roman. En effet, Gankutsuou ne marque aucune interruption ou presque dans sa chronologie et s’étend sur une période de temps relativement courte. De plus, étant donné que le spectateur assiste à l’action du point de vue d’Albert, le choix appartenait comme évident de démarrer la série sur leur première rencontre dans le roman.
On retrouve ainsi toutes les scènes-clés : Luigi Vampa et l’enlèvement d’Albert, l’introduction du comte auprès des amis du jeune homme, la visite de la maison d’Auteuil où un terrible secret liant Villefort et la femme de Danglars a pris place, l’introduction du comte auprès de Danglars, la réaction d’Haydée à la vue de Fernand de Morcef, l’empoisonnement de la famille Villefort, l’accusation de Fernand, la provocation en duel d’Albert… Certaines scènes se présentent exactement de la même façon que dans le roman, ou en tout cas telles qu’on peut se l’imaginer, et aucune n’est oubliée dans l’exécution de la vengeance. Ce renvoi permanent à ses origines n’accuse aucune paresse, que du contraire, tant les moyens techniques de l’univers ainsi que le changement de personnalité de certains personnages permettent de créer des situations si pas inédites, au moins imprévisibles, et dont je laisse tout de même la surprise et le suspens qui va avec. Sachez seulement que les épisodes s’enchaînent avec aisance et cohérence, et sont très simples à suivre pour les néophytes qui découvriraient cette légende, sans rien perdre de la saveur de l’original.
 
 
  
 
 
Autant le dire tout de suite cependant, Gankutsuou n’est pas une production qu’on regarde pour l’action. D’abord, on la regarde pour l’ingéniosité déployée par le comte pour mettre à mal ses ennemis et pour découvrir ses vrais motifs. Car le comte a une façon bien à lui de se venger. Il ne se contente pas d’un coup de poignard le soir dans une ruelle sombre. Non, quand le comte a décidé votre perte, c’est pour vous voir souffrir et que vous assistiez à la disparition totale ou presque de ce qui faisait votre vie, mais sans jamais lever la main sur vous. Le sort réservé à chacune de ses trois victimes peut apparaître assez cruel, et c’est bien le cas. Là où Monte-Cristo finit par se montrer plus miséricordieux vers la fin du roman, Gankutsuou va jusqu’au bout de sa logique, ne laisse aucune porte de sortie à ceux qui l’ont fait plongé en enfer pendant ces longues années. La cruauté est palpable, tout en restant compréhensible, mais en aucun cas jouissive, car le comte finit par devenir lui-même un monstre, et on finit par craindre pour son âme et son esprit, contrairement au roman où Edmond Dantès se remet régulièrement en question et réfléchit aux conséquences. Le fameux duel de l’épisode 18 démontre à quel point ce Monte-Cristo se démarque totalement de l’original, tout en restant dans un esprit similaire, juste poussé à un niveau extrême, et quelque part encore plus fascinant, surtout pour nous spectateurs qui voyons les évènements à travers les yeux d’Albert.

On ne regarde pas (ou ne lit pas) Monte-Cristo non plus pour le voir reconquérir son amour perdu, Mercédès. Là où la plupart des adaptations plongent de plein pied dans ce piège de l’adaptation facile, de l’amour vengeur et romantique, Gankutsuou n’en fait absolument rien, et à l’instar du roman, reste dans cette logique de vengeance absolue, qu’on pourrait résumer en ces quelques mots, issus d’un célèbre autre vengeur de la littérature japonaise :

« La vraie vengeance n’est jamais dictée par la recherche du profit ou de la gloire. Son seul mobile est de faire taire les cris de notre cœur ! Sur les chemins de la vengeance, les moyens importent peu ! Seule compte la fin ! » (Lone Wolf & Cub, tome 8, Génération Comics)

« Faire taire les cris de notre cœur ! », voilà l’essence même de la vengeance à la Gankutsuou et au Comte de Monte-Cristo. Avec une telle fortune et une telle connaissance, Edmond Dantès pouvait repartir de n’importe où, voyager à son gré et simplement oublier ses années de misère dans un luxe et une sécurité indécents. Mais son cœur réclamait vengeance, et son âme ne pourrait être apaisée sans que ceux qui l’ont plongé en enfer ne partagent une partie de son tourment. Il n’y a pas de vraie logique, pas de charité dans cette quête, simplement un égoïsme assumé et une rage qui ne pouvait s’éteindre autrement que par l’expiation de ses ennemis. On regarde donc Gankutsuou pour voir un être sombrer dans le côté obscur de la vengeance, sans espoir de retour ou presque et où il risque de perdre son âme.
La fin de Gankutsuou, très différente du roman, obéit ainsi parfaitement à cette logique de la vengeance parfaite et qui va jusqu’au bout de son propos. Elle déboussolera ceux qui ont vu les autres adaptations du roman ou bien qui ont simplement lu le livre, mais personnellement, je la trouve magnifique, très respectueuse de ce que l’animé a cherché à créer, tout en continuant de s’en tenir le plus proche possible au déroulement et à l’ambiance de l’œuvre première, avec la même touche d’espoir derrière toutes les tragédies.
   
   
   
 
 
On regarde aussi Gankutsuou pour ses choix artistiques et la superbe de son animation. Pourquoi n’en parler que dans cette dernière partie ? Parce qu’une adaptation d’un roman, de mon point de vue, ne se juge pas sur ses choix visuels en priorité, mais bien sur la façon dont elle retranscrit l’essence de l’œuvre originale. Une fois ce fait établi en des termes plus qu’élogieux et qui force le respect, l’essence visuelle ne sert qu’à amplifier la mise en scène et à souligner la personnalité des créateurs de l’adaptation. Et dans le cas de Gankutsuou, c’est un véritable bonheur visuel qui s’offre à nos yeux. Dans la même lignée qu’un « Planète au trésor » de Disney, où le roman de Stevenson est transposé dans un contexte futuriste tout en conservant un design d’époque du roman (notamment avec les vaisseaux), les responsables de Gankutsuou ont choisi un design futuriste avec voyage dans l’espace et technologie de pointe au niveau des communications tout en conservant l’aspect « France du XIXème siècle » où prend place le roman. Un choix qui se répercute dans les vêtements, l’architecture de Paris, les technologies en place, et aussi dans le déroulement de certaines péripéties.
Les séquences d’animation sont magnifiques, bien que déroutantes dans certains effets visuels, notamment au niveau des costumes, où les textures sont personnalisés pour chaque plan et chaque personnage, et en disent long sur leur état d’esprit. Ces effets représentent d’ailleurs 30% du budget de l’animé. Gankutsuou possède donc une patte artistique avérée et frappante de personnalité, qui enchantera ou rebutera selon les sensibilités mais ne laissera personne indifférent dans les deux cas. Le chara-design dans tous les cas est splendide, parfaitement adapté à la représentation qu’on peut se faire de chacun des personnages dans le roman (seul Maximilien Morrel est pour moi assez éloigné de l’idée que je me faisais de lui par rapport au roman), et l’animation très vivante et de grande qualité, et la palette de couleurs utilisée est également d’une élégance rare. De manière générale, Gankutsuou est simplement un vrai régal pour les yeux, sans la moindre once de mauvais goût. Même les quelques séquences d’action sont parfaitement intégrées au design général, même si on ne les attendait pas forcément en connaissant le roman, mais revêtent d’un véritable sens, et pas seulement d’offrir quelques moments d’action gratuits. Tout sert le propos dans chacun des épisodes, et tout amène à créer une ambiance qui souligne chacun des thèmes détaillés tout du long.

On regarde aussi Gankutsuou pour l’excellence de ses doublages en VO (le comédien de doublage du comte est superbe), mais surtout pour ses musiques. L’opening et l’ending sont parfaitement adaptés à l’ambiance de la série, et écrit spécialement pour elle par Jean-Jacques Burnel, bassiste du groupe The Stranglers. Très mélancolique pour l’intro, une ode au passé et à l’amour qui n’est plus, il se révèle plus rock et infernal dans l’ending, et annonce un sort terrible pour les victimes de la vengeance. Néanmoins, la musique qui me restera toujours en mémoire, celle qui m’a fait frissonner, qui donne toute sa personnalité à la série et la résume à elle-seule, c’est bien « Kaishou », le thème qui est joué lors des grandes révélations, lors des grands changements, lors du début des grands perturbations, quand tous les fils du destin de la vengeance se mettent en place. Et cette composition atteint son point d’orgue lors de l’épisode 15 justement nommé « Fin du Bonheur, début de la Vérité », où il concentre tout ce que l’animé a à nous offrir en émotions : tristesse, révélations, peur, désastre, anéantissement, ténèbres. Une superbe bande-son de manière générale, et une piste sonore en particulier qui parvient à concentrer la quintessence de l’âme de l’animé, joué à tous les moments tragiques d’importance. Bref, une série parfaite à tout niveau de mon opinion.

Enfin, le fan de l’œuvre d’Alexandre Dumas regardera Gankutsuou avec un œil pour le détail. Et il sera gâté à ce niveau. Le respect des scènes, les dialogues parfaitement adaptés à un style parlé, mais aussi et surtout des tas de petites choses, comme le texte en français dans les textes ou dans la présentation de l’épisode par le Gankutsuou, le respect du statut catalan de Mercédès et Fernand, la signature d’Albert à la fin sur un acte de vente… Plein de petites choses qui enchanteront le fan du roman, et lui feront dire que oui, les Japonais ont tout compris à l’œuvre originale.

Ainsi, que retenir de cette longue litanie sur l’intrigue qui part dans tous les sens ? Qui possède la meilleure histoire, qui possède la meilleure ambiance ? Est-ce encore un match nul entre le roman et l’animé ?
La réponse est…
   
   

© 2004 Mahiro Maeda · Gonzo / Media Factory · GDH

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