KIKI - Actualité manga
Dossier manga - KIKI

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Sommaire

Publié le Vendredi, 30 October 2009


Love me tender, ou l’amour sous toutes ses formes

    
Love me tender, c’est avant tout une vision des relations amoureuses rafraîchissante, sans à priori ni barrières. L’auteur mêle en effet homosexualité, hétérosexualité et bisexualité dans ce manga atypique, au ton volontairement ouvert et réaliste vis-à-vis des différentes mœurs de la société actuelle. KIKI montre avec brio que l’amour ne dépend pas du sexe d’une personne mais bien de ce qui fait ce qu’elle est. Les attirances de quelqu’un ne sont ainsi pas sujettes à discussion : à aucun moment l’auteur ne se pose la question sérieusement du « est ce que c’est normal ? ». Cette question si connue des lecteurs de yaoi. Rappelons le une fois encore, Love me tender est un josei, ce qui fait précisément la différence entre une lecture déjà vue et revue et un récit original. Toutes les figures de l’amour sont développées, que ce soit entre personnes du même sexe ou pas, ou encore en incluant une confusion supplémentaire à cause du travestissement de certains protagonistes du manga. Cette volonté de l’auteur de modeler l’apparence de Nao et de ses congénères montre bien que la barrière des sexes est très mince, et qu’au final peut importe : ce qui est primordial, c’est l’être humain, pas la femme ou l’homme. Aucun d’eux n’est catalogué comme ayant des caractéristiques propres et une direction à suivre pour aimer. Cette morale est à la fois subtile et évidente, jamais lourde et bien souvent portée par l’humour. Ainsi, peu de questions se posent et jamais le lecteur ne sera amené à développer une longue réflexion sur l’homosexualité. Car KIKI ne se focalise pas uniquement sur cet aspect là des relations amoureuses, et balaie un champ bien plus grand, notamment grâce à son idée de base du travestissement.

Ainsi, et contre toute attente, Nao n’est pas gay. Du moins, pas autant qu’on pourrait le croire (car il faut bien l’admettre, la séparation entre les personnages est si mince que tout le monde apprécie tout le monde sans que l’on sache qui aime qui). Au contraire, il est d’avantage attiré par les demoiselles que par les autres représentants de la gente masculine. Nao, dans la version originale, semblerait parler de lui au féminin comme au masculin : détail qui a toute son importance, quand on sait à quel point il est difficile d’imaginer le personnage totalement l’un ou totalement l’autre. La preuve que le travestissement n’est pas lié aux « tendances » amoureuses (notez les guillemets : pas de tendances pour KIKI, juste une attirance pour une personne en particulier) est illustrée brillamment dans le cinquième et dernier volume en date de la série. En effet, on peut y voir un couple tout ce qu’il y a de plus normal, avec une fille et un garçon. Au détail près que la fille est un véritable garçon manqué et que son partenaire aime à suivre la voie de Nao pour faire ressortir son côté féminin. C’est précisément à ce moment là du manga que l’auteur nous donne une leçon magistrale quant aux mœurs qui n’ont rien à voir avec les amours. En effet, le premier véritable couple pourrait paraître normal … S’il n’était pas le plus étrange de tous ! De même, le fait de se perdre dans les détails sur les personnages accentue cette conséquence que KIKI a voulu insuffler à son œuvre : Nao (♂) se déguise en fille. Puis le voilà qui modifie encore son apparence pour ressembler à un garçon tandis que Sae enfile des habits féminins. Ces bouleversements narratifs permettront à la mangaka de déstabiliser le lecteur et les personnages du manga, notamment les frères Chiba qui ne sauront plus où donner de la tête. Ce passage narratif est la plus belle image de la philosophie déjantée de l’auteur, qui ainsi fait passer de nombreux messages sans en avoir l’air, sur les relations amoureuses dans leur ensemble.

Cependant, tout n’est pas traité avec autant de nonchalance. En effet, si les questions d’homosexualité sont abordées avec une légèreté hors du commun, sur un ton qui exclu tout tabou, on ne peut que se poser des questions quant aux réflexions de certains personnages à propos du travestissement. Celui de Nao est clairement ancré dans le décor et ne nécessite pas de réel développement dans l’esprit du lecteur, mais les attitudes passagères de Sae et la vision qu’en a Kazuki sont plus lourdes de sens. Car c’est le premier « déguisement » qui suscite l’interrogation d’un protagoniste. Celui-ci se trouve pervers d’aimer Sae lorsqu’il s’habille en fille. On peut y voir un exutoire, une manière d’aimer qui se libère lorsque le physique paraît plus adéquat, et tout ce chemin n’est que sous entendu, pourtant il marque bien plus qu’il n’y parait. Car c’est la seule ébauche de réflexion faite par l’auteur à ce niveau là. La situation permet de mettre en avant le concept de tabou, qui bloque certaines réactions spontanées. Ce tabou que KIKI s’évertue à combattre, en en expliquant l’origine, les causes et les conséquences. Chacun a plus ou moins conscience de l’existence de ces préjugés, et personne ne les contre de la même façon, bien que l’on sache que les différences de sexe ou d’âge ne posent aucune limite justifiée. On le voit parfaitement dans les liens complexes, appelés sentiments, qui unissent tous les protagonistes de Love me tender, sans aucune exception. Par exemple, la situation de base tournant autour de Sae (donc un seul personnage) : il semble s’intéresser aussi bien à Nao qu’à Kazuki, fait chavirer le cœur de Kazunari qui est clairement et fortement intéressé par lui. En parallèle, Sae a eu une liaison avec le patron du café dans lequel il travaillait avant, en même temps qu’une avec sa femme, à présent ex-femme. Et la fille, très avertie de cette double relation, aime tout particulièrement ce jeune homme aux cheveux d’or que même ses parents apprécient. A côté de ça, on peut trouver une femme mariée amoureuse de Nao, la mère de ce dernier ayant eu une relation avec Kazunari, une Yurika qui fait tanguer le cœur de Nao … Bref, une cacophonie incroyable d’émotions qui virevoltent sans jamais s’éclaircir. Tous les genres y passent, que ce soit un adultère ou entre deux personnages d’un âge sensiblement différent, cela ne dérange personne. Tout en restant dans la morale (pas d’inceste ni rien de semblable), KIKI nous démontre la petitesse du monde et la facilité avec laquelle des liens peuvent se nouer entre des personnes vivant les unes près des autres. Au premier abord bordélique, ce scénario ne l’est pas tant que ça et se retrouve, au contraire, très subtil.
     
    
    
     
Le grand talent de la mangaka est de ne jamais s’emmêler les pinceaux dans cet imbroglio sentimental, et surtout de ne pas perdre son lecteur en cours de route. Car autant d’émotions à gérer continuellement sur autant de protagonistes, cela aurait pu être un véritable casse tête. Alors qu’au contraire la narration garde toujours sa fluidité et sa simplicité, aussi fraîche que dans les premières pages. L’intérêt subsiste pour cette histoire nonchalante, sans que l’auteur n’ait besoin de faire des révélations à bout portant. Le rythme est très lent, le ton plus que naturel (découvertes sans mélodrames ou éclats de larmes), ce qui nous permet d’apprécier et surtout d’appréhender correctement ce mélange, jamais déstabilisant malgré le nombre de relations possibles / passées par personnages … De tout cela découle une conséquence évidente : qui finira avec qui ? Ce grand mystère plane sur la série depuis les premiers revirements, et bien malin qui pourra le prédire. Espérons d’ailleurs qu’il n’y ait pas cette notion de « fin » : KIKI trahirait ses lecteurs si elle ne laissait pas tout comme elle a commencé : incertain, flou. Après tout, ce n’est pas l’aboutissement qui importe, mais les sentiments ressentis durant le voyage. Voilà un critère du manga qui le fait se démarquer brutalement des shojos, dans lesquels le couple phare est immédiatement identifiable. Car même Sae n’est pas si primordial que ça, à bien y regarder : il n’apparait que très peu dans certains volumes, et ses propres sentiments sont encore plus effacés que les autres tant il est touche à tout. Nous qui nous attendions bêtement à un ménage à trois qui tournerait vite court avec un troisième élément qui tiendrait la chandelle dès le début (comme dans Ai suru hito, par exemple, où le résultat est flagrant et où le lecteur ne se pose jamais, à aucun moment, ne serait ce qu’une seule question), nous voilà agréablement surpris … Véritablement adultes, les personnages de Love me tender ne sont pas du genre à respecter des stéréotypes, quels qu’ils soient. Le shojo est écarté grâce au nuage nébuleux qui nous dissimule les dessous des relations de nos personnages, et le yaoi également puisqu’aucun hétéro déclaré ne tombe éperdument amoureux d’un homosexuel affirmé. Bref, rien n’est aussi simple qu’il n’y parait, et l’on en vient à se demander de quoi se rapproche plus le manga : la fiction ou la réalité ? Les vies qui se croisent et se décroisent, et les brins de destins qui ne fusionnent pas toujours nous poussent d’avantage vers la seconde option.

Malgré sa grande ouverture d’esprit, il est certain que le manga s’adresse majoritairement à un public féminin, assez mûr pour accepter de quitter les idées de l’amour pour en voir le véritable visage. Car ici, pas d’adolescents incertains qui hésitent pendant vingt tomes, se cherchent, se courent après sans pouvoir courir dans le même sens … et, oh surprise, finissent l’histoire ensemble dans de grandes embrassades et effusions de joie. Sans oublier les amis fidèles avec qui ils partagent une relation amicale sans faille, sans aucune mauvaise interprétation possible, comme si les sentiments étaient immuables. De plus, dans Love me tender il n’est pas question de se prendre la tête avec des interrogations quant à la formation de tel couple, du soit disant sens profond métaphysique qui unissait leur destinée. Aucune tentation de se suicider par trahison, pas de comportements destructeurs suite à une infidélité, bref la fuite totale de tous les stéréotypes du thème si connu de l’amour. Le romantisme prend alors une tout autre dimension, à la fois amicale et sincère, simple et patiente. Pas de précipitations en matière de sentiments, après tout la vie ne se passe pas à cent à l’heure avec trois déclarations, poignantes de ridicules, en une demi-heure top chrono ! Ici, l’amour (toujours lui) est autant réaliste que nonchalant. Et si le but est avant tout de divertir (un pied dans la fiction …), Love me tender a une orientation psychologique conséquente (… et un dans la réalité !), bien qu’elle ne soit pas toujours évidente, à cause du ton employé tout le long de la narration. Le récit est en effet abordé avec nonchalance et flegmatisme, tout comme le caractère du personnage « principal », si tant est qu’il y en ait un. Ainsi, les tabous n’ont rien de torturés ou de honteux, car les protagonistes du manga vivent chaque situation avec humour, détachement et sans s’appesantir sur certains sujets. L’exemple de Kazuki abandonnant rapidement la dure quête de demander à Sae de qui il a été / est amoureux illustre assez bien ces propos : après un essai, même insistant, Kazuki abandonne la partie. Il passe à autre chose, sans y réfléchir pendant dix tomes avant de craquer et de lui reposer la question.

Cependant, cette légèreté omniprésente ne veut pas dire que le manga est utopique et candide. En amour comme dans la vie, une part de réalisme demeure, sans jamais disparaitre totalement. Des sujets plus douloureux sont donc abordés, même cachés derrière un sourire. L’alcoolisme, l’abandon et la violence d’un père envers sa femme et son fils, les souffrances de l’enfance, la trahison, la fuite d’un passé un peu trop lourd … Sae et Nao sont les deux personnages les plus concernés par cet aspect de la narration, mais l’ont peut sans se tromper avancer que tout n’est pas terminé ! De plus, ces sujets plus mordants servent également de base à la construction des principaux intéressés, à la manière dont ils tissent des relations amicales ou amoureuses avec leurs compagnons. Ni larmes, ni crises de nerf, ni désespoir face à de telles situations, mais seulement un regret, une sourde douleur, un traumatisme bien caché et exploité pour en tirer une personnalité, bref une nonchalance incroyable vient se greffer sur le réalisme de la série, qui s’exerce en toutes circonstances. Love me tender, finalement, c’est un récit très juste mais très calme sur l’amour, mais aussi sur l’amitié et le quotidien. C’est le bannissement de beaucoup de préjugés, à travers de multiples relations toutes plus diversifiées les unes que les autres, c’est la rencontre d’hommes et de femmes qui en oublient leur sexe et leurs différences pour s’aimer, tout simplement. La mangaka affirme ne pas mériter le titre de la série, pourtant l’amour est bien là : distillé, pas le moins du monde mis en exergue et toujours utilisé à bon escient, c’est bien ce qui fait la réussite de cette série. Mature et original, le titre se révèle être une comédie emplie de sentiments tout ce qu’il y a de plus réels. Love me tender, ou une leçon de tolérance bien dissimulée par toutes les formes possibles de l’amour.
       
     
    
        
     

Nibun no Ichi: quand le surnaturel devient une amusante évidence

      
Comme le dit si bien Shiu, cohabitent dans une chambre -auparavant prévue pour un étudiant- 4 élèves et demi et un animal de compagnie … Sur tous ces personnages principaux, on peut en compter autant pouvant se ranger dans la catégorie « anormaux ». En effet, Shiu, Neil, Rei, Jiggy et Maggy ont tous un pouvoir particulier, dont l’origine -on l’apprendra plus tard- vient de leur point commun. Il est à parier que si de tels individus se trouvent, il doit en exister d’autres. Autrement dit, le campus de Colored Park vit paisiblement en abritant en son sein des étudiants aux aptitudes surnaturelles. Commençons par le commencement … Jiggy et Maggy sont deux jumeaux, qui ne peuvent jamais vivre en même temps. En effet, leurs corps ne sont jamais éveillés au même moment, et ils vivent chacun leur tour, globalement un jour sur deux. Leur rêve ? Pouvoir un jour marcher côte à côte. Leur étrange capacité sert donc uniquement l’humour (comique de situation, comme toujours), mais également les idées que la mangaka fait passer en douce. Mais les deux jeunes gens ne sont pas pour autant des étrangers l’un pour l’autre ! Car pendant que l’un des deux dort, il reçoit des ondes cérébrales lui transmettant tout ce que son jumeau perçoit par ses cinq sens. La vue, le toucher, l’odorat, le goût et l’ouïe sont les vecteurs de leur communication, et seules leurs pensées restent secrètes. Aussi la communication n’est elle pas aisée (il faut que Jiggy parle à voix haute pour que Maggy l’entende et puisse lui répondre … le lendemain !), et la vie classique d’adolescent, déjà bien perturbée, devient un véritable enfer.

En effet, entre frère et sœur il n’est pas rare d’avoir des différents, des disputes au sujet des goûts de chacun. Mais imaginez-vous négocier avec votre moitié la pratique d’une activité qui vous tente et que lui n’a pas la moindre envie de faire … Ainsi, quand Jiggy va voir ses films d’horreurs, sa sœur en fait des cauchemars. Et en contrepartie, lorsque Maggy embrasse Shiu par vengeance, son frère en reste dégoûté. Il en va de même pour les goûts culinaires, les inscriptions dans quelque club que ce soit, les cours et examens … Car les jumeaux n’arrivent pas à prévoir le jour où l’un ou l’autre sera éveillé, puisque leur période de rotation est très variable. Pour un rendez vous amoureux, un concert ou même un contrôle, ce n’est jamais évident. KIKI fait de cette situation une base amusante et criante de normalité pour le reste de son histoire. On peut ainsi s’intéresser au quotidien de ces si singuliers élèves, sans que leurs caractéristiques ne nous intéressent vraiment en elles même. Mais le tableau dressé par la mangaka est loin d’être terminé ! En effet, Neil est une jeune fille au tempérament très doux capable de voir les esprits flottants autour des vivants. Elle les distingue parfaitement, et sans problème elle ira se confier au petit groupe. Rei, quant à lui, peut ressentir les émotions des plantes et ainsi comprendre ce qu’elles ont à lui dire : il a ainsi un réseau d’informations énorme et se trouve être très sensible à leur devenir, puisque la végétation du campus semble être pour lui un soutien, une amie. Ce don n’est par ailleurs jamais imposé comme une révélation ou un mystère insondable. Pire, le personnage ne semble pas s’en cacher. Tout comme Jiggy et Maggy, Rei et Neil ne cachent pas leurs pouvoirs. Prêts à les dévoiler au premier qui passe (à savoir Shiu), à aucun moment il n’est question de préserver un terrible secret, jamais les protagonistes ne s’inquiètent du regard des autres. Car à Colored Park, tout se passe bien lorsque le surnaturel débarque : KIKI n’est pas réputée pour être auteur de scandales, après tout … Les éléments les plus ordinaires de la vie courante se mêlent donc à ces étrangetés, qui sont à la fois des enjeux et des détails du récit, puisqu’ils ne constituent que le cadre de l’histoire fantaisiste de l’auteur.
  
  
       
     
L’histoire se déroule dans un milieu scolaire : qu’il soit collégiens ou lycéens, les élèves de Colored Park sont censés s’épanouir dans leurs études tout en gérant une vie compliquée d’adolescents normaux. Seulement en pratique, les cours sont pratiquement absents (ou alors distribués par des professeurs peu soucieux de l’ordre dans leur classe). On remarquera d’ailleurs que l’entourage de Jiggy et Maggy ne s’étonne absolument pas de leur étrange secret. Ou du moins pas plus que de raison. Les professeurs ne sont pas gênés par le fait d’interroger un hologramme réduit d’un des jumeaux, et leurs amis ne cherchent que peu à comprendre la raison de leurs absences à tour de rôle. Comme si tout le monde se fichait éperdument d’avoir une explication concrète. La narration ne tourne d’ailleurs pas principalement autour du mystère et des questions que soulèvent la condition de Jiggy et Maggy, mais elle se focalise d’avantage sur leur vie au quotidien. Dès les premières pages, il devient alors nécessaire d’avoir acquis cette curieuse situation, et trop s’interroger ne pourra que nuire à la lecture. En somme, KIKI crée un contexte pour le moins étrange, tout en le faisant passer comme la base de son récit, comme une évidence qui ne mérite pas que le lecteur s’y attarde. D’ailleurs, tout n’est pas fini : dans cette école, les élèves font la loi. Ainsi, le conseil de discipline se charge de faire respecter autant le règlement intérieur que les lois officielles : c’est ainsi que Shiu, une arme permettant d’envoyer des radars à la main, va mettre à mal une organisation aux sombres intentions. Depuis quand les étudiants se chargent ils d’expulser les malfaiteurs projetant d’enlever les orphelins de l’établissement ? C’est ainsi à Colored Park, le pouvoir est détenu par le conseil, sans que celui-ci ne fasse appel à quiconque d’autre en cas de crises (incendie, tentative de dégradation des locaux …). Et pourtant, tout cela semble normal aux yeux des protagonistes comme à ceux du lecteur. On ne cherche même pas à se poser la question de la logique, étant donné que ce n’est absolument pas cela qui prime dans ce manga.

Et gardons le meilleur pour la fin … Les liens peu orthodoxes entre un certain orphelinat et l’école apparaissent compréhensibles et à peine choquants pour les personnages de Nibun no ichi, tout comme l’idée saugrenue de l’auteur de mettre en place toute une explication basée sur … des cellules à intelligence artificielle ! A vrai dire, la révélation est bien moindre. En effet, on se doutait bien que les étranges pouvoirs des étudiants, ajoutés à la présence importante de la robotique, avaient quelque chose à voir avec un thème de ce genre. Pourtant, malgré le caractère impossible et très léger de ces explications, tout le monde est satisfait. Car ce n’est pas vraiment ça qui compte : le but de la mangaka est juste de nous faire vivre une histoire improbable, crée de toutes pièces sur la base d’un récit sobre, et ce en dépit des éléments surnaturels qu’elle distille tout au long de ces trois tomes. C’est donc dans ce thème de la robotique que Juliette, personnage phare du titre, prend toute son importance. On comprend mieux comment elle est arrivée jusqu’ici. L’explication est tirée par les cheveux, mais elle paraît évidente au lecteur qui ne s’attarde pas du tout sur le pourquoi du comment, à présent trop habitué à suivre les récits de KIKI pour ce qu’ils sont, sans vouloir approfondir la logique parfois défaillante de ses scénarios. Tout ce que Juliette sait faire, son autonomie totalement improbable, son caractère bien trempé pour un robot, bref chaque détail exagéré est contrebalancé par son humour, le comique de situation qu’elle amène, et surtout par l’aspect indispensable de sa présence. Les bonus en cours de lecture le montrent : son existence est la base du récit, bien qu’elle soit parfois peu présente c’est elle qui régente le tout, y compris la conclusion de l’histoire. Le fait qu’elle reprenne son apparence originelle en fin de série agit comme une évidence incontournable, surprenante mais pas troublante. Après tout, après trois tomes on commence à comprendre que KIKI veut faire passer pour naturel tout ce qui ne l’est pas.
     
     
                  
                            
                    

KIKI, entre humour désinvolte et sérieux maîtrisé

                
Si l’on devait ne s’arrêter qu’aux résumés de ses mangas, on comprendrait déjà que l’auteur joue la carte de l’humour à tout moment de son œuvre. Que ce soit à travers Love me tender, par sa confusion des genres et le mélange de toutes sortes de protagonistes aussi déjantés les uns que les autres, ou bien Nibun no ichi et son méli mélo incroyable de réalité et d’impossible, l’humour est omniprésent. Qui aurait pensé à faire tomber tout le monde amoureux de tout le monde ou bien de mettre à profit les nouvelles technologies pour en faire des pouvoirs bouleversant un quotidien ? Cela s’est déjà vu, me direz-vous. Mais jamais avec autant de simplicité et de réussite. Les triangles amoureux, les nombreux rebondissements, les dialogues hilarants, tout contribue au dynamisme des séries qui vivent par et pour le rire. KIKI ne se prend pas un seul instant au sérieux, jamais elle ne dramatise telle ou telle situation, et c’est avec une légèreté rare qu’elle nous conte un quotidien rempli de situations cocasses et amusantes. Le fait d’utiliser un univers lycéen pour sa dernière série en date rapproche l’auteur de ce que l’on peut trouver par ailleurs dans d’autres shojos. Mais ici, pas de discours sur la profondeur des sentiments, pas d’histoires d’amour évidentes (voire pas du tout), juste une petite vie mouvementée par quelques détails, au demeurant sans importance. Ne pas exploiter la voie de l’amour sous prétexte du jeune âge des protagonistes est une excellente initiative : ce qui fait de la lecture un moment rafraichissant, c’est ce détachement, cet oubli des théories selon lesquelles à cet âge on ne pense qu’à gamberger sur ce sujet. D’ailleurs on sent bien que si KIKI s’était attardée plus avant sur les sentiments dans ce manga, tout aurait été beaucoup moins agréable, les jeunes gens n’ayant pas la maturité des protagonistes de Love me tender. Ce dernier peut se permettre de revenir sur un sentiment des plus classiques, parce que les jeunes adultes qui parsèment le récit sont capables d’aborder ce thème sous un jour humoristique et nonchalant.

Ainsi, les comiques de situation sont légion dans les mangas de l’auteur : les décalages entre le sexe des protagonistes et leurs relations amoureuses est ce que l’on retient le mieux. Notamment par le travestissement, omniprésent dans Love me tender. Dans tous les cas, la naïveté et la candeur des personnages permet des interactions hilarantes, des dialogues empreints d’humour entre des figures toutes plus déjantées les unes que les autres. Dans Nibun no ichi, la situation des jumeaux est la principale source de rires, avec l’air blasé de Shiu qui supporte ses compagnons à longueur de temps. Jiggy et Maggy sont en effet incapables de se parler sans se disputer, étant donné que jusqu’à l’invention de Shiu, ils ne pouvaient que communiquer une fois tous les deux jours (au réveil de chacun). « Roméo » permet ainsi de matérialiser perpétuellement les deux adolescents, et de mettre en images des discussions pas toujours paisibles. Tout ce qui tourne autour du partage de leurs sensations, de leurs problèmes techniques et des réactions de leur entourage est source d’humour. Le manque de sérieux de tous les personnages de KIKI, le cadrage et la mise en page qui relèvent subtilement et aux bons moments les moments de solitude de certains d’entre eux, et les bonus en fin de volume sont tout aussi drôles. En fin de compte, ce n’est pas uniquement le scénario qui nous fait rire, mais également l’univers graphique de l’auteur, ainsi que les dialogues et le ton employé par KIKI : en plus de l’humour simpliste des relations entre les protagonistes, l’auteur joue sur la parodie et l’autodérision constante. Cet aspect est fortement présent, bien que parfois difficilement identifiable : lorsque Kazuki rit de lui et se démonte tout seul dans son coin, alors que les autres le regardent d’un air blasé, voilà un bel exemple du génie de la mangaka. Simple, délicat et jamais pesant, son sens de l’humour donne à chaque instant une bouffée d’air frais à la lecture, qui ainsi ne devient jamais redondante ou ennuyeuse. D’autant plus qu’il n’y a pas que le rire qui entre en jeu …

En effet, si l’humour est une composante essentielle de l’œuvre de KIKI, il arrive à l’auteur de jouer sur le sérieux de certaines situations. Ainsi, et dans chacune de ses œuvres, la mangaka nous propose des personnages immédiatement attachants. Cela vient essentiellement de leur fragilité, leur vulnérabilité et leur naïveté. Les bribes du passé de certains personnages remontent ainsi à la surface, bien qu’on le remarque d’avantage dans Love me tender, plus mature, que dans Nibun no ichi, créé pour et par l’humour. Cependant, Shiu aussi a sa part de mystères et apparemment de ténèbres. Les petits moments que l’auteur nous accorde, au milieu d’une narration très légère et désinvolte, va d’autant plus faire ressortir ces traits de caractères, laissant entrevoir des êtres plus complexes qu’il n’y parait et marqués par leurs expériences. Nao et Sae en sont le parfait exemple, puisque l’abandon de ce dernier explique sa difficulté à s’engager avec quelqu’un, à confier son existence à quelqu’un après son historie avec Lisa. Nao, quant à lui, se travestit afin de ne jamais ressembler à ce père tant haï. Ce n’est ni une lubie ni une révélation de son homosexualité, juste une fuite du passé. Car il a souffert en voyant sa mère se faire violenter par son père, et son incapacité à la protéger lui aura valu sa dose de blessures physiques, mais surtout un traumatisme au cœur. On aurait pu craindre de KIKI un ton larmoyant, exagéré ou grandiloquent, mais ce serait bien mal connaître la mangaka, qui se contente d’en parler très légèrement (après tout ce n’est pas le sujet principal, juste un souvenir qui explique certaines choses) avec un réalisme et une objectivité dénués de pitié. A aucun moment l’auteur ne se laisse porter par une analyse vaseuse des répercussions psychologiques sur le pauvre petit Naoyuki. Non, elle adopte une vision plus détachée, se posant en narratrice externe sans tenter de transformer ses personnages et ses lecteurs en fontaines intarissables de larmes. Elle pose les faits sans jamais chercher à trop les exploiter sans savoir. Bref, un ton très sérieux se détache parfois des blagues qui envahissent la lecture, et ce avec brio. Il en est d’ailleurs de même pour la situation de Jiggy et Maggy, qui ne peuvent marcher ensemble : l’auteur en parle juste ce qu’il faut pour expliquer le reste de sa narration, mais sans partir dans un discours sur les pauvres petits qui ne peuvent pas partager leur vie oh mon dieu que c’est triste !
                      
                           

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