Dossier manga - Billy Bat

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Sommaire

Publié le Vendredi, 24 July 2015


Un scénario d’une autre dimension

  
  

Refaire l’Histoire, refondre l’Humanité

  
L’une des qualités qui frappe aux yeux lorsqu’on lit Billy Bat, c’est l’importance accordée aux événements historiques. Les auteurs parviennent à respecter scrupuleusement ce que l’on sait à leur sujet, tout en se servant de l’ombre qui entoure les protagonistes pour y insérer l’intrigue de la chauve-souris. C’est le cas pour de nombreuses personnalités historiques décrites dans le manga, comme  Kennedy et Oswald par exemple. En vrai, les conclusions de l’affaire de l’assassinat du président Kennedy font encore débat. Oswald est présumé coupable, mais il a lui-même été assassiné brutalement quelques jours après le drame, comme si on souhaitait le faire taire, ce qui alimente la théorie du complot. Ainsi, Urasawa fait d’Oswald un jeune homme communiste, mais qui désire devenir un « héros de la nation ». La chauve-souris lui apparaît alors et déclare vouloir l’y aider. Sans rentrer dans le détail, les conclusions de l’arc « JFK », c’est-à-dire tout le passage autour d’Oswald et de l’assassinat de Kennedy dans le manga, vont dans le sens du complot.
 
De même, le début du manga est marqué par un fait divers connu au Japon : la mort de Shimoyama, le président des chemins de fer japonais, en 1949. Gêné par les nombreux grévistes, sous-pression par les représentants de l’occupation américaine, il se serait suicidé en se jetant sous un train. Là aussi, les conclusions ne sont pas unanimes et certains pensent à un assassinat. Urasawa et Nagasaki se servent de ce contexte trouble pour y faire progresser l’intrigue de la chauve-souris, où Kevin Yamagata a un rôle à jouer.
 
Enfin, difficile de ne pas évoquer Walt Disney, appelé ici Chuck Culkin. Si l’imposteur Chuck Culkin est l’avatar de Disney, Billy Bat est l’avatar de Mickey Mouse. Pourquoi avoir transformé le nom de cette personnalité ? Deux raisons à cela : soit parce que l’histoire de Disney est trop altérée pour les besoins du scénario, mais sûrement aussi pour ne pas faire trop explicitement référence à Disney et Mickey et s’attirer les foudres l’entreprise américaine. Dans tous les cas, les auteurs ont sûrement souhaité utiliser cet empire financier, culturel, voire idéologique à la fois pour mettre en scène un personnage de cartoon comme icône, et pour décrire comment une organisation tentaculaire parvient à participer au sort de l’humanité.
 
Toutes ces utilisations sont très habiles et nous demandent peut-être quelques recherches pour tout comprendre. En lisant Billy Bat, on peut dire qu’on se cultive ! Pour peu qu’on soit passionné par la série, ce n’est pas une corvée. Il existe d’ailleurs des sites qui peuvent vous simplifier la tâche, comme La Base Secrète, où les personnages (dont les figures historiques) sont décrits avec précision. En tout cas, le but des auteurs est de jouer avec nos repères connus, ce qui rend le scénario très stimulant pour le lecteur. On peut en effet s’amuser à anticiper la suite de l’histoire en se demandant s’ils vous aborder tel évènement, voire, pourquoi pas, changer notre Histoire ou aller dans le futur et l’imaginer !
   
   
  
  

Mégalomanie

 
La chauve-souris n’est pas tant un personnage qu’un concept : c’est une figure surnaturelle, omnipotente, un genre de prisme par lequel tous les protagonistes se réunissent, qu’ils la voient, cherchent à percer ses secrets ou essayent de tirer profit de son existence. Sans trop en dévoiler, il est question de voyages dimensionnels, de voyage dans le temps et d’altération de la réalité, grâce à ses pouvoirs. Avec de telles thématiques, les auteurs peuvent nous produire une histoire très mégalo, très axée science-fiction finalement, où beaucoup de choses sont possibles en termes d’intrigues et sous-intrigues. Ce genre de thèmes est passionnant pour tout lecteur qui recherche quelque chose « d’énorme ». Et pourtant, ce n’est pas la porte ouverte au n’importe quoi pour autant : le contexte historique est cadré, précis, les références sont solides et l’aspect surnaturel n’est pas utilisé comme effet de manche pour justifier n’importe quel ressort scénaristique. Tout est bien canalisé.
 
Avec cet aspect mégalo, Urasawa et Nagasaki peuvent nous promettre une fin grandiose, théologique, où le genre humain sera confronté à quelque chose qu’il ne maîtrise pas complètement, et ce, dans un contexte réaliste. Dans tous les cas, la chauve-souris a une influence gigantesque sur le cours des évènements et c’est vraiment la force de leur idée de départ.
  
  

Les personnages : entre archétypes et nouveautés 

   
Comme à l’accoutumée chez l’auteur, il n’y a pas de héros qui surplombe les personnages et qui monopolise l’attention. Beaucoup de personnages ont droit à un passage centré sur leur action dans l’intrigue, et ils sont finalement presque tous aussi importants les uns que les autres, puisqu’ils sont récurrents. Kevin Yamagata sera donc amené à faire profil bas pendant plusieurs tomes pour en laisser d’autres intervenir, quelle que soit l’époque décrite.
   
On peut grosso modo répertorier les personnages de Billy Bat en trois catégories :
 
- Les « héros » : bien que possédant des failles, ils sont décrits comme faisant partie de la catégorie des bons, puisqu’ils utilisent la chauve-souris (en la voyant ou en aidant les prédisposés) lorsqu’elle incite à empêcher la fin du monde. Kevin Yamagata, Jacky Momochi, Randy Momochi, le vrai Chuck Culkin et les Goodman peuvent faire partie de cette catégorie. Bien que moins héroïques (dans le sens moins sûr d’eux) que d’autres séries des auteurs, tous ces personnages puisent pour beaucoup leur influence dans de précédents travaux d’Urasawa.
 
- Les antagonistes : quelques soient leur but, ils sont inquiétants et ont souvent recourt au meurtre. Durant la première dizaine de tomes de la série, on en dénombre trois : Kurusu, le faux Chuck Culkin et Henri-Charles Duvivier. Même si Duvivier évoque un peu le tueur fanatique de 20th Century Boys mélangé à Robert de Monster pour son aspect impassible, et le faux Culkin, Manjûme de 20th Century Boys (il faut pour comprendre la comparaison lire loin la série), ils ont tous un aspect original, qu’Urasawa n’avait pas forcément l’habitude d’utiliser. Pour Kurusu, c’est sa prestance, son visage sec, sûr de lui et cinglant qui n’évoque pas les autres antagonistes de l’auteur. Pour le faux Culkin, c’est sa position de chef d’entreprise, aussi puissant et populaire qu’Ami, mais sans la dimension religieuse, et surtout, qui montre un grand sourire éclatant au monde entier. Duvivier se dévoile complètement après sa phase de présentation, quand il s’en prend à Zôfû : il étonne par son énervement après s’être montré très calme. Tous ces bad guys sont particulièrement fouillés et la menace qu’ils représentent est palpable visuellement.
 
- Les personnages neutres : ils connaissent l’existence de la chauve-souris, ils agissent, mais au début de leur intervention, on ne sait pas exactement ce qu’ils comptent faire s’ils mettent la main sur des informations importantes et ce à quoi ils sont prêts pour cela. Finney en est le représentant éminent. Son aspect visuel, typiquement celui d’un bureaucrate américain avec de l’embonpoint, et son regard perçant, suffit à en faire un profil inédit chez l’auteur. Oswald aussi peut être présenté comme neutre, car bien que décrit comme peu sûr de lui et pas foncièrement mauvais, on ne sait pas ce qu’Urasawa va lui faire faire. Billy Bat est également douteux, car on n’a aucune idée de ses motivations, et ce, après 15 volumes centrés sur lui. Ce qui n’est jamais vu dans le genre, c’est qu’on ne sait pas ce qui est le plus dangereux chez lui : sa propre volonté (veut-il faire le mal ?) ; ou ce qu’il laisse faire lorsque des personnes malintentionnées essaient de l’approcher.
  
Le manga a donc sa part de « déjà vu », mais largement modéré par des comportements plus réalistes (les héros sont beaucoup en proie au doute) et des statuts inédits (pas de médecin, ou de vagabond rocker chez les héros, mais un auteur de comics ancien interprète militaire, des étudiants en architecture et en sciences de gestion, un chauffeur de taxi new-yorkais…).
   
  
  
   

Des séquences fabuleuses et quelques menues faiblesses

  
Passons rapidement sur les quelques rares scènes où les auteurs ont mal dosé le pathos et le vraisemblable. Il s’agit d’un passage où M. et Mme Goodman doivent s’arrêter dans un petit village très glauque, où ont lieu des rassemblements du Ku Klux Klan. L’identité de la personne qui les pourchasse relève du ressort mal préparé. Dans une tout autre scène, des cow-boys bien virils se mettent à pleurer à l’évocation d’une bande dessinée qui leur est chère, ce qui avec un peu de recul, est ridicule.
   
Pour le reste, Urasawa exerce une nouvelle fois son talent de conteur, et plus on progresse dans la lecture, mieux c’est. Comme nous l’avions dit, les trois ou quatre premiers tomes peuvent laisser le lecteur perplexe, car beaucoup d’éléments et de protagonistes sont avancés, mais rien ne permet de savoir où on va. Et puis les indices se recoupent. Urasawa nous fait virevolter d’un lieu à un autre et d’une époque à une autre. Il enchaîne des séquences de génie, comme lorsque Duvivier menace Zôfû, que ce dernier lui fait étalage des théories métaphysiques en rapport avec la chauve-souris et des dangers qu’il encoure. Les tomes 14 et 15 forment sans doute l’apothéose du manga pour le moment, puisque l’un de ces tomes a décroché un 20/20 de notre rédaction. Nous ne vous en disons pas plus : si vous êtes titillés, découvrez l’histoire par vous-mêmes ! 
  
  

© 2009 NAOKI URASAWA/Studio Nuts, TAKASHI NAGASAKI/KODANSHA

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