Eden - Actualité manga
Dossier manga - Eden

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Sommaire

Publié le Mardi, 03 September 2013


Les Nombres

 
 

Décalogue

   
A n'en pas douter, Eden se qualifie comme une œuvre d'anticipation. Si la thématique de science-fiction y est très présente, en faisant intervenir bon nombre d'éléments futuristes, Hiroki Endo ne se détache jamais de notre réalité. Ses nombreuses préfaces montrent en effet qu'il porte un regard un peu désabusé sur la société, et cet univers de fiction lui sert de prisme pour déformer nos travers. Le postulat de base, "un virus décimant l'humanité", aurait certes pu servir de trame à toute bonne histoire post-apocalyptique. Et d'ailleurs, le premier chapitre laisse planer cette hypothèse, car nous ne connaissons du monde que deux élus, Enoa et Hana. Tous deux vivent dans une sorte de paradis perdu et ne connaissent rien du monde alentour, mis à part ce que leur guide, Rain, a pu leur dire. Le chapitre suivant, où l'on découvre Elia, laisse encore le doute en suspens, tandis que nous le voyons arpenter des villes fantômes. Mais ce n'est là que de la poudre aux yeux : l'Homme est encore là, parvenant toujours à se relever. Son histoire n'est pas encore terminée.
          
Le monde dépeint par Hiroki Endo nous présente un contexte géopolitique soumis à des rapports de forces tendus, sous la houlette de la Fédération du Propater. Cette union d'état, principalement dirigés par les pays Anglo-saxons, divise le Monde en deux : la gnose, c'est à dire les pays membres de la fédération, face à tous les autres, dits agnostiques. On y verra ici qu'une dimension religieuse s'ajoute à l'affaire, la série ne manquant pas de références à ce niveau-là. Mais n'est pas étonnant de les croiser : après tout, face à des éléments et des catastrophes devant lesquels il reste impuissant, l'Homme ne peut plus faire qu'une seule chose : prier, se tourner vers la foi. Et tout au long de la série, l'auteur nous laisse à réfléchir de deux interprétations quant à la nature du virus : l'une du côté de la religion, l'autre du côté de la science. Deux thèses opposées mais complémentaires, comme cela a toujours été le cas dans l'Histoire des Sciences.
        
La pagaille engendrée par le virus a cependant permis au Propater de tisser sa toile, et d'enfermer le monde dans une certaine bipolarité. Mais n'allez pas croire pour autant que le manga s'enferme dans un manichéisme à base de méchants gouverneurs et de gentils rebelles : chaque camp comporte sa dose de gens honnêtes, comme de pourritures, des plus grandes organisations aux petits mouvements. Cette question est illustrée à merveille dans le neuvième volume, où nous suivons un groupe d'indépendantistes Ouigour souhaitant faire scission avec la Chine. Au sein même de ces rebelles, deux perspectives s'affrontent, entre un dénouement pacifique et un passage en force par les armes et le sang. On pense alors aux nombreuses révolutions naissant encore chaque jour dans le Monde... Hiroki Endo nous dépeint donc un monde réorganisé d'un réalisme saisissant, car faisant écho avec nos valeurs actuelles. L'Histoire de nos civilisations n'est qu'un éternel recommencement, une redistribution cyclique des cartes, au gré des guerres, des rebellions, et des évènements tragiques.
    
Mais l'avènement d'une grande puissance face à des états plus faibles a également une conséquence plus latente : la création d'un fossé économique, poussant les gens à sortir du rang pour s'en sortir. Ainsi, la ville libre de Lima est un véritable carrefour où se côtoient les mafias, dont le cartel dirigé par Enoa Ballade. Les agressions et fusillades sont monnaie courante, la drogue s'y démocratise, et la prostitution est devenue un métier banal. Certains parviennent à nager dans ce milieu la tête hors de l'eau, tandis que d'autres s'y noient. La combinaison de ces éléments peut en effet créer une spirale de dépendance, telle que nous la suivons dans les tomes 6 à 8 avec les personnages de Manuela et Pedro.
  
Ainsi, malgré le virus, le Monde continue de tourner, et s'il n'a pas été détruit d'un coup, se nécrose de lui-même petit à petit. Car l'Homme est une créature stupide, ne pensant qu'à son égo malgré les urgences planétaires. C'est sans doute ce qu'a voulu nous dire Hiroki Endo, en nous présentant cette société nihiliste qui, a bien y regarder, n'est pas si éloignée de la nôtre.
     
 
 
  
      

Sacrifices

   
Entre thriller noir et série d'action, Hiroki Endô nous fait découvrir les ténèbres de son univers au travers de la violence. Qu'on se le dise : Eden n'est pas une série à mettre entre toutes les mains, tant elle verse souvent dans le gore. Corps déchiquetés, mitraillés, explosés,... l'auteur nous présente mille et une manière d'ôter la vie. Pour autant, ne croyez pas qu'il s'agisse d'un spectacle gratuit destiné à flatter notre catharsis : la violence dans Eden est un moyen, et non une finalité. Et l'auteur l'utilise avec la plus grande des sobriétés, donnant l'aspect d'un massacre froid. Le meurtre se détache de toute dramaturgie, de tout sens du spectacle, malgré les coups d'éclats de certains personnages, comme Kenji. Au placard, les gunfights grandiloquents, les acrobaties sanguinaires et les homicides artistiques. Ici, l'action est essorée de tout sentiment pour se réduire à sa nature propre : un individu en tuant un autre. Et c'est pourtant par cette froideur, par ce détachement, que l'auteur va dénoncer le plus de choses.
    
Car c'est bien là qu'est la force de la série : devant ces actes morbides, l'auteur expose le cynisme d'une société qui a fait du meurtre un acte naturel. Des guerres omniprésentes aux altercations entre clans mafieux en passant par des assauts isolés, chacun tue son prochain sans se soucier de son humanité. Notre genre s'enferme ainsi dans un cycle éternel de conflits d'intérêts, de vengeances, de massacres gratuits, de ségrégations raciales, qui existent depuis que l'Homme a réussi à se tenir debout. Et c'est l'absurdité de ce cercle vicieux que Hiroki Endô cherche à pointer du doigt. Une absurdité qui s'exprime tout autant dans notre monde, au travers d'épurations ethniques ou d'opérations militaires précipitées, parfois sous le regard impuissant des Nations Unies et des casques bleus.
  
Par ailleurs, l'auteur ne fait aucune distinction dans l'exposition de ces meurtres. Assassins, innocents, et même certains protagonistes : tout le monde est égal face à la Mort, qui peut venir nous faucher à tout moment. Et l'assassinat s'imposant comme un geste hélas quotidien, le récit n'en devient que plus imprévisible, faisant naître une tension palpable à chaque instant. Tout peut basculer, dans les batailles soutenues comme dans les moments plus calmes, voire lorsque l'on croit l'orage passé. Mais si elle instaure un suspense au récit, gardons à l'esprit que la violence n'est pas qu'un ressort narratif, mais bien un élément incontournable dans un monde en proie au chaos. L'être humain la porte en lui et peut l'exprimer dès lors qu'il se retrouve dans une impasse, quitte à se confronter à sa propre fragilité.
        
   
   
  
  

Sagesse de Salomon

   
L'aspect guerrier d'Eden est également accentué par les avancées technologiques, qui permettent notamment aux hommes de disposer de nouvelles armes pour s'étriper. En particulier, la cybernétisation y connait un boom considérable, et perdre un bras au combat n'est plus une fatalité. Ainsi, certains n'hésiteront pas à se faire remplacer plusieurs parties de leurs corps, si ce n'est l'intégralité, ne gardant de leur ancienne vie biologique que leur cerveau. La série pose ainsi des questions que l'on retrouve très régulièrement dans des récits de science-fiction, autour des limites de la définition d'un être humain. De son côté, l'intelligence artificielle semble encore bien loin de la démocratisation, et le jour où il n'y aura plus d'hommes sur les champs de bataille n'est pas encore arrivé. Cela dit, l'émergence des Aïons marque un nouvel avantage du Propater face à ses ennemis. Et quelque part, ces soldats effrayants et déshumanisés représentent l'aboutissement de la violence apathique que décrit Hiroki Endo : des machines à tuer, sans états d'âme, voire sans conscience.
    
Cependant, à bien y regarder, outre le domaine de l'armement, le 22ème siècle selon Endô n'est pas si éloigné de notre quotidien. Pas de voitures volantes, pas de projections holographiques,... La course au progrès s'est-elle interrompue avec l'arrivée du closure virus ? Ce dernier, d'ailleurs, reste l'un des points centraux de la série, même si certains arcs s'en éloignent sans l'évoquer une seule fois. Et pourtant, son évolution reste l'élément le plus intriguant de la série, à partir du moment où l'on comprendra qu'il ne s'agit pas d'une épidémie comme les autres. Après avoir éradiqué une partie de l'humanité, pour laisser place à une nouvelle génération qui lui résiste, le voilà qui se trouve une volonté propre en mutant et en formant les Cloids. Il devient ainsi un personnage à part entière de la série, trouvant même son propre porte-parole, et son influence sur l'Humanité ira beaucoup plus loin qu'une infection de masse. Eden s'ouvre alors à d'autres théories métaphysiques sur la conscience collective et ouvre la voie d'une perspective d'éternité.
   
Afin de préparer le bagage scientifique de sa série, Hiroki Endô a consulté de nombreux ouvrages, mais ne s'est contenté de les survoler pour en retenir les thèses et progrès les plus saugrenus (cf son interview à la fin du tome 1). Et l'on retrouvera en effet tout un éventail de ces idées fort à propos dans un manga d'anticipation, comme la cybernétisation précédemment évoquée, ou encore les nanomachines. Il sera également question d'astrophysique, de trous de vers, de téléportation quantique et même de la théorie du Big Bang. Tout un programme, qui se mélange pourtant parfaitement dans la richesse de la série et qui se mêle dans une certaine cohérence jusqu'à des révélations finales éblouissantes.
    
 

© 1998 Hiroki Endo / Kodansha Ltd.

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