Broken Blade - Actualité manga
Dossier manga - Broken Blade

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Sommaire

Publié le Vendredi, 03 June 2011


Une mécanique bien huilée

 
Résumer Broken Blade à un cocktail réussi de la fantasy avec le mecha, avec pour toile de fond géopolitique sophistiquée et amitié malmenée, serait bien injuste. Si le seinen de Yunosuke Yoshinaga reste fidèle à certains codes... c'est pour mieux les transcender. S'il peut être comparé à d'autres ténors... c'est pour mieux les dépasser et acquérir une identité bien à lui. Et lorsqu'il emprunte à d'autres mangas... c'est pour mieux déborder du cadre restreint dans lequel il est censé s'enfermer.

Tant dans l'univers, le scénario, la narration, l'ambiance, Broken Blade reprend les bonnes recettes de l'âge d'or du RPG japonais et des mangas de fantasy, pour devenir un seinen riche, complet, prenant et étonnamment intense.


Terre de guerre

 
De prime abord, le scénario est classique : un groupe de jeunes amis qui se sont connus lors de leurs classes militaires se trouvent dans des camps opposés lorsqu'un conflit éclate. Mais l'intrigue de Broken Blade est beaucoup plus complexe qu'elle n'y paraît. Ce seinen tisse autour du choix entre guerre et amitié. Ce thème simple est vite enrichi d'un aspect géopolitique poussé. L'auteur n'en fait jamais trop sur cet aspect, ce qui permet à son scénario de très vite gagner en profondeur et en épaisseur sans tomber dans une quelconque lourdeur. La force des deux premiers tomes est là : l'univers est posé rigoureusement, le monde dans lequel on est plongé apparaît riche et complexe avec l'évocation des forces en présence et les incidences sur la géopolitique de Cruson. Un développement rapide de l'intrigue permet de nous transmettre bon nombre d'informations essentielles dès le départ. En résumé : à la manière d'un RPG, de façon finalement très scolaire, les bases sont posées et l'intrigue monte progressivement. Cela aboutit à un début de série maîtrisé et captivant, ce qui demeure rare pour une série du genre.

Hormis la façon dont est établi l'univers, les éléments tendant vers la fantasy sont multiples.

Comme dans tout bonne série fantasy qui se respecte, il y a une source d'énergie exclusive qui est à la base du fonctionnement de l'univers. Il s'agit ici du quartz. Une monnaie et des unités de mesure (le « meïl » pour la taille) originales sont inventées.

Les modes de gouvernement privilégiés à Cruson sont la monarchie (à Kreeshna), l'oligocratie militaire (Athnès) ou la théocratie (Owland et sa Papesse). Les trois puissances sont évidemment fortement influencées par des aspirations impérialistes et tellurocratiques.

Il y a aussi l'habituel flash-back sur le passé commun des quatre héros principaux, Lygatt, Hözl, Shee-Gyun et Zeth. Il faut bien voir comment est née l'amitié pour mieux la mettre à mal.
 
 
  
  
  

La guerre et les Hommes

 
Du côté des tempéraments des personnages, Broken Blade fait dans le déjà vu. Lygatt découvre une capacité qu'il est le seul à posséder et détient la clef du conflit entre ses mains en pouvant maîtriser le proto-Golem, plus puissant que les modernes. Effacée derrière un sens profond de la dignité, on peine à percevoir chez Hözl, qui règne sur Kreeshna, une envie de tout laisser tomber face au conflit, même si on se doute que ce désir est bel et bien là. Shee-Gyun cache ses sentiments derrière un caractère aigre-doux. Cleo au contraire extériorise à fond, attachante mais légèrement cruchette. Zeth est la caricature du taciturne confronté à un choix difficile, pressé par son frère qui a déclenché le conflit de tenir son rang. Gilg ne fait pas mieux, en tant qu'incarnation du surdoué qui, derrière une apparence sauvage s'expliquant par un passé où il a été meurtri, a finalement bon fond. Ainsi, comment trouver les personnages de Broken Blade intéressants devant une telle abondance de clichés ? La réponse est très simple : l'auteur, en les confrontant à l'horreur de la guerre, les fait évoluer vite, et bien. Au milieu du combat, quel sera le parcours de ces héros guerriers, neutres ou pacifistes ? Les convictions évolueront-elles ?

Lygatt, au début extrêmement commun, une fois plongé dans la guerre, acquiert ainsi une tout autre dimension. La remise en cause de ses anciens liens, la culpabilité naissant de ses choix (causer indirectement la mort de l’homme qui vient de lui sauver la vie, l'adversaire mourant malgré tout, supporter les reproches des alliés, blesser gravement Zeth), son manque de pouvoir lié au quartz (car sans Delphing, Lygatt n'a plus d'importance) et un événement majeur intervenant dans le tome 8 le transformera radicalement. Zeth peine à savoir quoi faire face à ses anciens amis, d'autant plus qu'un secret semble ne pas lui avoir été révélé à propos des conditions de reddition de Kreeshna. Son incapacité à combattre après sa blessure le changera. Il en est ainsi de l'ensemble des personnages, qui, de conventionnels à l'excès, deviennent vraiment plaisants. Écrasés par un destin qu'ils n'ont pas choisi, tous se débattent pour faire évoluer les choses et supporter la mort de leurs compagnons.

L'abandon des stéréotypes transparaît de même à travers un aspect anti-manichéen. L'auteur offre différents points de vue en se plaçant tantôt du côté de Kreeshna, tantôt de celui d'Athnès, développant avec le même soin les personnages de ces nations opposées. La fédération Athnès apparaît belliciste mais la raison de l'invasion, qui nous est expliquée dans le second volume, est plus complexe. Kreeshna est en fait attaqué pour s'être rendu complice d'une tentative d'invasion d'Athnès par Owland. Or, la tentative d'invasion n'est pas si évidente et Owland intervient peu. Qui a raison, qui a tort ? Doit-on recourir au conflit armé ? Tout cela jette le trouble dans l'esprit des personnages (et du lecteur), qui devront en permanence négocier avec ce type de questions, et bon nombre de facteurs inconnus, n'étant pas au fait des secrets bien gardés de leur propre camp. L'auteur montre, avec l'amitié qui se noue entre Shee-Gyun et Cleo, de camps opposés, que malgré des cultures différentes, les sentiments humains sont les mêmes partout. L'anti-manichéisme a beau être mis en avant, le mal reprend souvent ses droits, accentué chez certains personnages. Yunosuke Yoshinaga effectue un joli parallèle psychologique entre un Gilg sociopathe originaire de Kreeshna et des jeunes filles psychopathes originaires d'Athnès (Leea, Nikê et Leto).

On retrouve enfin des situations traditionnelles de la fantasy. Mais toutes sont traitées avec subtilité. Il en est ainsi du triangle amoureux entre Lygatt, Shee-Gyun et Hözl, qui n'est clairement pas là pour satisfaire le lecteur. Au détour de scènes glissées çà et là, de dialogues limités entre Hözl et Shee-Gyun, de contacts d'une froideur intense, on voit bien le malaise entourant les rapports entre le roi et la reine. Cette tension est développée de façon tacite, jusqu'à un dialogue déterminant dans le huitième tome. De même, la rivalité des débuts entre Lygatt et Zeth est reléguée au second plan tant la guerre prend le pas sur d'autres considérations. Les rapports entre personnages sont donc beaucoup plus complexes qu'ils n'en ont l'air. Broken Blade, c'est finalement l'illustration parfaite du proverbe « les apparences sont trompeuses ». Dès le premier tome, ce seinen quitte le voile de la banalité apparente pour surprendre et s'enrichir.

Pour définitivement se soustraire à des perspectives ultra-classiques, la série fait preuve d'une petite singularité qui revêt pourtant une grande portée : les personnages sont plus vieux qu'à l'accoutumée, les héros tournant autour des 24-25 ans. Et cela n'est franchement pas anodin. Combien de fois a-t-on vu des adolescents, voire des enfants, confrontés à la guerre et autres situations chaotiques, pour adopter des attitudes d'une maturité improbable ? Le mythe de la jeunesse pure et innocente confrontée au chaos et aux désillusions est un des chevaux de bataille de la bande dessinée nippone depuis Akira. Parfois, c'est évidemment pour le meilleur : dans Narutaru et Bokurano, l'auteur sonde par exemple les bassesses de la psychologie infantile. Mais dans une majorité de cas, les réactions ne sont pas toujours réalistes. En optant pour des personnages plus âgés, Broken Blade se permet d'éviter toute incohérence ou exagération, les jeunes adultes confrontés à la guerre ayant des réactions somme toute plus en adéquation avec leur âge.
  
  
   
 
 

La guerre ? Tout est pourtant si beau.

 
Univers travaillé, personnages agréables... La mécanique est bien en place. Mais il manque quelque chose... Quelque chose de très important. Faire resplendir, mettre en valeur. Il manque l'huile.

Cette huile, c'est évidemment le graphisme de Yunosuke Yoshinaga. S'agissant des décors, l'auteur nous fait profiter de cités aux architectures renversantes. Mieux encore, la capitale de chaque nation a une configuration différente propre à sa culture du pouvoir. Bynnon-Ten, capitale de Kreeshna, rappelle, en tant qu'oasis isolée, des capitales moyen-orientales antiques, tendance médina entourée de remparts. La capitale d'Athnès, Ilyos, est une métropole militaire dont l'ossature semble avoir été conçue pour se protéger d'une bataille. La capitale d'Owland, Bahrr-Al, est une citadelle géante et troglodytique surplombant un précipice. Devant une telle diversité, tout adorateur de fantasy l'avouera volontiers : qu'affectionne-t-il plus que ce genre de décors improbables et superbes ? Les (trop) rares doubles pages sur lesquelles l'auteur peut s'exercer sauront convaincre. On est tout aussi ravis devant le souci du détail apporté, notamment dans les intérieurs (les différents palais, la chambre de Shee-Gyun, la maison de Lygatt). On observe une dualité, là encore traditionnelle dans une série du genre, entre industrialisation et campagne. La maîtrise technologique est bien présente dans les villes tandis que les villages plus reculés sont des proies faciles pour l'envahisseur. La plupart des combats entre Golems ont lieu dans des décors hostiles et escarpés constituant l'essentiel des terres de Cruson.

Le design des personnages est fin et clair. Les héroïnes étant ravissantes, Yoshinaga nous offre quelques beaux moments de fan service, pas particulièrement déplacé puisqu'on a là simplement des situations quotidiennes, demoiselles à la sortie du lit ou en maillot de bain...

Face à cela, le mecha design paraît assez décevant. Hormis le Delphing, on peine à reconnaître les Golems lors des batailles... mais cet inconvénient est mineur, car Broken Blade s'inscrit dans le genre mecha à sa manière.
 
 

Broken Blade © YOSHINAGA Yûnosuke / Flex Comix Inc. / Doki-Doki

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