Tokyo Magnitude 8 - Actualité manga
Dossier manga - Tokyo Magnitude 8
Sommaire

Publié le Vendredi, 18 March 2016


L’expérience du séisme vue par Usamaru Furuya



La gravité de l’événement


Bien avant la catastrophe nucléaire de Fukushima, les japonais craignaient un séisme qui ravagerait le Japon, le « Big One » qui pouvait arriver à tout moment. Cette peur s’est aussi illustrée chez l’auteur Usamaru Furuya qui a dessiné Tokyo Magnitude 8 quelques années avant la catastrophe de 2011. Toutefois, l’œuvre n’est que fictionnelle et dépeint un séisme qui n’a pas eu lieu, il s’agit davantage d’une spéculation, d’une succession d’interrogations et de préventions de la part du mangaka. En réalité, toute la base du manga est la suivante : « Et si une telle catastrophe dévastait une mégalopole comme Tokyo ? »

L’écriture de Tokyo Magnitude 8 a donc demandé beaucoup d’efforts à Usamaru Furuya. Celui-ci en parle d’ailleurs dans les préfaces de chaque volume, imaginer sa série lui a demandé un grand travail de documentation et d’immersion afin de s’imprégner des sensations et de l’état d’esprit que l’on peut avoir au cour d’un tel désastre. L’implication de l’auteur dans sa série est telle qu’il s’est décrit lui-même comme l’un des seuls à pouvoir imaginer un scénario. On en déduit que le sujet tient à cœur au mangaka qui ne s’imaginait peut-être pas qu’un désastre similaire allait se produire cinq ans plus tard, sur un autre pan de l’archipel nippon…

On reconnait alors l’implication et le travail de recherche du dessinateur dans la dimension que prend le séisme de sa série. Celui-ci est de grande ampleur et est particulièrement destructeur. Sa composition graphique illustre de grands paysages urbains ravagés et dans les orientations scénaristiques prises par la série, le thème du séisme prend différentes allures et bouleverse les personnages de multiples façon. Pour Usamaru Furuya, une pareille catastrophe peut certes détruire un pays sur le plan urbain et géographique, mais son impact va au-delà et atteint les dimensions morales et humaines. Il y a donc certes la catastrophe elle-même mais aussi tout ce qui en découle : détresse, phénomènes naturels liés aux répercussions de l’évènement, et actions de l’être humain sur ses semblables dans un tel moment de désarroi. Il est d’ailleurs surprenant de découvrir certaines pistes explorées par la série tant on n’y aurait pas pensé. Cela peut même paraître étonnant voire invraisemblable, que ce soit cet accent mis sur le viol des femmes dans de tels circonstances ou la montée des sectes profitant du malheur collectif, et c’est justement parce que ces facettes sont peu abordées dans les documentaires que Furuya a jugé bon de se questionner et de questionner sur ces effets secondaires qui, jusqu’au quatrième volume du moins, ne paraissent pas si incohérents.





L’humain et son rapport aux catastrophe naturelles


Tokyo Magnitude 8 peut être vu comme les portraits d’une multiplicité de personnages vivant, à leur manière, le drame fictionnel de la série. La série, bien qu’elle ne soit longue que de cinq tomes, présente alors de multiples figures réagissant à leur manière au séisme et à ses répercussions. Il y a bien-sûr ces héros qui cherchent à tout prix à aider leur prochain, mais aussi ceux qui agissent avant tout pour leur survie. On compte ces bénévoles cherchant à participer à la survie collective mais aussi des groupes de l’ombre qui veulent abrutir les masses sans compter que si quelques-uns se surmènent pour secourir les victimes, d’autres profitent simplement de l’agitation pour s’adonner à des plaisirs immoraux et criminels. Ce qui intéresse l’auteur dans cette série, c’est bien l’ampleur que peut prendre une telle catastrophe dans les esprits humains si bien que le final de l’œuvre aboutit à une surenchère que l’on peut comprendre dans le fond. Tokyo Magnitude 8 ne parle donc pas que d’individus au cas par cas mais de groupes d’individus qui sont en mesure de se soulever quitte à perdre toute humanité.

Le plus intéressant dans la manière de présenter ces réactions, c’est que le mangaka ne développe jamais de ton moralisateur. En effet, il présente des personnages et des actions tout le long de ces cinq volumes tout en cherchant le moins possible à se montrer critique ou à exprimer un avis. Il établit donc des portraits d’une manière totalement objective dans la plupart des cas, ne donnant que quelques pistes de réflexion au lecteur afin que ce dernier soit seul juge des réactions que les personnages développent devant lui. Bien-sûr, certaines actions à forte gravité sont dépeintes de telle manière à être représentées comme des activités abjects, notamment le viol des femmes qui ne pourrait être considéré de manière neutre. Mais lorsqu’il s’agit de problématiques plus complexes, notamment l’implication de la police et des secours et la non-possibilité pour eux d’agir librement, on sent qu’Usamaru Furuya a écrit son titre avec pour volonté de questionner et non pas d’imposer un discours.


Un héros à contre-courant, meurtri par les évènements


Mettons toutefois un nom sur certains personnages et plus particulièrement sur le protagoniste de l’œuvre, Jin Mishima. Au premier abord, ce dernier semble incarne un semblant de justice sociale : son parcours en tant qu’individu est ordinaire voire honorable et aussitôt les secousses terminées, il projette d’amener son amie Nanako en lieu sûr et cherche à sauver les victimes des gravats et autres situations de crise. Mais au fil de la lecture, le portrait de ce héros change et de protagoniste, Jin devient finalement un anti-héros, une figure principale victime de ses propres actions et de sa morale à tel point qu’il tombe dans son propre piège, celui d’un humain qui a cherché à être un sauveur en dépit de ses capacités physiques et psychologiques. Alors, Tokyo Magnitude 8 nous met face à une certaine réalité qui pourrait s’appliquer dans toute catastrophe similaire. Chacun d’entre nous sera certainement pris d’une envie de secourir son prochain, tout en sachant que la réalité ne se montrera pas si lisse, ni si manichéenne. C’est ainsi que Jin fait face à ses propres fantômes, ses remords sur son incapacité à sauver tout le monde, quitte à le piéger et faire de lui un pantin pour les personnes les moins bien intentionnées. Usamaru Furuya déconstruit alors le schéma du héros ordinaire jusqu’à faire de Jin une personne presque antipathique à certains moments. Certes sa morale reste inchangée et ce dernier souhaite simplement venir en aide à son prochain, mais sa détresse mentale donne au lecteur une furieuse envie de le secouer pour le mettre face à des objectifs plus rationnels, comme celui de simplement aider celle qu’il aime et qui a besoin de lui. Dans un climat qui le dépasse, n’importe qui ne pourrait pas s’assumer comme un héros mais selon Furuya, se concentrer sur des objectifs plus sensés serait d’une meilleure efficacité. Tokyo Magnitude 8 n’est donc pas l’histoire d’un super héros mais d’un simple humain pris au piège par sa propre volonté et par les atrocités qui se sont déroulées sous ses yeux.

Finalement, les rôles s’inversent au fil de l’œuvre et dans la finalité, Nanako devient la figure accomplissant bien plus d’actes héroïques que Jin. Et elle n’est d’ailleurs pas seule car tous les personnages secondaires finissent par y mettre du sien et s’avère plus performant que Jin ne l’a été en tant que secoureur improvisé. La qualité requise dans ce genre de situation ne semble donc pas être la bravoure mais le sens de l’entraide.





L’amour au milieu de l’enfer


La série développe toutefois quelques interactions plus classiques et notamment une histoire d’amour ordinaire qui évolue de manière simple jusqu’à la fin, celle de Jin et Nanako. On peut même affirme que l’idylle est traitée de manière prévisible à tel point qu’il ne faut pas prendre la love story comme une plus-value mais plutôt comme un moyen pour les personnages de se fixer des objectifs, de dépeindre un pan de la société nippone et, évidemment, d’apporter une finalité à l’intrigue ainsi qu’un peu d’émotion. L’histoire de Jin et Nanako est finalement celle de deux individus autrefois amoureux qui se trouvent opposés aujourd’hui, un élément classique mais toujours efficace puisqu’on s’intéresse à la manière dont les deux jeunes gens vont se rapprocher. L’histoire d’amour est traitée sur le plan du désastre : comment un séisme peut rapprocher deux compagnons ? La réponse est finalement jolie bien qu’un peu trop candide, Usamaru Furuya voyant qu’une catastrophe peut anéantir la barrière entre deux personnages et que le rapprochement devient alors possible. La vision du mangaka se ressent même dans une romance plus secondaire rapidement traitée dans le dernier opus où deux personnages, dont l’un improbable, vont s’unir après tant de déboires.


Le message de la série : du désarroi à l’espoir


En lisant le thème et le synopsis du manga, difficile d’imaginer une histoire joyeuse. Les catastrophes naturelles sont des thèmes graves et il est difficile de penser un instant à une tournure euphorique d’une telle intrigue. Il n’est donc pas étonnant à ce que la série, dans sa globalité, montre sans tabou quelques facettes troublantes d’un séisme d’une telle ampleur. Les morts se multiplient, des cadavres nous sont montrés, les hommes perdent la raison et les flammes ravagent et calcinent à tout va. On constate même que le manga opère une surenchère dans la terreur, montrant d’abord les effets directs de la catastrophe à travers des plans de destructions de grande envergure et des cadavres gisant au sol, jusqu’à poursuivre l’enfer en montrant les atrocités dont peuvent être capable les êtres humains (surtout de sexe masculin), lorsque le désordre est établi et que la détresse est telle qu’il se laisse aller à ses pulsions les plus primaires. Les amateurs de sensations fortes seront alors servis, voire écœurés au fil de l’œuvre qui ose certains plans plus horrifiants que dramatiques… mais était-ce vraiment la volonté du mangaka que d’offrir un spectacle pareil ?

En réalité, chaque parcelle de l’intrigue cherche à véhiculer un message d’espoir pour les victimes de tels désastres. La définition du héros que nous avons vu est elle-même un message et incite chacun à sauver ceux qu’il aime pour que règne une étincelle d’humanité crédible. Et quand bien même les cadavres s’empileraient, il nous faudrait vivre en la mémoire de ces défunts pour rendre hommage à la vie qu’ils n’auront pu vivre pleinement, tout comme les victimes de supplices physiques et psychologies, comme les violences sexuelles, ont la « chance » de pouvoir se reconstruire. Le message est parfois amer mais Tokyo Magnitude 8 cherche à donner de l’espoir, à inviter chacun à surpasser la détresse pour profiler d’une maigre lueur bénéfique qui permettrait aux rescapés de surmonter l’adversité d’une telle épreuve. La quintessence du message vient du final de l’œuvre car après la destruction vient la renaissance, c’est donc sur une certaine symbolique que se termine Tokyo Magnitude 8 qui s’achève sur la naissance d’un nouveau-né, rappelant à chacun toute la lueur qui peut briller en un être humain initialement né de l’amour de deux êtres.





Malheureusement, le manga est devenu plus parlant et légitime après le 11 mars 2011 et Usamaru Furuya lui-même aurait sans doute espéré que son titre ne soit pas d’actualité.
  
  
  


© 2006 by USAMARU FURUYA /Shinchosha Publishing Co.

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