Shigurui - Actualité manga
Dossier manga - Shigurui

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Sommaire

Publié le Jeudi, 14 November 2013


La part sombre de l'humain

 
 
Le destin de Gennosuke et Seigen met en évidence leur part sombre, celle qui peut à tout moment s'emparer d'un homme pour le faire sombrer. Au fil de la série, Takayuki Yamaguchi s'applique beaucoup à faire ressortir ces parts sombres chez les humains, pas uniquement à travers ses deux héros, et les exemples ne manquent pas.

Ainsi, dans le registre du peu moral, le lecteur aura le loisir de découvrir le goût des deux frères Funaki pour les jeunes hommes, ou pourra observer entre Seigen et Iku une relation interdite aux relents sadomasochistes.

Les horreurs physiques sont présentes tout au long de l’œuvre : violence, massacres, torture, mutilation... Rien n'est épargné, et ces horreurs peuvent avoir bien des causes.
Le sentiment de trahison, qui poussera Kogan aux pires tortures.
La folie, qui poussera le vieil home à commettre bien des horreurs gratuites, dont sa propre fille Mie sera elle aussi une victime.
Le doute. Quand la situation sera au plus mal, ce même Kogan en arrivera à douter de ses deux plus fidèles disciples et les forcera à se battre l'un contre l'autre lors de l'épreuve du Futawa.
Cruel, impétueux, à l'origine de bien des maux, le vieil homme n'épargne rien. Il est à lui seul un exemple de bon nombre d'horreurs.
Il y a aussi la haine que se vouent Seigen et Gennosuke, bien sûr.
Et il y a enfin la rage pure et dure, la folie furieuse et inarrêtable que sera celle du colosse Gonzaemon Ushimata dans le tome 9. Nous découvrons alors un véritable monstre impossible à arrêter car rongé par la haine, une haine le confinant dans une folie furieuse lui faisant commettre le pire, au point d'enfreindre jusqu'au code d'honneur des samouraï. Tandis que se dévoile un passé laissant entrevoir toute la monstruosité de cet homme, les tripes volent allègrement, et ce volume constitue un véritable massacre.

Enfin, il y a l'horreur via la chute psychologique, qui passe notamment par la douce Mie. En voyant partir sa seule opportunité d'échapper un tant soit peu à son horrible père, la demoiselle se met à dépérir, sombrant dans une sorte de folie autiste mêlée de haine. La cruauté des personnages de Shigurui, Kogan en tête, n'épargne personne, et la chute de cette si charmante jeune femme ballottée depuis toujours par les frasques de son entourage en est une nouvelle preuve. Au bout du compte, Mie, doucement mais sûrement, sera amenée à préparer sa propre vengeance, témoin d'une autre face sombre.
 
 

Une autre vision des samouraï


Se pose alors la question de la vision que nous offre l'auteur de cette époque du bushido, de la grande période des samouraï.

En filigranes, Takayuki Yamaguchi prend le soin de nous dresser un véritable portrait d'époque. Sa série regorge de nombreux détails sur la vie de l'époque, sur les techniques de combat employées par ses personnages, et sur les règles du bushido comme le système de vengeance ou le système de renforts lors des duels. Ces règles, on les voit brisées les unes après les autres. Seigen adopte sa propre technique vengeresse. Quant à Gonzaemon, il trahira les règles élémentaires en ne respectant pas les codes du système de renforts.

On se retrouve alors avec un portrait d'époque où les samouraï ne sont pas forcément aussi reluisants que ce qu'on peut voir dans d'autres récits du genre, comme l'atteste également, par exemple, le sort que le dénommé Sasahara sera contraint de réserver à un couple et leur bébé (encore dans le ventre de sa mère) pour sauver sa propre tête de la folie de Tadanaga.

Au fil de la lecture, on a envie d'établir une comparaison entre Shigurui et d'autres grands manga de samouraï.
Là où un auteur comme Hiroshi Hirata, incontournable du manga de samouraï, s'est toujours appliqué à mettre en avant les codes du bushido et les valeurs fortes et dignes des samouraï, Takayuki Yamaguchi présente dans Shigurui les mêmes codes... pour mieux les détruire.
Shigurui possède le même souffle épique que Vagabond, mais là où la série de Takehiko Inoue reste plus gentille visuellement et s'applique plutôt à sublimer l'image de son héros Musashi Miyamoto, l'oeuvre de Yamaguchi prend le chemin inverse en enfonçant peu à peu ses héros dans leur côté sombre.
Visuellement, l'oeuvre serait donc plus proche d'un Habitant de l'infini, la série de Hiroaki Samura possédant elle aussi son lot de passages peu ragoûtants et de personnages totalement horribles et tarés (aaah, Shira...). Mais là où l'Habitant emprunte une voie plus fantastique et conserve une vrai sens de l'honneur chez son héros Manji, Shigurui reste dans des tonalités beaucoup plus réalistes.

Shigurui est donc un manga de samouraï, oui, mais il est surtout un manga de samouraï définitivement unique, car il offre une vision de l'époque rigoureusement différente, qui n'est sans doute pas éloignée de ce qu'était réellement la vie de l'époque.






Cruauté

 
 
Comme déjà dit, le roman de Norio Nanjo fait partie de cette vague d'oeuvres qui, dans les années 1960, on placé au cœur de leur sujet la cruauté. On retrouve évidemment ce « Boom de la cruauté » dans Shigurui, et il passe par plusieurs choses.

« C'est par la perte de quelque chose que tout commence », nous affirme l'oeuvre.

« Lorsque les êtres humains laissent leurs émotions tomber dans l'excès, il arrive que cela donne naissance à la cruauté », affirme Norio Nanjo.

« La voie du guerrier est celle de l'acharnement », déclare Takayuki Yamaguchi en reprenant les mots du Hagakure, un livre compilant des enseignements du bushido édictés au début du 18ème siècle par Jocho Yamamoto.

Effectivement, dans Shigurui, tout commence par une succession de pertes. Kogan perd Iku, sa précieuse concubine qui part flirter avec Seigen. Puis Seigen perd alors son statut de favori pour l'héritage de l'école Kogan, tout comme il perd une partie de son corps, tandis qu'Iku perd une partie de sa beauté. Juste avant, Gennosuke avait lui-même perdu cette promesse d'héritage, en perdant la main de Mie. Quant à cette dernière, elle doit dire adieu à ses promesses d'un avenir sentimental qui lui aurait permis d'échapper un peu à son père.
Les soifs de vengeance, destinées à emporter tout le monde dans leur sillon, y compris des innocents, sont d'ores et déjà déclenchées.
Plus tard, Gonzaemon et Gennosuke perdent tout, ce dernier y laissant également son bras.
Les rouages de la cruauté sont définitivement posés.

Après chacune de ces pertes, il y a chez les différents personnages une implosion des sentiments, qui partent définitivement dans des excès laissant s'exprimer leur cruauté.
Ainsi, par exemple, le châtiment que Kogan réserve à Seigen ne pourra être plus horrible, même si cela entraîne dans sa chute une Iku éperdument amoureuse, n'hésitant pas à se mutiler elle-même plutôt que son amant. A cet instant précis, la spirale infernale enclenchée par la folie furieuse du monstre Kogan Iwamoto emmène tout le monde dans son sillon. Il n'y avait qu'un monstre, Kogan Iwamoto en a créé trois de plus.
Le retour de bâton de Seigen sera alors tout aussi cruel : massacres quel que soit l'âge, têtes exposées... Quand les personnages de Shigurui sont rongés par la haine, l'auteur nous livre des horreurs plus percutantes et viscérales que jamais.
Plus tard, la rage folle de Gonzaemon rend le colosse capable des pires atrocités, puisqu'il massacre quiconque se trouve sur son chemin sans états d'âme et sans différenciation.

Pourtant, la plupart des personnages ne font que suivre certaines prétextes de leur époque, du bushido.
« La voie du guerrier est celle de l'acharnement. Qui sait cela peut tenir tête à dix hommes ». Bref, se jeter à corps perdu dans le combat, avec une détermination sans faille, quel que soit la menace. C'est exactement ce que font Seigen, Gennosuke ou Gonzaemon.
« Aux raisonnables point d'exploit », affirme encore le Hagakure. Ce n'est qu'en s'acharnant de manière irrationnelle que l'on peut gagner un combat qui semble perdu d'avance. Les ambitions de Seigen et de Gennosuke, leur orgueil et leur esprit du bushido les poussent à aller dans cette voie irrationnelle, au point de laisser éclater toute leur rage, leur violence, leur cruauté. Certains combats de Seigen, qui semblent perdus d'avance mais qui tournent finalement à son avantage, en sont un parfait exemple.

Dans le fond, cette voie du bushido est constamment respectée par les samouraï de la série, mais elle est poussée constamment dans ses dernières limites, si bien que les personnages, comme pris dans un cercle vicieux, infernal, sans fin, finissent par dépasser ces limites. Norio Nanjo et Takayuki Yamaguchi mettent en avant les préceptes du bushido, pour mieux les mettre à mal. Ainsi, dans Shigurui, la cruauté ne réside pas seulement chez les personnages, elle est aussi présente dans un destin ironique, un cercle vicieux qui se joue littéralement des personnages, et d'où ils ne peuvent à aucun moment sortir.

La Cruauté. La Vraie.



Limites et surenchères


Au fil de la lecture, il apparaît néanmoins dans la série des limites, une tendance à l'exagération ou à la surenchère, qui commence à réellement s'observer à partir du tome 9, avec la barbarie totale d'un Gonzaemon exagérément bestial, sauvage et coriace.

Mais c'est encore après que les plus flagrantes exagérations et limites arrivent. Quand l'heure du fameux tournoi présenté dans le tome 1 approche, Takayuki Yamaguchi choisit de nous présenter différents participants et leurs motivations, au fil de différents flashbacks plus ou moins longs, parfois un peu trop longs, à l'image de celui centré sur Gannosuke, un homme hideux au physique de crapaud. Ce physique ferait presque tâche dans la série, car il n'est à aucun moment crédible, car exagérément répugnant. Son histoire est notamment l'occasion pour l'auteur de mettre en avant des choses toujours plus extrêmes : après le coup de l'homme-crapaud qui laisse déjà plutôt circonspect, arrive celui de la femme hermaphrodite, qui vient à son tour détonner un peu trop dans l'oeuvre.

Bref, à force de vouloir faire dans l'horreur ou le malsain, le mangaka tend parfois à en faire trop et à perdre l'aspect plus réaliste des horreurs qu'il met en scène. Pire, au bout du compte, on doit constater que ces flashbacks sur des personnages secondaires comme Gannosuke s'étirent beaucoup pour finalement n'aboutir sur rien de concret, puisqu'on laissera tomber ce personnages dans la suite et fin de la série.

D'ailleurs, Gannosuke et la femme hermaprodite ne sont pas les seuls éléments inutiles de l'oeuvre. De nombreux personnages historiques, comme Masamune Date, sont évoqués avec précision, mais ils ne servent à rien dans l'histoire. De manière générale, on peut rester sur sa faim face à de nombreux personnages qui ne font qu'apparaître et à des éléments juste esquissés (les prémices du complot politique, notamment). Mais il faut se dire que tous ces éléments sont présents simplement pour renforcer l'immersion et rendre plus crédible l'univers où Gennosuke et Seigen s'apprêtent à livrer leur dernier duel l'un contre l'autre.
 
 

SHIGURUI © 2003-2010 NORIO NANJO, TAKAYUKI YAMAGUCHI (AKITASHOTEN JAPAN)

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