Les Gouttes de Dieu - Actualité manga
Dossier manga - Les Gouttes de Dieu

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Sommaire

Publié le Jeudi, 04 March 2010


Un monde qui semble inaccessible

                
Les Gouttes de Dieu est un seinen dont le thème principal est le vin, symbole emblématique de la France et de sa gastronomie. Les Japonais apprécient les mangas thématiques sur tous les sujets possibles et imaginables comme le go, la boulangerie, la musique ou divers sports, et les auteurs japonais ont démontré leur capacité à rendre ces thèmes passionnants. Alors pourquoi pas le vin ?

Après le décevant Sommelier, également édité par Glénat entre 2006 et 2007, il y avait de quoi craindre le pire devant l'arrivée de ce nouveau manga œnologique. Car comment faire cohabiter le monde du vin, typiquement français, et celui du manga, japonais par excellence ? Tout simplement en ne cherchant pas à s'approprier une idée de la France, qui serait finalement caricaturale, comme le font Tadashi Agi et Shu Okimoto.

La série démarre donc comme une grande chasse au trésor, le but étant plus de découvrir douze grands vins que d'obtenir la cave paternelle. Un scénario construit comme une enquête policière, genre préféré des auteurs. Douze énigmes qui conduiront à un treizième vin, nectar suprême que sont les Gouttes de Dieu, qui donne son nom au manga. Les scénaristes lancent deux équipes à sa recherche, deux équipes que tout oppose, deux visions du vin comme nous le verrons plus loin.
La recherche du vin mystérieux s'organise toujours de la même manière. L'énigme est révélée, les deux protagonistes principaux partent chacun de leur côté, avec leur atouts en main. Ces investigations vont les mener à rencontrer différents personnages, différentes personnalités qui ont toutes une histoire liée au vin à raconter. On suivra le plus souvent Shizuku dans ses rencontres : avec un riche industriel à la recherche de vins chers plutôt que bons, avec cette jeune femme ayant perdu la mémoire, avec ce cuisinier faisant fuir ses clients car ne sachant pas marier plats et vins, avec ce peintre mourant recherchant le vin de sa jeunesse. Et chaque histoire se termine bien souvent dans un bar à vins, où le barman apporte parfois un dernier conseil à Shizuku.
De multiples histoires qui tournent autour du vin, permettant de découvrir de manière ludique un aspect toujours différent du monde de l'œnologie, un cépage particulier, une région viticole donnée. Et il y a de quoi faire, le titre se veut dense que ce soit dans les scenarii autant que dans les informations. Des informations qui ne sont pas pour autant étouffantes pour le profane, le texte n'est pas lourd. On peut parfaitement se permettre de passer à côté de la somme d'informations donnée par le manga sans perdre vraiment dans le suivi de l'intrigue. Un argument de poids pour le lecteur qui n'est pas vraiment intéressé par le vin -comme je le suis- mais qui se plaira à découvrir cet univers et à lire une très bonne histoire.
Le plus gros ennemi du titre, on le comprend aisément, est son renouvellement. Il faut éviter les répétitions pour garder un intérêt. Des histoires construites sur un même modèle, comme une série télévisée. Rien d'étonnant à ça, les Kibayashi ont travaillé à plusieurs reprises sur des scenarii de drama et la plupart de leurs mangas ont été adaptés en série live plutôt qu'en animé, les histoires s'y prêtant mieux. Au bout de dix tomes, on trouve déjà une certaine répétitivité ne serait-ce qu'en regard du schéma des histoires. Mais les auteurs savent rebondir en nous proposant des rebondissements inattendus. L'expérience des scénaristes se voit et on peut supposer que la série évitera au maximum les écueils.

Le manga et toute son imagerie s'intègre autant dans le Japon contemporain que le monde occidental. Si on retrouve la vie japonaise qui dépayse tant le lecteur occidental de manga -et qui participe à son succès- on retrouve comme un miroir de nombreux symboles de la culture européenne, française en particulier.  En plus de l'univers du vin, on retrouve de grands noms de la culture du vieux continent lors des séances de dégustation notamment. On y fait allusion à Léonard de Vinci, Picasso ou à Millet tout autant qu'on fait appel à la symbolique religieuse. Le vin est aussi le « sang du Christ » comme la toute première couverture du titre le rappelle. Rien d'étonnant au succès du titre : un dépaysement assuré pour le lecteur asiatique comme le support manga l'est pour le lecteur français. Mais le point fort des auteurs est qu'il ne japonise pas ces symboles, les livrant tel quel. On ne montre pas le français avec son béret et sa baguette sous le bras, pas d'appropriation malvenue qui rendrait le tout ridicule et risible pour le lecteur français. On reste loin des clichés.

Un point un peu négligé par le manga est le rapport à l’alcool. En effet, on ne parle pas ou très peu –on évoque l’ivresse- des effets délétères de l’alcool. Mais les personnages en font une consommation modérée recherchant d’abord un goût, un plaisir. Est-ce bien nécessaire d’en rajouter alors ?

N'y a-t-il rien de plus absurde qu'un ouvrage -une bande-dessinée qui plus est- vienne vanter les mérites des produits du terroir d'un pays étranger situé à plusieurs milliers de kilomètres? N'y a-t-il rien de plus absurde qu'un représentant en vin d'une compagnie productrice de bières au palais ultradéveloppé mais aux connaissances plus que limitées devienne le guide du lecteur de ce même pays? Et pourtant, le plus étonnant est que ça fonctionne!
  
  
Qui est Robert Parker Jr ?
Petit aparté concernant un nom récurrent dans le manga, celui d'une personne bien réelle, il s'agit de Robert Parker Junior. Né en 1947 à Baltimore et toujours en vie aujourd'hui, cet américain influence mondialement le monde du vin.



Dégustateur et critique de vins, ses avis sont retranscrits dans son guide. Son travail se distingue par une indépendance vis à vis des producteurs et négociants en vin, par une dégustation à l'aveugle systématique et en fin par une notation du vin sur 100. Un système de notation qui revient très fréquemment dans le manga. On ne s'étonnera pas de voir Miyabi s'écrier « noté 95 par Robert Parker Jr. ! ».
On lui reproche cependant d'uniformiser le goût du vin, la Parkerisation, car il impose ses critères de qualité de par son influence.
Et il n'est pas la seule personne réelle à voir son nom dans le manga, les producteurs célèbres sont bien souvent cités voire dessinés quand les investigations de notre héros le conduisent à s'intéresser à la méthode de production, à la touche personnelle de l'homme sur la fabrication du vin.
    
  
            
              
                

Le Vin: véhicule de l'émotion, porte du souvenir

   
Outre le côté ludique et l’aspect investigation, les Gouttes de Dieu est aussi un manga qui fait la part belle à l’émotion. Le vin étant un aliment, il est inévitablement lié au goût, à l’odorat et à la vue. Des portes sensorielles dont les auteurs usent et abusent pour donner de l’émotion aux personnages et au lecteur.
Plaisir de déguster tout d’abord. Comme le lecteur, Shizuku commence par là : appréhender le goût du vin, faire fi de l’acidité de l’alcool pour y découvrir de multiples saveurs. Cette sensation est graphiquement traduite par un paysage qui envahi littéralement les cases autant que le personnage. Une émotion qui en met plein les yeux et qui donne furieusement envie au fil des pages de goûter au vin.

Il est bien connu qu’un goût, un parfum sont capables de réveiller des souvenirs enfouis. C’est sur cette base que les auteurs utilisent également le vin à travers chaque aventure humaine qu’ils proposent. Chaque énigme, chaque recherche d’un vin est l’occasion de rencontrer d’autres personnes et de découvrir leur histoire. Grâce à un vin particulier, finement choisi,  Shizuku et Miyabi réussissent à faire renaitre dans leur rencontre les émotions oubliées, les souvenirs perdus qui ont décidé de leur personnalité actuelle. Ainsi on verra Shizuku retrouver le vin qui a marqué la jeunesse d’un peintre aujourd’hui mourant, un vin qu’il destinait à son fils mort avant lui. Shizuku retrouvera le vin qu’une jeune femme a bu juste avant de perdre la mémoire et voilà que celle-ci réapparait rappelée par le vin. Les auteurs utiliseront ce procédé également pour développer le passé des personnages secondaires.
Les vins choisis par Yutaka Kanzaki, ces vins à découvrir sont aussi destinés à faire revivre des souvenirs. Les souvenirs de Shizuku, fils aimé mais que la maladresse de son père a fait fuir. Un cadeau posthume à son fils, comme une lettre d’excuse pour un fils qui se rend compte qu’il est passé à côté de quelque chose.

Bien sûr tout cela est pétri de bons sentiments. Mais on évite toute mièvrerie, toute pleurnicherie inutile, en étant parfois limite et le titre n’en devient ni lourd, ni niais. Un bon équilibre qui rend la lecture agréable.
  
  
Shizuku/Isseï: les deux faces d'une même pièce
Les deux personnages principaux, frères malgré eux, rivaux dans la recherche des Gouttes de Dieu et dans la course à l’héritage représentent deux faces opposées. L’inné et l’acquis, l’émotion et la connaissance, le novice et le connaisseur. Deux visages de l’appréciation des choses et en l’occurrence du vin que les auteurs expriment à travers ces deux personnages.
Shizuku est avant tout là pour que le lecteur puisse s’y identifier. Totalement inexpérimenté, il apprend le monde du vin en même temps que lui. C’est son incroyable don gustatif qui fait la différence : il ressent chaque saveur, chaque parfum de manière exacerbée, grâce à l’entrainement de son père. Les gens qui l’entourent, Miyabi ou Chosuke, recherchent d’abord comme lui le plaisir dans le vin plutôt que la richesse ou la gloire. Un vin bon marché peut rivaliser avec un grand nom sur le plan de l’émotion.
Tominé est le connaisseur par excellence, seuls les grands noms semblent compter à ses yeux. Il ne se fie qu’à ses connaissances, choisit un vin sur son nom plutôt que le gouter. Les personnages qui l’entourent sont du même acabit, à commencer par Maki, plus sophistiqués, plus intéressés par la réputation du vin que par son goût.

Mais le temps faisant, chacun d’entre eux évolue pour se rapprocher un peu plus. Au travers de ses découvertes culinaires, Shizuku gagne en expérience tandis que Tominé cherche à retrouver ses émotions en dehors de tout savoir. Ainsi, il passera ses journées dans un parc d’attractions afin de retrouver les sensations de son enfance. Il est probable que les deux hommes finissent par se rejoindre dans leur façon de voir les choses. Peut-être un message des auteurs, selon eux l’expérience ne se bonifierait qu’avec le maintien des premières sensations.
                                 
                         
                   
                       
                 

© Tadashi Agi & Shu Okimoto / Kodansha Ltd.

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