Ushijima - Actualité manga
Dossier manga - Ushijima

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Publié le Vendredi, 12 November 2010


La critique sociale à son apogée

 
Quel manga peut se targuer d'affecter le lecteur au point d'inspirer un profond malaise au sortir d'une lecture ? Ushijima fait partie de ces oeuvres dont on ressort très affecté, et ce à chaque volume, la fiction rejoignant à ce point une réalité que l'on voudrait tous ignorer tant elle suinte la détresse. Essai sur la nature humaine à la Real ? Personnages au fond du gouffre à la Rainbow ou Ki-itchi ? Critique à demi-mot d'une société à la Ikigami ? Tranches-de-vie empreintes de malheur comme chez Inio Asano ? Eloignement à la Charisma ? Anticipation dans la violence sociale à la Freesia ? Sûrement pas. Ushijima va plus loin encore. Plus noir, plus dérangeant, il s'agit d'une descente dans la misère sociale, économique, psychologique. En terme d'ambiance, le seinen qui se rapprocherait le plus d'Ushijima serait certainement Homunculus. Ushijima est sans conteste le manga tendant le plus vers une critique sociale ouverte et acerbe de la société nippone. Là où d'autres seinen choisissent une critique moins franche en se concentrant sur certains milieux (Black Jack et Team Medical Dragon pour la médecine...), ou la critique sociale par l'humour (GTO), Ushijima est infiniment plus direct.

Ushijima fait office de satire de la société nippone, s'appuyant sur certaines catégories sociales : salarymen déboussolés, femmes au foyer accros au jeu, petits arnaqueurs, étudiants paumés. Dans Ushijima, tout ce qui représente le Japon contemporain est montré sous sa face négative, tue par les médias. Les buildings sont des lieux de travail très impersonnels, les salarymen sont exténués et se livrent une concurrence sans bornes, la jeunesse au demeurant fanfaronne ferait tout pour gagner de l'argent. Le Japon, pays de l'ultra-modernité et de la liberté d'expression ? Certes oui, mais Ushijima nous présente les revers de la médaille : une partie de la population rame pour avoir accès à un niveau de vie décent. Shohei Manabe nous démontre que le Japon est, encore une fois, précurseur. Précurseur en ce que les drames touchant les différents personnages découlent d'un capitalisme sauvage et d'une société perdant de vue ses valeurs en privilégiant l'argent. Au-delà, l'auteur remet en cause bon nombre de modèles nippons tels que la famille, le travail, les loisirs... Avec la pression hiérarchique et les abus de pouvoir en entreprise, le matraquage médiatique et publicitaire, l'auteur montre des individus affaiblis par les dérives de la société de consommation.

Avec Ushijima, le rapport à l'argent dans le Japon contemporain en prend un coup. L'argent ne ferait pas le bonheur ? Ce n'est clairement pas la position de Shohei Manabe, qui nous montre qu'avoir de l'argent facilite beaucoup de choses, que l'argent est un élément-clef indispensable à la survie de l'Homme, qui doit toujours passer par lui pour subvenir à ses besoins ou à ses désirs. Et cela tombe bien, puisqu'Ushijima, l'usurier, est dans cette optique : « entre être dépouillé et dépouiller, il faut choisir ».
 
 
 
Ushijima, c'est évidemment une illustration de certains phénomènes et modes de vie japonais : des formes de prostitution et de cafés de rencontre inconnus en Occident (notamment les ghest-houses), les freeters (individus de 15 à 34 ans employés à temps partiel ou sans emploi, avec une faible qualification), l'utilisation massive des téléphones portables (pour l'envoi de mails et l'alimentation de blogs).

Ushijima retranscrit avec autant de réalisme que possible les difficultés rencontrées par le Japon urbain moderne. Les clients d'Ushijima tombent généralement dans les milieux les plus infâmes. On se dit alors que les personnages ont recherché leur situation... Mais ce n'est pas toujours le cas, et au fur et à mesure des tomes, l'on trouve des personnages ordinaires confrontés à un système qui les grignote. Exemple-type : le représentant médical, accablé par les heures sups, passant sa vie entre son travail et les transports, vivant dans un appartement minable en banlieue et cherchant à reconquérir une femme au foyer ingrate et des enfants indifférents. Parfois, certains individus se retrouvent liés à Ushijima parce qu'ils ne fréquentaient pas les bonnes personnes, parce que leurs amis endettés les appellent en garantie. Ces clients ne sont jamais innocents, mais jamais purement détestables. Finalement, l'auteur montre que c'est la société le véritable prédateur, Ushijima n'étant qu'un charognard se servant sur les restes. A partir de là, les apports sociologiques de ce seinen sont assez conséquents, même si cela sera au lecteur de creuser un peu. Ushijima se place clairement du côté du déterminisme social, la primauté de la société sur l'individu étant flagrante. Les clients d'Ushijima pouvaient certes éviter leur situation, mais les tendances de la société nippone les conduisent inéluctablement à céder à leurs envies.

Shohei Manabe va au-delà d'une démonstration simpliste. Il montre certes que la société de consommation détruit les personnes les plus faibles, mais met en exergue en contrepartie l'émergence de personnages insensibles à l'instar d'Ushijima, dont l'inhumanité croît à mesure qu'il enfonce ses pairs. L'auteur transcende donc la fameuse logique du cercle vicieux. En cédant face à ses passions ou ses vices, l'individu ne peut s'en sortir qu'au prix de sacrifices, qui peuvent toutefois avoir l'effet contraire, c'est-à-dire le mener toujours plus bas.

Certains thèmes reviendront fréquemment tout au long du manga : argent-roi, chacun pour-soi, contacts amicaux purement opportunistes (des sorties entre amis pour passer le temps ou pour entretenir ses relations, emprunter de l'argent), obsessions et vices (jeu et sexe). L'on notera une propension certaine à l'évocation de la prostitution. En dépit de la présence marquée de ce thème (quasiment un tome sur deux), le propos demeure toujours différent. L'on osera affirmer que la prostitution est ainsi évoquée dans toute sa « richesse ». C'est bien parce que l'auteur traite de l'ensemble des formes de prostitution (dont beaucoup demeurent inconnues en Occident), mais surtout du quotidien de chacune des professionnelles, de leurs motivations, de leurs opinions, qu'aucune redondance ne s'instaure.

Pourtant, le manga pointe-t-il exclusivement les maux de la société japonaise ? Certes non. La misère sociale, découlant d'un système économique ne se préoccupant pas des plus faibles et d'une décadence des valeurs morales, est lancée en pleine figure des lecteurs. Si la misère de chaque Etat a ses particularités et ses explications propres, les histoires narrées ne sont jamais loin de ce que peut croiser le lecteur occidental dans son quotidien. Cela implique une conséquence majeure pour le lecteur : avant d'entamer la lecture d'un tome d'Ushijima, il vaut mieux savoir à quoi s'attendre et avoir bon moral. Car la lecture ne laisse pas indemne.

Ushijima en ferait-il trop ? Certains mettent en avant la cruauté des personnages. Les situations seraient exagérées, pas de pitié accordée à qui que ce soit : hommes, femmes, enfants, personnes âgées, tout le monde y passe. D'autres au contraire considèrent que le seinen de Shohei Manabe illustre des situations qui restent certes marginales, mais dont l'existence est trop souvent tue. Evidemment, c'est cette seconde position qui doit être privilégiée : l'auteur s'intéresse à la déchéance humaine, sans jamais tomber dans la surenchère.
 
 
   
   

YAMIKIN USHIJIMA KUN by Shohei MANABE © 2004 by Shohei MANABE / Shogakukan Inc.

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