Pluto - Actualité manga
Dossier manga - Pluto

Reader Rating 16.50 /20

Sommaire

Publié le Vendredi, 09 September 2011


Une histoire, deux visions


Un récit incontournable


Le grand pari imposé à Urasawa était que son œuvre doive à la fois suivre l’histoire originale de Tezuka, sans pour autant en être un copié-collé pur et simple, ce qui aurait été d’un intérêt relativement faible. Macoto Tezka a d’ailleurs refusé les premières esquisses des héros de la nouvelle œuvre, trop ressemblantes à leurs modèles originaux. Aussi, pour mieux comprendre Pluto, il faut tout d’abord comprendre Astro et « L’histoire du Robot le plus fort du monde ».
   
  
Pluto tel qu’il apparaît en première page du « Robot le plus fort du Monde ».
   
  
Sortie en 1964, cette histoire est considérée aujourd’hui encore comme l’une des plus populaires aventure du petit robot de Tezuka, qui y rassemble la plupart de ses idées sur le monde de la robotique. La relative linéarité de l’histoire a de quoi laisser perplexe les jeunes lecteurs d’aujourd’hui. En effet, Tezuka ne met que peu de temps à dévoiler l’identité du nouvel ennemi de son héros fétiche, puisque Pluto apparaît dans toute sa splendeur dès la première page, accompagné de son commanditaire. L’intitulé de la mission d’éradication est explicité sur la planche suivante, la première victime sera déjà à pleurer en page 4, et une première rencontre entre Pluto et Astro aura lieu en page 6 ! En quelque sorte, voilà l’extrême opposé de la montée du suspens d’Urasawa. Pourtant, réduire « Le robot le plus fort du monde » à une simple succession de combats entre machines jusqu’à une confrontation finale attendue serait une grave erreur. La richesse de l’histoire de Tezuka vient des attitudes paradoxales de Pluto et de ses semblables. D’abord, on s’amusera de voir le roi de la destruction impitoyable avec ses adversaires, mais devenant inoffensif, voire maladroit, devant des êtres humains ou d’autres créatures robotiques ne faisant pas partie de ces cibles à abattre. Ensuite, on s’étonnera de voir les ennemis s’entraider par moments, jusqu’à avoir des dettes mutuelles, mettant en lumière l’opposition entre affinités fraternelles et destins programmés. Enfin, on comprendra que le problème ne vient pas d’eux mais bien de leurs créateurs, n’ayant aucun scrupule à faire s’affronter leurs enfants synthétiques. Tezuka dénonce la course à l’armement, et n’hésite pas pour cela à égratigner l’image iconique d’Astro, le faisant passer de gentil justicier aimé de tous à une effrayante machine de guerre. L’escalade de la puissance n’entraîne que haine et destruction, et, malgré un récit porté sur l’action et la violence, c’est bien une morale pacifique qui ressortira devant l’absurdité de ces combats inutiles. Si la naïveté typique de la saga est bien présente, les différents niveaux de lecture et les rebondissements marquants par rapport à l’univers d’Astro sont sans doute à l’origine de la popularité de cette histoire.

La mission d’Urasawa est donc de mettre en évidence les pivots importants de l’histoire de Tezuka, tout en entrant dans son propre univers bien loin de la naïveté originelle. Si l’auteur a baptisé son adaptation « Pluto », c’est sans doute au vu de l’immense complexité de la personnalité du robot d’origine. Après un Johann à l’influence omniprésente dans Monster et un Ami  dont l’identité mystère est une des questions fondamentales de 20th Century Boys, Urasawa reprend son traitement favori du méchant de l’histoire : présenter d’abord ses émois, ses ressentis, ses motivations, ses dilemmes, avant de le dévoiler en pleine lumière. Ainsi, l’auteur explicite le dilemme robotique de Pluto au travers d’une double personnalité. Bien que les autres combattants de la nouvelle originale soient assez vite expédiés, l’auteur parvient à leur imaginer une histoire personnelle à chacun, en gardant toutefois la plupart des éléments clés : le Zéronium de Gesicht, l’énergie photonique d’Epsilon, l’esprit de lutteur d’Hercule,… Parfois, la comparaison s’effectuera même dans le traitement final de ces personnages, reprenant à l’identique certains points que le lecteur attentif s’amusera à déceler. Aussi, pour que les nostalgiques du Dieu du manga s’y retrouve, Urasawa réadapte certaines scènes-clés, de manière parfois similaire à l’extrême. Par exemple, citons la rencontre entre Pluto et Uran, réinterprétée à merveille par Urasawa, et qui dans les deux cas est une scène marquante dans la découverte de la complexité psychique de la terrible machine. Au-delà d’Astro Boy, on s’amusera également à rechercher au sein du manga les quelques références au maître que l’auteur distille de-ci de-là : un médecin marron, un lion blanc, les prénoms Adolf et Robita,… et bien d’autres qui auront sans doute échappé à votre serviteur !
Au final, les deux œuvres iront se confondre dans leur conclusion, presque identique sur certaines planches et dans le message véhiculé. Ainsi, l’essentiel est là, quelle que soit notre préférence parmi les deux œuvres, prouvant la pertinence d’une morale ayant encore une portée à l’heure actuelle.


 
 
 

Entre anticipation et réel

 
Dans ses nombreuses histoires, Naoki Urasawa a toujours insisté sur l’importance de repères temporels explicites pour le lecteur. Monster présente une Allemagne soufflant les braises de la réunification, 20th Century Boys oscille entre la nostalgie des années soixante et le fantasme du passage au XXIème siècle,… Ici,  l’auteur nous emmène histoire vers une histoire de science-fiction, un thème encore inédit pour lui hormis les pistes d’anticipation de son dernier succès. Aussi, le lecteur est en droit de se demander : Quand l’histoire de Pluto se situe-t-elle ?

Revenons à ce qui a lancé le projet de cette adaptation : la naissance de fictive de Pluto, qui eut lieu selon Tezuka le 7 avril 2003. Le monde a donc fini par dépasser l’an 2000 et rejoindre l’époque qu’avait imaginé le mangaka dans ses œuvres, en étant bien éloigné des fantasmes de voitures volantes et de cybernétisation de l’imaginaire collectif des années 50 et 60. Dans son adaptation, ce n’est donc pas notre futur qui est présenté par Urasawa, mais bien… le futur de Tezuka, soit une version parallèle de notre propre présent ! La technologie y a pris un envol encore plus considérable, ce monde-là n’ayant sans doute pas connu de crise pétrolière pour sortir de sa période d’essor des trente glorieuses. Le contexte géopolitique y a pris d’autres orientations, l’Europe se réunifiant en un gigantesque état fédéral, d’autres pays révolus y retrouvant leurs heures de gloire comme la Perse, au prix de nombreuses guerres. Les grandes villes se sont hissées à la verticale dans d’immenses tours reliées par des passerelles aériennes, mais où certains lotissements ont gardé un aspect ancien, et où les vieux quartiers sont encore conservés à leurs pieds. Bien sur, ce monde est surtout marqué par l’imminence des robots, rendant de nombreux services aux humains jusqu’au point d’avoir obtenu des droits de protection et d’égalité. Qu’il s’agisse de rendre des services ou de partir au combat à la place des hommes, les robots ont pris une part plus qu’importante dans la société, et sont au cœur de nombreuses problématiques…

Pour convaincre le lecteur de cette hypothèse, l’auteur décide de distiller de nombreux points de raccord avec notre propre réalité. Et notre réalité, en 2003, fut surtout marquée par la guerre en Irak. Naoki Urasawa s’inspire librement de ce conflit pour offrir un passé commun aux différents robots protagonistes de l’intrigue et au passage, justifier leur puissance phénoménale. Faisant écho aux armes de destruction massive recherchées au Proche-Orient, ces robots deviennent une force à manipuler avec précaution et suscitant la convoitise. Ainsi, le roi de Perse très caricatural et stéréotypé de Tezuka est remplacé par un alter ego à Saddam Hussein, jusque dans la description de la chute de son régime. Renommés Etats-Unis de Thrace, les USA ont également une part importante dans le récit, en étant à l’origine de la commission entraînant l’assaut, et scrutent les évènements d’un œil lointain mais attentif. La quête de Pluto tient donc de la vengeance plus que de la domination, dans ce monde marqué par les batailles et déplorant de nombreuses pertes, humaines comme robotiques. Le mangaka nous ramène aussi à notre histoire en évoquant l’organisation du Ku Klux Klan, devenu ici le « KR », pour dénoncer certains extrémismes xénophobes envers ces machines conscientes. Enfin, le lecteur s’amusera à déceler quelques références médiatiques et cinématographique, comme le personnage de Brau 1589, version robotique d’Hannibal Lecter du Silence des Agneaux. Ces quelques points de repères à notre culture populaire permettent de rentrer encore plus aisément dans cet univers si lointain, et pourtant si proche…
  
 
 
  
 

Dans l’ombre du Père ?

 
Excellant dans le genre du thriller depuis de nombreuses années, Naoki Urasawa n’a pas hésité bien longtemps quant à la manière d’aborder l’histoire de Pluto. La succession de combats du récit de Tezuka devient ici une affaire de meurtres en série sur ces robots surpuissants, que l’auteur jumelle avec une autre lignée de crimes inédite pour mieux complexifier l’ensemble. Très vite, la simple affaire s’embrouille, les pistes se multiplient et on se complait à se perdre dans les méandres d’un scénario comme l’auteur est le seul à proposer. La patte Urasawa se retrouve également dans ces francs moments de vie, parfois très éloignés de la trame principale avant de la rejoindre par un moyen détourné. Ne serait-ce que pour renforcer le passif d’un des protagonistes ou bien pour enrichir l’univers d’un contact humain-robot supplémentaire, l’histoire s’étiole dans ces petits fragments souvent très réussis. Les quelques chapitres consacrés à North 2 et le pianiste Paul Duncan ont beau être assez éloigné des intrigues avant que le robot ne parte affronter Pluto, ils n’en sont pourtant pas moins essentiels à l’œuvre que le reste. Le lecteur y retrouvera même certaines de ses valeurs refuges classiques, des regards d’enfants jusqu’à une ambiance pré-apocalyptique, en passant par l’habituelle profusion de sentiments sincères. Bien sur, sachant qu’il partait sur une série relativement courte, Urasawa s’est sans doute restreint sur ces moments de pause, comme le témoigne l’accélération des évènements dans les trois derniers volumes. Mais la taille du récit ne l’empêche pas d’être complexe, avec ses nombreux indices épars et ses retours en arrière pour exposer des bribes d’un passé oublié. Dès lors, l’adepte assidu au style de l’auteur pourra déceler les pièges et même une partie de la vérité par lui-même. Les autres savoureront une relecture pleine de sens, où les indices préliminaires sauteront aux yeux de manière évidente. C’est là la marque d’un récit parvenant à garder sa cohérence sans être dénué de surprises !

Le succès de la recette narrative d’Urasawa n’est plus à faire, pourtant, Pluto aura pu faire naître une relative lassitude auprès d’une partie du lectorat. Un manque d’ambition en général, des effets de manche attendus,… Ces critiques sont assez compréhensibles : après avoir fait ses armes dans le polar avec Monster, et après s’être livré entièrement avec 20th Century Boys, son œuvre fleuve aux multiples facettes, l’auteur revient avec Pluto sur une histoire beaucoup plus posée. Si Urasawa a voulu rendre hommage à Tezuka en réalisant au passage un de ses rêves d’enfance, il a sans doute mésestimé le poids de cet héritage. Après deux fins controversées, l’auteur ne pouvait se permettre de gâcher la conclusion de cette histoire, n’étant pas le seul acteur de ce projet éditorial. Aussi, les évènements se succèdent avec plus de facilité que d’habitude, les révélations ne tardent pas à tomber de manière explicite et le récit s’intensifie jusqu’à un épisode final maîtrisé dans une certaine perfection. Cependant, le tout manque sans doute d’audace, de la même folie qui pouvait faire basculer 20th Century Boys dans le burlesque ou la pure tranche de vie. Cette absence d’émotion, hormis pour les protagonistes les plus en lumière comme Gesicht, peut retranscrire une certaine froideur dans la machinerie scénaristique d’Urasawa. S’il revisite le récit de son père spirituel en l’arborant dans un tout autre registre, le mangaka dût néanmoins se plier au respect des personnages et de certains points-clés de l’histoire, minimisant la prise de risques. Néanmoins, Pluto n’en reste pas moins une excellente série pleine de surprises, rattrapant ces quelques lacunes par son ambiance de science-fiction unique dans la carrière de l’auteur, amenant des thématiques nouvelles autour de la robotique qu’il saura sublimer, dans la grande lignée d’Osamu Tezuka et d’Isaac Asimov.



PLUTO © by Naoki URASAWA / Studio Nuts, Osamu TEZUKA, Takashi NAGASAKI, Tezuka Productions

Suivre les commentaires du dossier

Ajouter un commentaire

*


Le code HTML est interprété comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

Si vous voulez créer un compte, c'est ICI et c'est gratuit!

> Conditions d'utilisation
MN Actus
Dernières news News populaires News les plus commentées Fermer

Dernières News