Sex & Fury - Actualité manga
Dossier manga - Sex & Fury

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Publié le Vendredi, 29 July 2016


Bonten Tarô, le mangaka tatoueur

 
 

Graphismes et tatouages

 
Bonten Tarô était obsédé par l'art du tatouage. Ainsi, plusieurs des personnages décrits dans les histoires courtes de ce recueil sont des maîtres tatoueurs. Ils ont tous la particularité d'être fermement impliqués et passionnés par le tatouage, et baignent facilement dans le milieu de la mafia japonaise. Dans l'histoire « Le maître tatoueur » par exemple, le personnage principal tient à créer l’œuvre d'art parfaite, et la femme qu'il tatoue est quelque peu déshumanisée, dans le sens où il va l'adorer en tant qu’œuvre d'art et non comme être humain. C'est un ton récurrent dans les histoires de Bonten Tarô, un ton « extrême » où les personnages se perdent dans la folie ou la violence, ils sont déséquilibrés. Dans « Ruri la femme tatoueuse », Ruri succède à son père, par pure passion. En bref, Bonten Tarô n'a pu s'empêcher, au cours de sa carrière de mangaka, de promouvoir cet art du tatouage qu'il aimait tant et qu'il pratiquait en parallèle.

Le résultat est convaincant. En effet, le tatouage étant un art graphique, il est adapté à l'esthétique dessinée (et donc la bande dessinée). Les dessins de femmes, nues, seulement couvertes de tatouages de dragons ou autres figures intimidantes, sont du plus bel effet sous la plume de Bonten Tarô. En outre, le tatouage est intimement lié au milieu des yakuzas, ce qui permet au scénariste de poser un cadre classique mais efficace : celui des histoires de gangster. Bonten Tarô parle d'ailleurs en connaissance de cause puisqu'en tant que tatoueur, il a fréquenté les yakuzas (il le précise dans son interview au début du livre).

Outre cela, le dessin de Bonten Tarô est classique mais efficace. Le design des personnages n'est pas spécialement élaboré, mais la dynamique est là. Les séquences de violence sont saisissantes grâce à la brutalité de la narration. À noter que le trait de l'auteur peut varier selon le type de récit qu'il dessine. En effet, ses histoires d'horreur, surtout, adoptent un style un tantinet plus réaliste, plus proche des standards occidentaux.
 
  
  
  
  

L'esprit contreculture de Bonten Tarô

 
Les histoires du recueil correspondent à l'émergence du gekiga. Cette typologie de manga, véritable révolution à l'époque, correspond à la mise en scène d'histoires résolument dramatiques et adultes, avec si possible un découpage plus cinématographique que les mangas classiques. Bonten Tarô emboite le pas de ses collègues sur ce point. Dans ses scénarios, il sera donc question de gangsters, d'horreur, de violence, de sexe, servis par un graphisme nerveux et explosif.

L'héroïne de « Délinquante des temps modernes » par exemple, peut évoquer Lady Snowblood de ses confrères Kazuo Koike et Kazuo Kamimura : une femme élégante et vengeresse, qui n'hésite pas à brandir une arme pour remettre à leur place des hommes trop sûrs d'eux, et qui a des relations avec des femmes. Quelques personnages de ce type sont apparus au Japon en manga et au cinéma.

Tout cela pour vous dire que lire Sex & Fury, c'est avoir un superbe échantillon du gekiga et de la contreculture de cette époque. Cet aspect est d'ailleurs renforcé par la distinctions des histoires par thème : gangsters, horreur, guerre, qui n'est pas sans évoquer les catégories d'histoires des pulp comics.
 
 

Testament d'une époque et d'une culture

 
En fin de compte, les mangas de Bonten Tarô ne sont donc pas spécialement novateurs, sachant que son œuvre dans le gekiga suit et précède des travaux de la même fibre. Cependant, la quintessence du gekiga est contenue dans ses mangas, et même plus : sa personnalité. On sent dans sa façon de dessiner et de composer les histoires que son esprit fourmille de pitchs, qu'il a un réel besoin de coucher sur papier ses idées. Le trait est dynamique, net, presque tranchant et traduit probablement sa vitesse d'exécution, puisqu'il livrait un nombre colossal de pages par mois. Il était un artiste jusqu'à la moelle, qui ne cessait de travailler, de dessiner, de colorer...

Ainsi, ses mangas du gekiga sont un véritable reflet de société à eux seuls. À l'instar du nouvel Hollywood au cinéma aux États-Unis, le gekiga pose des questions sur la violence d'une société. L'ensemble des histoires de Bonten Tarô est très représentatif de tout cela, de l'ébullition artistique, jusqu'à une forme de politique. Témoin de son temps et de son pays, Bonten Tarô mériterait même que le monde entier ait mieux accès à son travail. Les cinéphiles ont déjà pu obtenir un aperçu de son œuvre à travers le film Sex & Fury sorti en 1973, qui adapte l'une de ses histoires courtes. Le recueil au Lézard noir lui rend bien évidemment hommage à travers son titre.
 
 
  
 
 

Un travail éditorial qui porte le propos de l'artiste

 
Pour autant, le travail réalisé par les éditions Le lézard noir fait honneur à l’œuvre de cet artiste atypique. D'une part, l'ouvrage est parfait dans sa conception. C'est un bel objet, avec de solides couvertures cartonnées et un papier de qualité supérieure. La solidité de l'ouvrage ne l'empêche pas d'être correctement maniable, ce qui garantit un confort de lecture maximum. Mais surtout, les choix du contenu sont plus que judicieux. On pourrait se poser la question de savoir s'il ne fallait pas publier une partie de ses mangas shôjo. Probablement que ces travaux-là ne se mélangeraient pas de la meilleure manière avec le gekiga. La présence d'une large introduction à la vie de l'auteur, sous forme de biographie et de traduction d'un entretien permet d'apprécier au mieux les mangas qui vont suivre. En réalité, ce travail éditorial est nécessaire pour saisir l'essence de son travail, qui pourrait paraître plus anecdotique si on l'étudie de manière brut, chapitre par chapitre. Enfin, l'ouvrage présente un véritable aspect artbook : en plus des textes agrémentés de photos d'archives et des mangas, il comporte plusieurs sections d'illustration pure. Sont présents la traduction d'un « manuel » du tatouage juste avant les premiers chapitres du manga, ainsi qu'un portefolio à la fin. Toutes ces illustrations sont colorées, et retranscrivent la portée artistique du dessin de Bonten Tarô. À propos des couleurs, étant donné le matériel utilisé pour éditer le livre (c'est-à-dire les diverses revues directement scannées), des pages de manga monochromes sont présentes en plus des pages en noir et blanc et des pages couleur. Cet aspect dénote un petit côté artisanal plutôt plaisant, aspect renforcé par la conservation des publicités d'époque.

Sex & Fury est donc l'archétype du recueil qui doit autant sa qualité au travail de l'artiste qu'à celui de l'éditeur. C'est un « beau livre », construit de manière cohérente, avec un maximum d'exhaustivité en qui ce concerne l'appréhension d'un artiste, tant sur son art que sa vie. La première et la quatrième de couverture préfèrent d'ailleurs montrer des photographies de Bonten Tarô plutôt que ses mangas. La mise en lumière d'un exercice artistique est donc totale grâce à l'édition.
 
 

© by BONTEN Tarô

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