Dossier manga - Green Blood

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Sommaire

Publié le Vendredi, 31 October 2014


Terre d'accueil : Five Points


Le 9 avril 1865, la Guerre de Sécession prend fin avec la capitulation de Robert E. Lee, le général en chef de l'armée des Etats confédérés. Six jours plus tard, le président Lincoln est assassiné alors qu'il s'apprêtait à lancer un programme de reconstruction des Etats sudistes. Cet événement empêche les Etats du Sud américain d'être prêts lors de la pleine entrée dans l'ère du capitalisme industriel, et cela ne fait qu'accentuer lourdement l'écart avec les Etats du Nord, plus riches.
C'est dans ce contexte que se développe au Nord la ville de New York, qui, du fait de sa situation, devient le point de départ d'une nouvelle vie pour de nombreux immigrants venus d'Europe. Le rêve américain semble à portée de main, la cité est considérée comme un eldorado, mais la réalité est tout autre pour beaucoup de migrants. La surpopulation guette très vite, et les minorités et personnes les plus pauvres n'ont d'autre choix que de se regrouper en un même lieu de l'île de Manhattan, un quartier dominé par un carrefour entre trois rues: Orange Street, Cross Street et Anthony Street, aujourd'hui nommées Baxter Street, Park Street et Worth Street. Ce quartier, c'est Five Points, unique lieu de refuge de tous les laissés pour compte du rêve américain.


Carte de Five Points en 1851 réalisée par Chris Robinson.
  
  
C'est dans ce quartier en forme de ghetto que se déroule la première moitié de la série. Masasumi Kakizaki dépeint avec force la part sombre de ce coin mal famé régi par les gangs, mais il est néanmoins nécessaire, pour mieux comprendre l'oeuvre, de revenir sur l'histoire du quartier et démêler le vrai du faux.

Avant les années 1860, le quartier existait déjà, et il n'était pas encore tout à fait ainsi, même si tout le destinait à devenir un quartier à la mauvaise réputation.
Basé sur un marais mal asséché, il est établi dans les années 1820, mais l'état incertain du terrain rend les bâtisses peu agréables à habiter, d'autant que les débuts de la Révolution industrielle ont fait de ce lieu encore marécageux une sorte de décharge nauséabonde pour les entreprises. Les personnes les plus aisées ont alors rapidement délaissé cet endroit, qui, petit à petit, est naturellement devenu un lieu où caser les personnes les moins riches, les populations défavorisées, les anciens esclaves et nombreux immigrants ne pouvant vivre le rêve américain. En quelques décennies, le quartier devint le principal ghetto de la ville, son plus important lieu de précarité, qui s'accentua principalement dans les années 1840 avec l'arrivée en masse d'Irlandais fuyant la Grande Famine dans leur pays d'origine.
  
  
Illustration issue du journal Frank Leslie's Illustrated Newspaper, représentant des habitations précaires de Five Points et 1872.
  
  
Entre l'extrême pauvreté, une certaine tension politique suite à la Guerre de Sécession, et le besoin de beaucoup de main d'oeuvre pour lancer le système capitaliste des entreprises, différentes voies s'offraient aux migrants. Certains, comme Luke dans le manga, tentaient de gagner leur vie honnêtement, quitte à se tuer totalement à la tâche et à être exploités. D'autres ont préféré éviter ce système et créer leur propre fonctionnement, par ethnie, quitte à accentuer encore l'exploitation des travailleurs. Un état de fait qui, en plus, n'a fait qu'accentuer les tensions entre les différentes mentalités, et entre les Américains « pure souche » et les migrants, les premiers accusant les deuxièmes de leur voler leur travail.
C'est dans ce contexte que se sont développés les gangs. Rejetant une société capitaliste naissante ne cherchant qu'à les exploiter, les bandes ayant créé leur hiérarchie interne, leur propre système ne peuvent que se reposer sur des actes peu recommandables pour s'en sortir : corruption des forces de l'ordre, assassinats, vols, exploitation des femmes avec la prostitution... Le nombre de gangs augmenta tout naturellement et, dans un lieu pas assez grand pour eux tous, donna naissance aux guerres de gangs que l'on connaît.


Illustration d'un affrontement entre gangs à Five Points.
  
  
Cela, Masasumi Kakizaki nous l'explique clairement dès les premières pages de son manga, toutefois sans rentrer dans les détails. L'auteur reste succinct, se contente de l'essentiel, et il faut quand même signaler que s'il exploite bien ce lieu étouffant, cet univers à part dans la ville, pour son récit, il n'en utilise que les plus sombres aspects et occulte volontairement ses autres richesses, qui auraient sans doute été de trop pour entretenir l'ambiance malsaine de son histoire.

En effet, il faut signaler que Five Points, de par le fait qu'il était un quartier regroupant une multitude d'immigrants venus de nombreux lieux, est naturellement devenu le théâtre privilégié de la naissance d'un peuple américain très cosmopolite, où les deux factions les plus représentées, les Irlandais et les Afro-américains, croisaient également, par exemple, des Italiens et des Juifs. Naturellement, l'endroit devint un important lieu de métissage culturel, et le tout premier exemple de croisement des cultures en Amérique. On peut noter que c'est là-bas que se sont développées les claquettes, fusion de la gigue irlandaise et de la shuffle africaine, et que des genres musicaux rassemblant les peuples, comme le jazz et le rock and roll, lui doivent beaucoup en connaissant leurs premières formes dans des lieux comme le Almack's Dance Hall (également nommé Pete Williams's Place) qui était situé sur Orange Street (l'actuelle Baxter Street).


"Five Points, 1827." For Valentine's Manual, 1855. Collection New-York Historical Society.
  
  

Le Voyage vers l'Ouest


Après la fresque personnelle et historique Rainbow et l'horreur de Hideout, Masasumi Kakizaki s'essaie encore à un autre genre avec Green Blood : le western, dans un sens plutôt large, son œuvre débutant tout à l'Est de l'Amérique à Five points, mais ne s'y limitant pas. Et si l'on capte d'emblée l'influence du genre avec dès les deux premiers tomes des duels plus ou moins solennels (celui entre Brad et Raymond reste le plus emblématique dans le genre), c'est dans la deuxième moitié de la série que l'on ressent le plus l'ambiance propre à ce genre si spécifique, lorsque Brad et Luke entament un voyage qui les mènera de rencontre en rencontre, de drame en surprise, jusqu'à leur but, au beau milieu des Etats-Unis.

Ce voyage porte clairement l'appellation « western » de la série, nos deux héros s'engageant toujours plus vers l'autre côté du pays, vers l'Ouest, s'enfonçant dans des terres rappelant toujours plus les différentes facettes de l'Amérique à cette époque encore trouble et pas entièrement modernisée (loin de là). Pour mieux cerner cette démarche de l'auteur, je vous propose ici un petit récapitulatif, étape par étape du voyage des frères Burns.

Après des années passées dans le quartier de Five Points, le départ de New York arrive pour les deux frères en octobre 1866. A partir de cette date, il leur faut six mois pour rallier les environs de Saint Louis, à la limite de l'Etat du Missouri, qu'ils atteignent donc en avril 1867.

L'étape suivante est Wellington, bourgade de l'Etat voisin du Kansas, 740km à l'ouest. Un mois leur suffit pour arriver à cette nouvelle étape de leur voyage. C'est toujours en mai 1867, au fil de leurs aventures, qu'ils sont amenés à passer par Abilene, petite ville un peu plus au Nord, toujours dans l'Etat du Kansas.

A partir de là, ils sont amenés à quitter les Etats du sud pour prendre la direction du nord-ouest. Leurs pas les mènent en juillet 1867 jusqu'au Fort C.F. Smith près de Virginia City, aux limites du Montana. Leur long parcours vers l'Ouest s'arrête là, la fin de leur aventure les faisant repartir pour Saint Louis en octobre 1867, avant un grand final dans le Missouri à City of Kansas (ou Kansas City).

Un périple long et semé de divers événements, qu'une carte présente à la fin du tome 4 résume brièvement. Puisque les images valent parfois mieux que les mots, la voici.
  
  
  
  
  
On y voit bien la « conquête de l'Ouest » des deux frères. Mais une conquête très éloignée des idylliques ruées vers l'or ou vers le rêve américain. La ruée de Brad et Luke, c'est celle de la vengeance. Et leurs différentes haltes seront autant de témoins d'une Amérique largement moins propice au rêve que prévu.
  
  
  

GREEN BLOOD © Masasumi Kakizaki / Kodansha Ltd.

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