Zero pour l'éternité - Actualité manga
Dossier manga - Zero pour l'éternité

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Sommaire

Publié le Vendredi, 25 April 2014


Kamikaze, kezako ?

  
S'il le fait de façon moins prononcée (ou en tout cas, moins directe) que L'île des téméraires ou Tsubasa, les ailes d'argent, Zero pour l'éternité marque dès son synopsis par son abord du thème des kamikazes. Kamikaze, un mot que, dans le fond, nous autres Occidentaux connaissons très mal, juste par le biais d'idées préconçues qui, sans forcément toujours être fausses, n'abordent que la face visible de l'iceberg.

Quelque part, cela est valable aussi chez les Japonais, dont l'avis sur la question peut être très ambivalent et assez incertain. Elevés au rang de héros patriotes à leur mort, les kamikazes ont également longtemps été mal considérés par une partie de leurs pairs, qui les voyaient un peu comme des parias. Aujourd'hui, cette ambivalence est toujours présente. Tandis que la droite nationaliste rate rarement une occasion d'honorer ces soldats morts pour le pays, la question de l'extrémisme aveugle de leurs actes se pose toujours et divise. Néanmoins, il y a un élément sur lequel la majorité des Japonais semblent se rejoindre : une indignation plus ou moins prononcée face au glissement sémantique qu'a connu le mot "kamikaze" au fil des décennies, et encore plus depuis le début des années 2000 et les attentats du 11 septembre 2001, où le terme "d'attentat kamikaze" a plus que jamais amalgamé dans l'esprit collectif ce mot à celui de terrorisme. Aujourd'hui, le mot "kamikaze" semble instantanément rattaché au terrorisme par beaucoup, ce qui choque une majorité des Japonais, et qui semble avoir été le point de départ de l'écriture de l'oeuvre chez Naoki Hyakuta, comme le laisse penser l'insistance, dans les premières pages du manga, sur les principales idées toutes faites liées au terme de kamikaze : le terrorisme, la gloire aveugle envers l'Empereur, le cri patriotique "Banzaï" (l'équivalent de notre "hourra", qui signifie "prospérité éternelle"). Idées que l'oeuvre s'appliquera ensuite à contrecarrer.

Pour mieux comprendre le terme de kamikaze et pour mieux cerner pourquoi beaucoup de Japonais ont été offusqués par le glissement du mot, il convient surtout de remonter aux origines du terme.
Formé des mots "kami" ("dieu") et "kaze" ("vent"), le terme signifie littéralement "vent divin", et sa plus ancienne utilisation aurait été trouvée dans le Nihon Shoki, livre du 8ème siècle revenant sur les origines du Japon en présentant la famille impériale japonaise comme étant d'origine divine. Le mot y est utilisé pour désigner le vent qui semble souffler autour du sanctuaire de la déesse Amaterasu, comme un souffle divin.
Plus tard, on retrouve ce terme pour désigner les vents, typhons et tempêtes légendaires qui, au 13ème siècle, auraient anéanti la flotte de l'invasion mongole emmenée par Kubilai Khan.
Ensuite régulièrement utilisé pour qualifier des interventions divines, le terme est repris à partir de 1943-1944 par la Marine Impériale Japonaise pour désigner les pilotes qui, tels des "vents divins", fonce sur l'ennemi en offrant leur vie à eur "Dieu", l'Empereur. Dès lors, le terme est surtout rattaché auprès des étrangers à une très forte connotation nationaliste et à une idée de terrorisme. Une idée qui peut être vue comme très réductrice, au vu de l'histoire culturelle du mot. Pour le reste, la postface présente à la fin du tome 1 apporte tout ce qu'il faut d'informations.
  
  
  
  
  
Dans Zéro pour l'éternité, la première question que Kentarô se posera sur son grand-père sera d'ailleurs de savoir s'il était un terroriste. Il se rendra très vite compte que non. Et, au fil des témoignages, tout en en apprenant plus sur son grand-père, il découvrira certaines nuances liées au terme de kamikaze. Sur ce point précis, les auteurs parviennent à rester nuancés, à ne pas prendre trop parti, en présentant des cas de kamikazes très différents. Ainsi, à la question du volontariat des kamikaze (rappelons que tous les kamikazes étaient censés être volontaires, selon la Marine Impériale Japonaise), l'oeuvre, comme beaucoup d'autres récits, répond que c'était loin d'être toujours le cas. Il y a ceux qui n'hésitaient pas à offrir leur vie dans de véritables élans patriotiques ou pour sauver l'honneur de leur famille. Il y a ceux qui le faisaient après avoir été formés, conditionnés pour cela. Il y a ceux qui ne le souhaitaient pas, qui voulaient rester en vie pour diverses raisons, mais qui étaient contraint de s'exécuter, comme Kyûzô. L'oeuvre fait donc voler en éclats, parmi d'autres, les clichés sur le patriotisme exacerbé des pilotes suicidaires, sans pour autant prendre le parti inverse. Chaque cas était différent, car il y avait un homme derrière chaque kamikaze.

Par la suite, la série continue de contrecarrer les clichés, et les meilleurs exemples restent les confrontations de Kentarô et de Keiko avec le journaliste Ryûji Takayama, désireux d'aborder le sujet des kamikaze dans les documentaires sur la guerre qu'il prépare. La première rencontre voit se confronter deux visions des kamikaze, celle que se forge peu à peu Kentarô, et celle du journaliste, soulevant une certaine réalité en évoquant l'aspect volontaire de personnes prêtes à mourir pour leur Empereur et leur patrie. Au fil de cette conversation, le lecteur a tout le loisir de bien cerner les nuances de cette question du volontariat des kamikaze, en comprenant que rien n'est tout rose ou tout noir. Les clichés sur les kamikaze continuent de se fissurer, mais pas question non plus pour les auteurs de prendre le parti inverse. On reste sur un récit qui trouve le ton juste, apporte les nuances nécessaires sans prendre parti, s'intéresse avant tout aux hommes se cachant derrière les kamikaze.
Takayama réapparaît ensuite lors du cinquième témoignage de la série, prétexte pour un autre débat passionnant, abordant sans prendre exagérément parti un autre cliché : celui des kamikaze vus comme des terroristes. Les auteurs délivrent une vision forte des sentiments bien enfouis des kamikaze, désireux de préserver leurs proches malgré leurs souffrances intérieures. On ressort aussi intéressé par la petite pique envers un journalisme trop lisse, envers des medias incapables de lire entre les lignes ou ne faisant pas l'effort de le faire, et véhiculant dès lors des idées préconçues beaucoup trop artificielles.
  
  
  
  
  

Histoire d'une guerre

  
Mais Zéro pour l'éternité est loin de se limiter à la question des kamikazes : au fil des témoignages que Kentarô et Keiko recueillent, c'est un retour sur certaines grandes étapes de la 2nde Guerre Mondiale qui se dessine, et plus précisément sur celles qui ont animé la partie de cette guerre que nous, Occidentaux, connaissons généralement le moins bien : la Bataille du Pacifique, ayant principalement opposé les Japonais aux Américains.
En tant qu'Occidentaux, nous avons surtout connu des visions occidentales et surtout américaines de cette bataille, que ce soit en livres ou au cinéma, avec des visions tantôt très pro-américaines (à tout hasard, le film Pearl Harbor), tantôt plus nuancées, et parfois même avec une volonté d'aborder la chose des deux côtés (par exemple, le diptyque Mémoires de nos pères/Lettres d'Iwo Jima de Clint Eastwood).
Mais les témoignages purement orientaux sont plus rares à nous parvenir. Dans le registre du manga, on peut bien citer Gen d'Hiroshima ou le récent Dans un recoin de ce monde de Fumiyo Kôno, mais ces oeuvres s'intéressent plus aux dommages collatéraux chez les civils. Comme déjà dit, il y a également Tsubasa les ailes d'argent et L'île des Téméraires, mais ceux-ci se centrent beaucoup plus sur les kamikaze. Quant à la série-fleuve Zipang de Kaiji Kawaguchi, si elle nous immerge en plein dans la bataille, l'uchronie finit par amplement prendre le dessus sur l'aspect historique.
Zéro pour l'éternité peut donc être vu comme un manga très intéressant sur le plan historique, en ceci qu'il s'agit d'un manga qui offre enfin une vision plus orientale et pleine de petits détails des grandes affrontements qui ont animé la Bataille du Pacifique. Cela, on le découvre au fil des différents témoignages de ceux qui ont vécu la guerre.
  
  

Focus sur une guerre méconnue...

  
Il y a d'abord, le premier témoin, Mr Ishioka/Hasegawa, qui côtoya Miyabe en automne 1942 à la base de Rabaul, le "front des fronts" selon les dires du témoin, et une base-clé pour aller, à 1000km de là, se battre dans les airs à Guadalcanal. Une bataille difficile dans la mesure où il fallait trois heures de vol pour se rendre à Guadalcanal, et que sur place les pilotes n'avaient que dix minutes de temps pour combattre. Un focus sur Rabaul et Guadalcanal qui est approfondi via le troisième témoin, Genjirô Izaki, vétéran de Rabaul. Les auteurs offrent à nouveau un récit clair, qui fait ressortir avec fluidité les enjeux stratégiques que représente notamment la base de Guadalcanal, avec ce qu'il faut d'informations. Ainsi prend-on parfaitement conscience des risques fous pris par les aviateurs s'élançant vers Guadalcanal... Quant au cinquième témoignage, historiquement il dresse un portrait clair de l'enjeu des attaques spéciales après la défaite japonaise de Guadalcanal et la prise de Saipan par les Américains.

Entre les premier et troisième témoins, il y a le deuxième, le dénommé Itô, qui a participé aux côtés de Kyûzô aux célèbres batailles de Pearl Harbor et de Midway, vers les débuts de la Guerre du Pacifique. Le témoignage d'Itô en dévoile plus sur ces deux batailles-clés : Pearl Harbor, attaque-surprise japonaise couronnée de succès et marquant bel et bien le début de la Guerre du Pacifique, et Midway, première grande défaite japonaise lors de cette guerre. Avec clarté, en allant à l'essentiel, Souichi Sumoto nous présente les grands étapes de ces deux batailles qui ont marqué l'histoire, mais loin de se contenter des habituels clichés, il nous les dépeint sous un angle que l'on ne connaît pas forcément. Nous expliquant l'importance des porte-avions dans la bataille et les qualités requises pour qu'un bon pilote puisse s'y poser, le mangaka nous narre également avec précision l'impact stratégique qu'ont eu les avions dans cette guerre maritime et aérienne. Quant aux clichés sur Midway, oubliez-les : la suffisance et la prétention japonaise lors de cette défaite y sont dévoilés de façon intéressante, sobrement et efficacement, sans parti pris flagrant.

  

  
  

... et sur les conditions militaires de l'époque

  
Au fil des retours, sous un angle méconnu pour nous Occidentaux, sur ces grands affrontements, les auteurs glissent également nombre d'informations sur des détails plus ou monis petits, autour des conditions militaires de l'époque, que cela porte sur la hiérarchie extrêmement stricte ou sur des informations techniques.

Un très bon exemple est le premier témoin, Mr Ishioka/Hasegawa, second maître et ancien enseigne de vaisseau de deuxième classe de la marine impériale japonaise. A travers ses souvenirs, nous découvrons les conditions très dures et strictes qu'il a vécues quand il a commencé en tant que mécanicien sur un cuirassé en 1936. Sous couvert d'inculquer l'esprit glorieux de la Marine Impériale Japonaise, les hauts placés faisaient subir les pires brimades aux subalternes, roués de coups pour n'importe quelle raison (pont pas assez propre, course trop lente...). Nous apprenons, entre autres, que les brimades étaient pires dans la Marine que dans l'Armée de Terre, car dans la Marine les subordonnés n'ont pas de fusil pour se défendre. Les auteurs évoquent aussi les entraînements à l'aérodrome militaire de la ville de Kasumigaura, et ne lésinent pas sur les détails quand il s'agit d'évoquer les qualités et les limites des avions, pas toujours fiables et qui tombaient souvent en panne.

Par la suite, vous découvrirez des détails sur les différents grades et métiers militaires (maîtres et seconds maîtres, ingénieurs, mécaniciens, escorte de bombardiers...), sur les différents types d'avions et leurs spécificités (par exemple, les qualités et limites de vitesse des bombardiers G4M1, le rôle des chasseurs...), sur la délicatesse d'être pilote sur un porte-avions...

La liste des détails est longue, et ce dossier n'ayant pas pour but de dévoiler d'un bout à l'autre toutes ces richesses, arrêtons-nous là. Il ne faudrait pas gâcher le plaisir de la découverte à la lecture.
    
    

EIEN NO ZERO © 2010 by Naoki Hyakuta / Souichi Sumoto / FUTABASHA PUBLISHERS LTD.

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