Dossier manga - Shin Takahashi

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Sommaire

Publié le Jeudi, 09 September 2010


Les thèmes abordés et les personnages retranscrits

 

Époque de pureté

 
Pratiquement dans toutes ses œuvres, les héros et héroïnes de Shin Takahashi sont des enfants, des adolescents, voire de jeunes adultes. Mais jamais ayant dépassé la trentaine, jamais possédant déjà un véritable tempérament adulte. Et cela pour une raison très simple. Pour lui, l'enfance reste la meilleure représentation de la pureté qui soit. A cet age là, on n'est pas encore tout à fait entré dans la démence qui anime la vie active. Dans la lignée de cela, il choisit d'ailleurs de narrer ses histoires à travers les yeux de ses personnages, et non pas en considérant le lecteur comme un spectateur omniscient. C'est sans doute là l'une de ses plus grandes réussites car il parvient, toujours avec énormément de justesse et de précision, à retransmettre la naïveté de ses protagonistes, leur non-compréhension de ce qui se trame autour d'eux, et leur insouciance contagieuse.

Dans Larme Ultime, il est question d'une guerre. Laquelle ? Finalement on le ne saura jamais vraiment. Mais ça n'a pas vraiment d'importance car, de toute manière, le monde de Shuji se résume presque exclusivement à sa ville, sa famille, ses amis, et Chise. Il ne cherche pas à comprendre le pourquoi du comment. Il se retrouve simplement devant le fait accompli, et doit progresser en fonction de cela. Cet aspect quelque peu brumeux, ce manque d'information, alors que ça aurait pu être un défaut, vient finalement transcender l'oeuvre comme jamais. Faisant passer le lecteur d'une scène de chaos général, d'apocalypse implacable à une scène de tendresse extrême sans crier gare, en nous faisant oublier par la même occasion les malheurs de ce monde en décomposition. Clairement, jamais la série n'aurait pu avoir le même impact en traitant les choses de manière plus distante. C'est la proximité avec les personnages qui lui donne toute sa force, et cela, grâce à la pureté et à l'espoir qu'ils portent en eux.

Cet aspect enfantin est poussé à l'extrême, et peut-être même de manière un poil abusive, dans Fragment. Icolo est un cas particulièrement intéressant de par la manière dont le monde qui l'entoure l'a façonné. Depuis toujours, on lui a inculqué les bonnes manières et l'importance capitale d'aider son prochain, de vivre en paix et en harmonie avec ceux et celles qui l'entourent. Malgré le fait qu'elle travaille comme une esclave, malgré les brimades des gens du palais ayant, suite à un coup d'état, renversé la royauté en place, malgré ses conditions de vie misérables, elle est déterminée à faire de son mieux car elle pense dur comme fer que tout cela n'est rien d'autre que son devoir. Magnifique exemple de naïveté s'il en est. Et, finalement, c'est complètement logique que, lorsqu'elle se fait attaquer par la Junte, lorsque son petit monde bien réglé s'écroule, qu'elle voit droit dans les yeux la bassesse du monde dans lequel elle vit, qu'elle craque de manière saisissante en pleurant à chaudes larmes pratiquement sans jamais s'arrêter.

D'ailleurs, ce côté lacrymal, ces sentiments exacerbés propres à la jeunesse risque d'en rebuter plus d'un. Et, s'il est vrai que par moment, dans Fragment surtout, Takahashi en fait probablement de trop, ce n'est pas pour autant réalisé sans raison aucune. Cela se justifie de par le fait que la plupart des personnages qu'il met en scène sont au bord de la rupture et que, étant en plus de cela encore des enfants, ils ne peuvent simplement pas se retenir lorsque la goutte qui fait déborder le vase tombe enfin. Face à tout ce qui les entoure, les oppresse, les dépasse, ils ne peuvent finalement que pleurer. C'est la seule chose qu'ils soient en mesure de faire pour se protéger de toutes ses agressions extérieures tout à fait incompréhensibles à leurs yeux. Si j'ai donné précédemment l'exemple d'Icolo, on peut également retrouver tout cela dans le personnage de Chise, mais d'une manière différente, bien entendu, en mettant en avant son statut d'arme ultime et les carnages qu'elle a causé.

Cependant, derrière cette faiblesse apparente, se cache en réalité une grande force. Car non, les personnages de Takahashi ne sont pas juste de simples machines à pleurs, au contraire, ils sont également capables de faire preuve de caractère lorsque c'est nécessaire. Shuji en est un bon exemple. Lui qui, jusqu'à présent, vivait sa vie de manière quelque peu rêveuse, sans trop se soucier de son futur ou des gens qui l'entourent, va radicalement changer avec l'arrivée de la guerre. Tout d'un coup, il prend conscience de nombreuses choses et se montre beaucoup plus débrouillard, beaucoup plus enclin à prendre les devants et à ne pas se laisser faire. Ses retrouvailles avec Fuyumi sont assez démonstratives de cet état d'esprit. Lui qui, autrefois, n'avait pas pu résister à ce premier amour, lui qui aurait probablement cédé à nouveau en temps normal, va, cette fois-ci, malgré quelques faiblesses, ne pas se laisser marcher sur les pieds. Il a désormais quelque chose à défendre corps et âme, et il ne se privera pas de le faire.
   
  

Le faucheur de rêves

 
A l'inverse, la vision de Shin Takahashi des adultes est pour le moins pessimiste. Pour revenir une nouvelle fois sur Larme Ultime, les adultes qui y sont présentés le sont pratiquement tous de manière négative, à quelques exceptions près. Les soldats dans un premier en temps. Ils sont résignés à mourir, ne semble plus croire à un quelconque avenir, veulent juste éliminer le plus possible d'ennemis avant de rendre l'âme et se venger de tous ces monstres qui les attaquent. Mais au final, ils sont juste terrifiés, terrifiés à l'idée de mourir, terrifiés à l'idée de ne plus pouvoir revoir leurs proches. Ceux qui ne sont pas au front, eux, perdent les pédales, à l'image du père de Chise qui, au lieu de tenter de rassurer les siens, au lieu de les protéger, reste avec un air béat devant la télévision, regardant les mêmes images défiler en boucle. Ou bien, ils se montrent plus maladroits que jamais, faisant les mauvais choix aux pires moments, comme le père d'Akemi qui ne sera finalement pas là durant les derniers instants de celle-ci, préférant aller courir derrière l'espoir imaginaire de trouver un médécin, ou plutôt fuyant son trop plein de responsabilités. Le pire restant peut-être encore le scientifique, tentant vainement de racheter ses fautes envers Chise, offrant quelques pilules à Shuji pour la maintenir "humaine" plus longtemps, restant là à observer avec son air dépité et abattu, en quête de rédemption.

Dans Le dernier été de mon enfance, c'est encore une autre vision de l'adulte qui nous est donnée de voir. Ici, davantage encore, on les présente comme baignant dans de la méchanceté gratuite, dans la peur de ce qui est différent et de ce qui dérange. Pourquoi ce comportement détestable à tout va ? Parce qu'ils ont perdu leurs rêves, voila tout. Évidemment, on peut voir cela comme une forme de naïveté de la part de Shin Takahashi. Mais pas forcément. Car, encore une fois, cela s'inscrit dans sa volonté de présenter ses oeuvres à travers des personnages enfants et non pas adultes.  L'exception à ce niveau-là est probablement Haru. Mais, au contact des jeunes qui l'entourent, elle va, justement, retrouver cette imagination qu'elle avait perdu, ces petits bonheurs ridicules et pourtant tellement importants qu'elle avait oubliés, ces moments qui nous font nous sentir plus vivant que jamais.
  
 
  
  

La bêtise humaine

 
Dans la continuité du point précédent, on peut donc aisément conclure que Takahashi est loin d'être tendre avec l'espèce humaine et la société contemporaine. Même s'il adopte un style tout à fait différent d'un Mohiro Kitoh ou d'un Jiro Matsumoto, il cherche néanmoins à mettre le doigt sur différents aspects négatifs de notre monde. Ou, en tout cas, il invite le lecteur à le faire.

Le plus évident, sans surprise, est le problème de la guerre. Thème au demeurant très classique mais qui sera ici traité de manière particulière. En fait, Takahashi ne présente pratiquement jamais à ses lecteurs des scènes violentes, des fusillades sanglantes, des combats acharnés où les membres giclent allègrement. Pourtant, il aurait pu très aisément tomber dans ce piège, Chise étant en effet un instrument idéal pour offrir du grand spectacle au public. Mais il choisit au contraire de s'attarder sur tout ce qui se passe en dehors des affrontements. Les moments d'attente, ceux durant lesquels on a l'occasion de réfléchir, de se demander ce qu'on fait là, les moments où l'on compte les morts, où l'on voit si son pote est encore en vie ou non. Et ces passages se révèlent bien plus horribles psychologiquement parlant qu'on aurait pu le croire, et cela est magnifiquement incarné par Chise qui, après quelques volumes, perdant peu à peu son humanité, ne souhaite plus attendre que les prochains ordres arrivent, elle veut se battre à tout prix et tout de suite pour ne pas avoir l'occasion de se souvenir de ce qu'elle a fait, de Shuji et de ses proches. Il n'y a pas si longtemps, pourtant, elle souhaitait tout sauf remplir ses missions sanglantes.
Néanmoins, il arrive parfois que Takahashi change de registre, comme dans Love story, killed, où il est beaucoup plus cru et développe un récit plus violent et glauque.

Dans Fragment, ce sont les croyances et la manipulation des médias/du gouvernement qui sont abordés. En effet, d'une part le peuple pense encore que c'est la famille royale, vivant dans son beau château digne d'un conte de fée, qui gouverne le pays et, d'autre part, ils pensent provoquer la colère divine en tentant d'utiliser la machine volante censée les sauver de leur fin imminente. Dans la mesure où l'on se trouve ici dans une oeuvre avant tout destinée à un public plus jeune, la critique est également moins présente ou, en tout cas, moins perceptible dans un premier temps. Néanmoins, elle est bel et bien là et gagne en profondeur au fur et à mesure que le récit progresse et se montre, d'une certaine manière, assez acerbe. Puisque, quand on y réfléchit un peu, on se rend compte que les habitants du royaume sont dans une impasse. Ils sont de toute manière condamnés à périr tôt ou tard du fait de la neige qui les ensevelit chaque jour un peu plus et, d'un autre côté, leur seul échappatoire se retrouve inaccessible de par la faute de leurs dieux. Pas vraiment bienveillants, les dieux, pour le coup.

Enfin, dans Le dernier été de notre enfance, c'est surtout de xénophobie dont il est question. Les habitants du village dans lequel ont vécu Haru et sa mère les ont toujours détestées pour des raisons aussi multiples que stupides. Dans un premier temps, simplement parce qu'elles étaient étrangères. Et ensuite, parce qu'elles n'allaient pas à la messe le dimanche comme tout le monde. Pourtant, elles n'ont jamais fait de mal à qui que ce soit en tant que tel. Mais l'obstination des gens est tenace, il faut croire. Et, finalement, il n'y a que les enfants qui appréciaient cette dame "marginale".

Tout cela, Shin Takahashi ne le jette pas non plus à la figure du lecteur de manière grossière et intempestive. Il retranscrit simplement des évènements et chacun pourra se faire sa propre opinion de tout cela. D'une certaine manière, on pourra parfois prendre le parti des habitants du village, voyant par exemple Haru débarquer dans une simple robe légère à l'enterrement de sa mère. Libre à nous également de nous attarder plus longuement sur l'un ou l'autre thème, sans pour autant que la lecture n'en soit perturbée ou perdre de sa fluidité. Takahashi cherche avant tout à transmettre des sentiments, pas des dissertations sur ce qui est bien ou mal, sur ce qui est juste ou erroné.
 
 

L'amour comme source de vie

 
Et, puisque l'on parle de sentiments, l'un de ceux qui prédomine le plus dans ses oeuvres est l'amour, ou l'amitié, suivant quel duo on suit. Car Takahashi aime fonctionner avec des binômes: Shuji et Chise, Icolo et Blanco, Haru et Taro. Le fait que chacun de ses couples soient différents est aussi particulièrement intéressant et permet à chaque fois d'aborder les choses sous un angle de vue différent.

Dans le premier cas, on retrouve un amour typique d'adolescent. L'un comme l'autre sont maladroits et au départ ne savent pas vraiment ce qu'ils font ensemble. Chise a demandé à Shuji de sortir avec elle parce qu'Akemi lui a dit de le faire, et Shuji a accepté parce qu'il trouvait le visage de Chise mignon, voila tout. Pourtant, un évènement inattendu avec l'arrivée de la guerre va tout chambouler et, ce qui ne devait être qu'une amourette vite oubliée va devenir bien plus. Le dernier chant d'amour sur cette petite planète, comme l'écrit si bien Takahashi. On est ainsi invité à les suivre au jour le jour, témoin des gaffes de Shuji qui ne sait pas comment s'y prendre pour témoigner son affection et de la timidité de Chise qui n'arrive à communiquer vraiment ce qu'elle ressent que par le biais du journal commun. Par moment, cette relation apparait comme relativement inintéressante et même gonflante. Pourtant, on se rend compte qu'après tout, les réactions de l'un et de l'autre ne sont pas si exagérées que cela et que, replacées dans leur contexte, elles sont même parfaitement crédibles.

Qui plus est, le lien qu'entretiennent les deux jeunes gens est tout sauf immuable.
Il évolue même grandement tout au long de l'aventure. Dans un premier temps, bien évidemment, avec la découverte de la nature réelle de Chise, ensuite lorsque Shuji retrouve Fuyumi, lorsqu'ils décident de ne plus être qu'amis, et enfin lorsque tout espoir semble perdu et qu'ils s'enfuient pour vivre leurs derniers instants de bonheur. Au fil de leur aventure, chacun est devenu indissociable à l'autre. En définitive, il se trouve que l'on est là en présence d'une relation terriblement touchante et maîtrisée qui a de quoi faire rougir bon nombre de shojos et de joseis et qui aura, à coup sûr, marqué les esprits.

Le cas d'Icolo et de Blanco est nettement différent. Ils sont plus jeunes et ce qui est avant tout mis en avant est la notion d'ami. Pour ce faire, Takahashi choisit des personnages diamétralement opposés. Icolo n'a jamais eu d'ami, elle ne sait pas vraiment en quoi cela consiste ni ce que ça représente. Blanco, inversement, conditionne toutes ces relations sociales sur la notion d'ami ou d'ennemi. Si son interlocuteur est un ami, il lui vient en aide, dans le cas contraire, il s'en débarrasse. Cela donne lieu à une situation pour le moins intéressante.
D'un côté on se retrouve avec un Blanco pour qui cette notion n'est pas vraiment conditionnée par des sentiments. C'est davantage une question de vrai ou de faux, de blanc ou de noir. Il n'y a pas d'alternative et il ne fait pas dans la demi-mesure. Il ne prend pas la peine de se demander si ce qu'il fait est bien ou mal, si il blesse Icolo ou si au contraire il la réconforte. Et cette dernière, elle, se demande sans cesse quelle est la signification réelle d'un ami. Elle ne sait pas comment elle doit considérer Blanco, quels sentiments elle éprouve pour lui. De l'amitié, de l'amour, ou plutôt un échappatoire inespéré ? Qu'est ce qui la pousse à rester attachée à lui ? Elle n'a pas encore de réponse à fournir.

Pour Haru et Taro, on est une nouvelle fois confronté à quelque chose de différent. Ici, c'est plus une amitié qui se forme. Mais une amitié qui sera décisive dans l'évolution du personnage d'Haru. Elle qui était désabusée, ne voyant aucun avenir concret se profiler à l'horizon, va, au contact du jeune garçon, petit à petit entrevoir la vie différemment. Avec une âme d'enfant, oui et non. Sa relation avec Taro va surtout lui permettre de se rendre compte de ce qui ne va plus chez elle et lui redonner le gout de la vie. Et, dès lors, en ayant retrouvé cette part d'insouciance qui lui manquait, elle va pouvoir devenir réellement adulte. Et, dans le même temps, Taro va, lui aussi, grandir au contact d'Haru, trouvant sa voie grâce aux multiples expériences auxquelles il sera confronté.

Voila donc trois manières différentes d'aborder les choses, mais toujours avec la même finalité, toujours tournée vers l'espoir. Seul, il est impossible d'avancer, et c'est ensemble que l'on peut batir son avenir. Un message simple, mais terriblement vrai.
    
 
 
  
 

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