Eden - Actualité manga
Dossier manga - Eden

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Sommaire

Publié le Mardi, 03 September 2013


Exode

 
 

Plaisirs de la chair

       
Une humanité en perdition face à un virus, des massacres à la pelle dans une ambiance froide,... Présenté ainsi, Eden pourrait passer pour une série dramatique bien indigeste. Fort heureusement, l'aspect tragique de ce Monde est contrebalancé par des personnages qui s'accrochent envers et contre tout. La vie continue, et l'Humain a une capacité d'adaptation unique. Il dispose d'un instinct de survie lui permettant de relativiser ce qui l'entoure, et de "faire avec", de "passer outre". Souvent, l'on sentira les héros résignés, face à la fatalité de ce monde, et d'une mort qui peut arriver à tout moment. Et pourtant, cela ne les empêchera pas de sourire, de rire, de s'attacher les uns aux autres, ou de s'aimer. Bref, de donner à la vie un sens plus large que la simple préservation de l'espèce.
    
Si nous avons parlé d'une violence froide, il est important de noter que l'œuvre compte également un lot assez conséquent de scènes de sexe. Une thématique presque inévitable dans ce registre, mais Hiroki Endô traite la question avec une très grande intelligence, en évitant l'écueil du fan service. Il fait partie de l'histoire car il fait partie de la vie, et l'auteur nous l'expose une fois de plus d'une manière très objective, sans voile de pudeur ni angles de vues grossiers. Nos héros font l'amour comme tout un chacun, parfois de manière passionnée, parfois plus détachée, voire sous l'emprise de l'alcool. Et les premières expériences d'Elia, au demeurant très cabotines, sont une étape incontournable de son développement psychologique. Et dans un récit traitant de thématiques aussi sombres, ces instants d'un bonheur fugace sont un véritable point de chute, au-delà de tout l'aspect lubrique que l'on pourrait imaginer.
   
Plus étonnant encore, l'auteur s'essaie parfois à quelques touches d'humour. Il s'agit souvent d'un humour se plaçant en-dessous de la ceinture. On pensera notamment à cette scène où Elia ne porte qu'un tablier pour seul vêtement, afin d'essayer de dérider ses amies, sans oublier les scènes sexuelles pré-citées. Un comique aussi potache peut surprendre de la part d'Endô, mais après tout, nous lui autoriserons ces quelques facéties qui savent temporiser le récit. Car l'art de l'auteur consiste dans la pertinence de leur placement : nos héros ne blaguent que quand il est l'heure de rire. Quand viennent les combats, le propos devient immédiatement bien plus sérieux. Assez ponctuels, ces rares moments de joie permettent donc à la série de respirer, et nous rassurent quant au fait que l'Homme ne s'en remet pas qu'à sa bestialité. Après tout, ces moments de grâce ne représentent-ils pas l'idéal auquel nous aspirons tous ?
  
    
 
 
  

Apôtres

   
Eden a également comme particularité de nous propulser d'un bout à l'autre de la planète, dans des histoires qui se suivent mais qui ne se ressemblent pas toujours. Nous passerons ainsi, successivement, de la traversée des Andes à la découverte du passé des protagonistes, d'une tentative d'extraction d'otages à l'univers de la prostitution au cœur de Lima, d'un mouvement rebelle d'une peuplade d'Asie Centrale à une enquête de longue haleine. Soit autant d'occasions de rencontrer de nouveaux protagonistes, ou d'en retrouver des anciens, aux apparitions plus ou moins attendues. L'œuvre s'étoffe ainsi d'une richesse inégalée, abordant tous les thèmes sans complexe, et sans jamais sortir de sa cohérence propre.
   
La série dispose ainsi d'une palette de héros très variés, auxquels nous aurons tout le loisir de nous attacher. Chacun dispose de ses propres motivations, agissant pour son propre compte, pour une cause, ou pour le bien de l'Humanité en général. Leurs individualités sont affirmées par des flashbacks qui osent prendre leur temps, quitte à s'éloigner de la trame principale, même si quelques raccords permettent de reconstituer le puzzle. Mais la cohésion temporelle passe également par quelques sauts dans le temps, afin de voir nos héros mûrir et évoluer au fil des ans. Sans oublier, évidemment, la Mort, qui peut rattraper nos personnages à tout moment, voire lorsque l'on s'y attend le moins. De ce fait, on se met à chérir ces héros malheureux en gardant en tête cette crainte de les voir tour à tour disparaitre, une fois que chacun est arrivé au terme de son destin...
      
    
  
    
 

Chemin de croix

  
Enfin, n'oublions pas l'aspect religieux qui anime l'œuvre, jusqu'à en imprégner son titre. Hiroki Endô s'autorise de nombreuses références à la Bible, Ennoa et Hana étant présentés comme les Adam et Eve d'un monde nouveau, devant sortir de leur paradis perdu pour se confronter au reste du monde, en compagnie d'un ange-gardien métallique justement nommé Chérubin. Plus tard, on découvrira le courant gnostique, qui motive les décisions du Propater, et qui affirme l'existence d'un autre monde, baignant dans la lumière et dans la paix. Cet absolu sera concrétisé par les mutations du virus vers le Cloid, tandis que surgiront les figures de Maya et Leetheia en tant que guides de l'humanité. Rester un simple mortel, où rejoindre cet au-delà composé de consciences mêlées, où tous les êtres ne forment plus qu'un courant unique ? La décision appartiendra à tout un chacun. L'intrigue met donc ses personnages face à un choix, face à un acte de foi aux portes de leur mort. Et si cette alternative nous était offerte, que ferions-nous ?
   
Mais avant d'arriver à ce choix, nos protagonistes seront passés par moult mésaventures, soient autant d'épreuves jalonnant leur destinée. En particulier Elia, le "fils prodigue", que nous suivons de l'enfance jusqu'à son affirmation en tant qu'adulte, qui forge progressivement son caractère en découvrant la violence de ce monde, et en assistant à la disparition de ses proches de manière impuissante. Certes, Elia n'a rien d'un saint au sens ou la chrétienté pourrait le définir : il s'initie au sexe, à la drogue, et même aux meurtre. Mais ce n'est là qu'une manière de subsister dans ce monde, régi par ces règles décadentes. Par ailleurs, le jeune homme ne semble croire en rien d'autre qu'en lui-même, et se construit en tant que tel. Le tout, pour parvenir à une forme de bonheur, de plénitude, que d'autres iront trouver en se plongeant dans le Cloid. Faut-il condamner ces gens-là pour autant ? Dans son entretien à la fin du premier volume, Hiroki Endô présentait sa vision de la religion, en exposant l'idée que l'Homme se sert de Dieu pour compenser ses propres faiblesses, qu'il cherche un substitut en répétant inlassablement ces erreurs. Au travers d'Eden, nous suivons des êtres livrés à eux-mêmes, dans un Monde où plus rien n'a de sens, et où ne subsiste que deux perspectives : croire, ou agir.
  
   

© 1998 Hiroki Endo / Kodansha Ltd.

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