Yoshiharu Tsuge - Actualité manga
Dossier manga - Yoshiharu Tsuge

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Sommaire

Publié le Vendredi, 08 October 2021


Le poète de l’exil


Les premières histoires de Yoshiharu Tsuge à être publiées dans Garo mettent à l’honneur des récits d’époque, se déroulant à l’ère Edo. Ils sont dans la droite lignée des mangas de Sanpei Shirato, la grande vedette du magazine. Quand bien même on a le sentiment que l’auteur semble prisonnier d’une recette faisant office d’essence de la revue, il intègre pourtant dès les premiers mangas qu’il y publie sa touche personnelle. On retrouve donc dans ses récits d’époque une introduction de la narration à la première personne, les portraits de personnages pauvres ou marginaux, ou encore la représentation de lieux comme des thermes ou des berges. Autant d’éléments qui deviendront très rapidement emblématiques de la bibliographie de Yoshiharu Tsuge.


L'auberge de réalisme (La jeunesse de Yoshio).


Effectivement, les mangas de l’auteur sont composés de nombreux récits de voyage, un genre dont il est pionnier. Il nous amène au cours de ses aventures dans des lieux reculés du Japon, où il passe ses nuits au sein d’auberges simples et bon marché. Il se sert de rencontres et d’anecdotes recueillies au cours de ses périples pour constituer des histoires. À travers des plongées dans le fin fond du Japon, Yoshiharu Tsuge dresse les portraits de personnes que la modernité des grandes villes n’a pas encore contaminée. On y découvre leurs accents et leurs modes de vie, bien souvent dans la pauvreté. Derrière des personnages aux agissements qui peuvent parfois paraître étranges on découvre des traits plus humains qu’on aurait pu le penser, comme par exemple La cabane de neige de monsieur Ben qui évoque la détresse d’un père d’être séparé de sa famille. L’auteur met donc en scène avec un souci d’authenticité les laissés pour compte, ceux qu’on ne représente pas et que la société tend à oublier. Mais ce n’est pas tout, parce qu’il raconte aussi ses propres fuites, son besoin de disparaître et donc de voyager. Les histoires sont narrées à la première personne et le personnage central n’est autre qu’un avatar de l’auteur qui s’enfonce dans les campagnes japonaises à la recherche d’une auberge où séjourner. Il y dépeint l’exil, à savoir une volonté de tout quitter et de toucher le fond, qui l’accompagne depuis sa première fugue avortée dans sa jeunesse. Et si la précision de son dessin sur les décors, acquise notamment grâce à son travail à l‘atelier de Shigeru Mizuki, peut s’apparenter à du naturalisme, il serait peut-être plus judicieux d’y voir une appartenance au courant du romantisme dans laquelle la nature est une manifestation de l’état intérieur du personnage, et donc de l’auteur. Le contraste entre la recherche d’objectivité et le renfermement intime se ressent dans Le marais, et principalement à l’occasion de sa conclusion abrupte, mais l’exemple le plus parlant est sans nul doute Paysage de bord de mer. Mettant en scène une rencontre entre deux adultes en bord de mer, cette histoire narrant un amour naissant se révèle inquiétante grâce à ses décors. Les personnages font face à un gouffre oppressant avant d’être confrontés à l’ombre terrifiante d’un immense bateau, puis de nager dans une mer noire, obscurcie par la tempête. Ce sentiment d’amour qui devrait être beau et joyeux devient alors une source d’angoisse grâce à l’utilisation d’arrière-plans servant à transmettre l’état mental du personnage. L’auteur se projetant corps et âme dans ses protagonistes, on retrouve forcément ses aspirations et son mal-être dans la représentation de la nature. Il court après un Japon en train de disparaître, comme on peut le constater dans Les gorges de Futamata où le personnage arrive trop tard pour profiter des couleurs de l’automne qu’il était pourtant venu observer, et qui finit par se retrouver au cœur d’un typhon. En fin de compte, plus qu’un témoignage du Japon de son époque, Yoshiharu Tsuge laisse une trace de sa propre existence à travers ses mangas.


Je est un autre


Yoshiharu Tsuge parle donc en son nom à travers ses œuvres et dès ses débuts dans Garo avec La rumeur, on remarque une introduction du « je ». Cependant, il faut attendre qu’il place ses récits dans un univers contemporain pour enfin comprendre le caractère autobiographique de ceux-ci. C’est en mars 1966 qu’est publié Tchiko, le précurseur du watakushi manga, que l’on traduit par bande dessinée du moi, à ne pas confondre avec récit autobiographique puisqu’il se sert de la réalité pour raconter une histoire, et ne fait donc pas que retranscrire la réalité telle quelle. Dans Tchiko donc, l’auteur met en scène un couple vivant ensemble sans être marié, dont la femme subvient aux besoins financiers du foyer en travaillant comme hôtesse dans un bar, deux provocations allant à l’encontre des normes de l’époque. Mais surtout Yoshiharu Tsuge y dessine un mangaka comme personnage principal, que l’on voit exercer sa profession et dessiner notamment un moineau de java, élément central du récit puisqu’il symbolise l’état du couple. Par la suite l’auteur n’a de cesse de se représenter et d’exprimer sa propre intériorité que ce soit par des non-dits comme dans Les fleurs rouges ou plus frontalement comme en témoigne Le patron du Yanagiya. Dans La salamandre, l’auteur se montre sous une forme non humaine puisqu’il revêt les traits d’une salamandre dans un récit toujours narré à la première personne. Celle-ci s’est habituée à vivre dans les égouts malgré les déchets et les cadavres d’animaux qui s’y trouvent. On y observe aussi le symbole de l’œil que l’on retrouve représenté de la même manière dans une case iconique de La vis, le chef-d'œuvre de l’auteur qui sera publié plus d’une année plus tard, ou encore une horloge, figure récurrente de ses mangas, témoignant le confort de Yoshiharu Tsuge dans ce monde sale et angoissant, source de son inspiration. La salamandre, comme l’auteur, est seule mais libre et chaque jour vient une nouvelle découverte qui l’amusera. Outre une nouvelle fois l’environnement, ici cauchemardesque, qui représente son état esprit, l’artiste évoque à travers cette histoire la création. On comprend alors que c’est dans l’inconfort au sein duquel il vit, et auquel il a fini par s’habituer, qu’il puise ses idées.

Le manga est donc un thème central de la bibliographie de Yoshiharu Tsuge puisqu’il l’est également dans sa vie. Bien souvent, il se plaint des conditions de vie en racontant qu’il est très lent pour dessiner mais surtout qu’il est mal payé. Dans son manga tardif L’homme sans talent, dont les histoires ont été publiées entre 1985 et 1986, un libraire rétorque à l’avatar de l’auteur une réplique d’une tragique ironie résumant le rapport entre la notoriété de ses créations et la précarité de son mode de vie : « Vous vivez dans la misère, mais vos anciens bouquins, eux, se vendent à prix d'or ». Si Yoshiharu Tsuge exprime son besoin de dessiner dans La cabane de neige de monsieur Ben, c’est surtout au sein de La jeunesse de Yoshio qu’il revient sur ses désirs d’expérimentation. Dans cette nouvelle publiée en trois parties en novembre 1974, mais dont la rédaction s’est effectuée un peu plus tôt dans l’année, l’auteur revient sur ses jeunes années, quand il avait dans les 18 ans et qu’il est devenu l’assistant d’Akira Okada. Il y montre le jeune homme qu’il était mal à l’aise avec l’idée de dessiner du divertissement, de créer des scénarios et des histoires qui ont du sens. D’autant plus qu’il prenait la création comme une devoir imposé étant donné qu’il s’agissait d’une nécessité pour subvenir aux besoins de sa famille recomposée. Cependant, l’auteur y exprime aussi son désir d’expérimenter dans le manga, pensant que ce serait bénéfique à la reconnaissance de ce média perçu encore à l’époque comme consommable et jetable, loin des autres arts. Il est cependant ramené à la réalité par son maître, qui le qualifie alors de rêveur... L’histoire nous montrera que, 10 ans après cet échange, Yoshiharu Tsuge a pris sa revanche en allant au bout de ses ambitions artistiques et a changé à jamais la face du manga.


Tchiko (Le marais).


L’auteur se met à nu, il raconte ses désirs et ses angoisses, met en scène ses rêves, revient sur sa jeunesse. Si on lui fait porter la paternité du watakushi manga depuis la publication de Tchiko, c’est en avril 1973 avec la nouvelle L’atelier de galvanoplastie d'Ôba que Yoshiharu Tsuge a pour la première fois la sensation de parler de lui. À travers ce récit, il revient sur sa jeunesse quand il devait travailler au lieu de poursuivre sa scolarité. Il dépeint la dureté du quotidien et la dangerosité de l’atelier dans lequel il devait s’exécuter à la tâche avec une précision extrême, à tel point que le récit ressemble à s’y méprendre à un documentaire. Cependant l’auteur n’a pas les yeux rivés seulement sur le passé, il regarde aussi le présent dans lequel se trouve sa compagne, Maki Fujiwara. Il dessine son couple à partir de septembre 1972 dans Souvenir d’été, et elle l’accompagne dans plusieurs mangas, et notamment dans L’homme sans talent. On trouve au sein de ce dernier une représentation de sa femme particulièrement intéressante puisqu’il cache sciemment son visage lors des trois premières histoires. On ne le découvre que dans la quatrième, lorsque que le personnage principal a vendu ses planches et a donc gagné un peu d’argent. Globalement, un fossé se crée entre l’homme et la femme, et ils ont bien du mal à regarder dans la même direction. Yoshiharu Tsuge est un rêveur et Maki Fujiwara le ramène à la réalité. C’est comme si elle était un élément à la fois dérangeant et essentiel l’empêchant de trop s’égarer. L’auteur ne l’épouse qu’en 1975, lorsqu’ils ont un enfant, ce qui va à l’encontre des normes de l’époque. En 1977, un cancer est diagnostiqué à Maki Fujiwara, ce qui plonge son mari dans une grande détresse. Il disparaît alors de la vie publique, avant qu’on ne lui apprenne que ses crises d’angoisse sont liées à une névrose. Plus le temps passe et plus Yoshiharu Tsuge ressent le besoin de s’évaporer. En 1987, il comprend que tant qu’il continuera à dessiner, il continuera à exister. Il arrête alors le manga après avoir publié Séparation, où nouvelle dans laquelle il raconte sa tentative de suicide.

Ce qui distingue la bande dessinée du moi de l’autobiographie est donc la manière reconstituer les faits. Par exemple, Yoshiharu Tsuge utilise la métaphore du moineau de java pour représenter l’état de son couple à travers Tchiko, ou dans Nostalgie, il évoque son retour dans une auberge où il a fréquenté une serveuse afin de montrer que malgré son désir de retrouver le Japon d’autrefois, il en est incapable car le monde a changé. À travers ses histoires courtes, l’auteur se raconte lui-même. À partir de cette pensée, suivre ses nouvelles dans l’ordre chronologique revient à parcourir une plus grande histoire : celle de la vie d’un auteur échappant aux normes. Le « je » de la narration à la première personne qui accompagne la plupart des mangas de Yoshiharu Tsuge représente donc l’auteur. C’est d’autant plus évident qu’il dessine avec un souci d’objectivité, dans le sens où il cherche à représenter quelque chose lui apparaissant comme authentique. Cependant, c’est dans ce « je » que se trouve également le plus grand paradoxe de la carrière de l’artiste car quand bien même la recherche d’objectivité se ressent pendant la lecture, ce qui est à retenir des récits est éminemment subjectif. L’auteur laisse sciemment le champ libre à l’interprétation de ses lectrices et lecteurs, et c’est pour cela que des histoires comme La vis, Tchiko, Les fleurs rouges, Le marais, Paysage de bord de mer et bien d’autres peuvent encore être débattues aujourd’hui. Le dessinateur est avare en informations, même si quelques clés de lecture peuvent être décelées par les personnes les plus attentives. Et même avec des explications détaillées comment savoir quelle explication est la plus proche de la vérité quand on analyse Le marais et sa fin abrupte ? Est-ce une représentation de l’intériorité de l’auteur ou plutôt une métaphore sexuelle ? Ne doit-on pas y voir avant tout une volonté de l’artiste d’en finir avec les codes scénaristiques établis ? Il appartient à chacun de venir avec ses réponses. Pablo Picasso disait qu’un tableau ne vit que par celui qui le regarde et de toute évidence, il en est de même pour les mangas de Yoshiharu Tsuge.
  
  


© by TSUGE Yoshiharu / Seirindô

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