Tokyo Babylon - Actualité manga
Dossier manga - Tokyo Babylon

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Publié le Jeudi, 22 December 2011


La critique de la société japonaise

  
  
« Les gens font le mal parce qu'ils sont vraiment tout seuls. »
 
 
Les œuvres des CLAMP ont bien des buts, l’amusement, la poésie, l’amour, l’épopée ou la création d’un univers totalement original. Mais Tokyo Babylon est bien le seul manga du studio à avoir pour objectif premier la satyre, la critique. Les jeunes femmes ont réellement façonné ce scénario pour porter un regard de jugement sur la société actuelle japonaise, et les choses choquantes qu’on peut y trouver à chaque coin de rue, dans chaque foyer, sans distinction aucune. Ainsi ses personnages ne sont que des observateurs extérieurs face à la cruauté du monde, essayant d’agir à leur niveau contre le marasme d’horreurs qui grouille dans les rues animées de la capitale nipponne. Si l’on pouvait croire que le fantastique, l’occulte et le quotidien de Subaru l’exorciste étaient au centre du manga, on se rend rapidement compte que la véritable finalité est un regard acerbe et juste sur ce qu’on cache tous les jours. Cela va d’ailleurs nous surprendre dès le titre, explicité en début de tome 1. Tokyo Babylon, on voit que le nom de la plus grande des grandes villes, la plus agitée, est couplé avec celui de l’ancienne et puissante cité qu’a été Babylone. Cette cité qui a été détruite de l’intérieur, à cause de l’arrogance de ses habitants et de leur confiance. Rongée par le vice, Tokyo est dans le même cas et son aspect immense, impersonnel, et impitoyable est similaire à sa celui de sa compagne. De la même manière, c’est Tokyo seule qui causera sa propre perte en l’année 1999, annoncée comme la fin du monde. A quelques années de cette date fatidique, la situation est bien sombre dans les rues et sous les lumières artificielles incessantes, on retrouve les cadavres sur le bas côté de ceux laissés à l’abandon, écrasés par l’anonymat et la suffisance de la masse. On remarque d’ailleurs rapidement que cette idée de groupe, de masse en mouvement est importante : tant que l’on y adhère, par sa place sociale, par sa manière de pensée, par son apparence tout va bien. Mais si l’on a le malheur de s’en écarter, alors elle vous laisse sans hésiter choir et vous noyer dans le déluge de souffrance tue et cachée de l’ensemble des habitants. Personne n’est à l’abri de sombrer, même en voulant s’élever encore plus haut on finit toujours par redescendre. Au final, plus les individus sont nombreux et entourés, plus ils sont isolés et désespérément seuls. Parce que Tokyo, tout comme Babylone, a été abandonnée de Dieu et se complait dans le vice jusqu’à imploser dans quelques années, quand l’année 1999 et l’aube du prochain millénaire arrivera.

Pour illustrer leurs propos, les CLAMP n’hésitent pas à aborder une réalité assez sombre mais jamais exagérée, en exposant des histoires de vie très différentes qui nous révèlent des sujets de société toujours tabous, mais pertinents, quoiqu’il faille bien admettre que certaines histoires soient maladroites. Si certaines ont un impact incroyable en termes d’émotion, d’autres se révèlent trop vite expédiées, et tombent dans une certaine mièvrerie. On est même proche de l’agacement tant certains messages sont trop lourdement amenés, comme des morales dont on se passerait bien. L’étendue des thèmes est toutefois suffisamment importante pour que l’on ne s’ennuie pas et que la redondance ne soit jamais présente. Le plus évident, le suicide. Acte suprême de souffrance et de désespoir, qui signifie que la personne n’avait plus aucune échappatoire. Dernière porte de sortie possible, elle signe pourtant forcément un regret, quelque chose de non accompli, ce qui enchaine alors facilement l’âme au lieu de regret, ou à l’objet désiré. Cet acte symbolique emprisonne l’esprit, qui même dans la mort souffre, et finit par hanter une personne, un endroit, un objet. Parce que c’est le propre des âmes damnées. C’est le cas de figure le plus facile à voir pour un exorciste, puisque le plus courant. Mais Subaru se penche aussi sur les répercussions psychologiques et mystiques de certaines autres situations. Pour son travail il va par exemple devoir pénétrer dans le psychisme d’une jeune fille violée, qui a décidé de s’endormir à jamais plutôt que d’affronter la difficulté insurmontable du quotidien. C’est lui qui va la libérer de cette peur incessante et de cette sensation de jugement faussé. Au détour de ses balades dans la ville, il va aussi croiser une jeune femme ayant fait appel à la magie pour combler son chagrin. De par son métier et ses connaissances, Subaru la repère immédiatement et il découvre l’horreur qui survit à cette femme détruite : le meurtre de sa toute petite fille, orchestré par un individu relâché pour troubles psychiatriques. C’est donc la plupart du temps son travail qui le conduit à se confronter à la douleur des individus, comme cette petite secte de trois jeunes filles qui se mettent en danger par l’utilisation erronée de la magie noire.

 
 
 
 
On peut y voir aussi des maltraitances sur des enfants, de l’ijime qui est un sujet fréquent et établi dans la société japonaise, mais aussi des sujets plus divers comme la problématique de la pénurie des dons l’organe, et en filigrane les limites de l’éthique médicale qui met en regard les émotions et la loi. De manière plus générale, Subaru est souvent confronté de par son travail à la solitude des individus dans leur ensemble, à la rupture du lien social à tout âge, quitte à inventer des mécanismes compensatoires pour s’en sortir (notion d’être une personne « spéciale » et non plus simplement rejetée par la société, par le groupe), la place de l’individualité dans un ensemble qui de toute façon doit s’habiller de la même façon, penser suivant une même ligne de conduite. Les inégalités face à la mort, face à la douleur ou face à l’incertitude sont toujours reliées aux histoires décrites, dans une réelle volonté d’insuffler un peu d’humanité à ces situations.  Mais d’autres thématiques sont abordées sans forcément que le jeune homme soit appelé pour un travail. Il va par exemple découvrir presque par hasard que la place des personnes âgées est terriblement menacée dans cette société de la jeunesse et de la performance. C’est un passage des plus réussi, où une famille n’a plus assez de revenus pour vivre dans le luxe, et le père de la maîtresse de maison est une charge supplémentaire au sein du foyer. C’est ainsi que tous les malheurs et autres détails inconfortables sont rejetés sur lui, allant jusqu’à pervertir les enfants qui disent des choses affreuses sans s’en apercevoir. Notre héros se prendra d’affection pour ce vieil homme qui a exercé un métier qui passionne Subaru. Son dernier geste envers sa fille est tellement touchant qu’on en vient à vraiment s’émouvoir sur la vie de ce grand père, si pressé de réaliser une ancienne promesse afin de pouvoir partir …

Et pourtant, le but du manga n’est pas de s’étendre sur la psychologie des victimes. Elle nous est évidemment exposée afin de mieux comprendre ce qui se joue, mais jamais travaillée ou façonnée à l’extrême, au contraire. Certains semblent même ne pas avoir d’identité propre ou réellement départagée de la masse, et ce sont seulement les contenus des situations qui intéressent les mangakas. On s’intéresse beaucoup plus à l’évolution du héros, des répercussions que son métier aura sur sa vie, et surtout sur le lien qui l’unit à Seïshiro. Ainsi ce sont les vécus de ces expériences qui sont pertinents, nous dévoilant la personnalité de notre héros et construisant peu à peu sa vision de la vie, remettant même parfois en compte ses valeurs ou ses croyances. Cependant, cette focalisation des CLAMP gâche parfois la lecture sur certaines histoires trop courtes : on ne peut être ému par la déchéance d’une société si l’on ne peut la comprendre. Il suffit certes de regarder le monde dans lequel on vit, mais cela n’est pas assez pour éprouver de la compassion envers ces pauvres hères qui souffrent dans une masse écrasante d’anonymat. Ces gens, donc, n’ont souvent pour nous aucun passé et presque pas d’avenir. Tout ce qui compte, c’est de voir Subaru s’affaiblir et surtout Seïshiro agir pour voler à son secours. Notre héros au grand cœur se rend compte que tout n’est pas si évident, que tout n’est pas forcément comme il le prévoit et que les forces occultes ne se maitrisent pas, et ne sont en aucun cas prévisibles. Les tréfonds de l’âme humaine sont tout juste soulevés, mais c’est fait avec adresse.



TOKYO BABYLON © CLAMP/SHINSHOKAN Co., Ltd.

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