Trèfle - Actualité manga
Dossier manga - Trèfle

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Publié le Jeudi, 19 August 2010


Une construction particulière

  
Le point d’orgue du manga, ce qui le différencie de toute lecture un peu poétique et élégante, ce qui est en quelque sorte sa marque de fabrique, dont on se souvient longtemps après avoir perdu les détails de l’histoire, c’est sa construction. Il suffit de feuilleter les pages pour se rendre compte du vide qui règne entre les images. Comme si quelqu’un s’était amusé à découper une histoire auparavant complète et à en coller des morceaux dispersés sur des pages blanches. Des bulles pour les dialogues, des carrés pour le texte ne faisant pas partie intégrante de la narration liée aux personnages, et des formes géométriques plus ou moins complexes pour représenter les actions, les sentiments, les détails. Cette coupe un peu séquentielle et brutale aurait pu desservir les principaux buts du manga, à savoir créer une atmosphère décalée et instaurer une poésie omniprésente. Il n’en est rien toutefois, puisque le poème se cache aussi bien dans la voix s’Oluha que dans les petites cases graphiques. Un tel découpage permet alors de disposer artistiquement les visages dans l’espace, de manière à ce qu’ils se répondent tout en étant éloignés comme Oluha et Suh dans le troisième volume, ou encore d’utiliser pleinement l’espace pour les moments véritablement poignants, notamment dans le premier opus de la série. Il faudra aussi parler des couleurs, qui ont un rôle important dans cette construction si recherchée et à la fois si simple, témoignant de la grande qualité d’auteurs des CLAMP qui font naître la complexité du le vide. Les contrastes sont en effet très marqués, sans que beaucoup de couleur de transition ne soient employées. Les longs dégradés de gris sont bien loin, tout comme les fonds bigarrés de trames et de petites fantaisies. La plupart du temps, c’est noir. Ou blanc. En d’autres termes l’absence totale de couleur, le blanc ou la réunification de toutes, le noir. Ou encore le néant, le noir et l’infini, le blanc. En tous les cas, ce seul contraste des plus marqués nous font réaliser à quel point un manga est en noir et blanc … Les autres lectures paraissent presque nous être présentées en couleurs tellement leur absence est ici flagrante. Ce qui est parfaitement acceptable et justifié dans un univers futuriste où les douces transitions ne peuvent voir le jour.

Ce qui fait de cette œuvre l’une des plus belles créations du studio CLAMP est donc un trait de génie visant à alléger une narration très lourde et compacte par une vision épurée des choses, délaissée de toute logique de remplissage et de cohérence. Il arrive que l’on n’aperçoive qu’un maigre détail d’un plus grand dessin que l’on ne connaitra jamais, ce qui nous permet de ne pas nous éparpiller en se concentrant très exclusivement sur les effets de cette mise en page qui soutiennent le récit assez compliqué de Trèfle. Cette volonté d’épurer, de déblayer tout ce qui est inutile se traduit également dans les gros plans, qui ne sont que très rarement accompagnés d’un décor, totalement superflu quand on peut se plonger dans les iris de Suh, qui à eux seuls servent les paysages et l’émotion. Il fallait le faire, les CLAMP l’ont fait. Certes, le style de couleurs se rapproche légèrement de Tokyo Babylon. Mais ce dernier utilise toute la surface de ses pages, et se pose donc dans l’exact contraire de Trèfle, avec le noir qui couvre toutes les pages pour soutenir les dessins, où les effets de style permettant aux personnages de se fondre dans leurs décors. Tout y est contrasté, mais les différents éléments se fondent régulièrement les uns dans les autres, au contraire de Trèfle qui délimite chaque trait de crayon, chaque détail d’une haute précision. On peut ajouter à cela la narration qui n’est absolument pas linéaire, mais on en a déjà beaucoup parlé. Que rajouter alors sur la construction de ce manga, véritable poème ? Parfois, nul n’est besoin de texte pour comprendre, là où en d’autres occasions le texte ne suffit pas. La relecture du manga pourrait presque se faire sans les dialogues que cela ne changerait rien à la profondeur des regards mais surtout à la beauté de la mise en page. Que ceux qui pensent en ouvrant Trèfle que le vide prime, qu’il n’y a pour ainsi dire aucun travail graphique et que les auteurs ne se sont pas donnés beaucoup de mal aillent lire un autre registre en se reposant sur leur ignorance. Il faut être prêt, pour apprécier cette qualité indéniable, à laisser de côtés ses habitudes et à se voir totalement déstabilisé, au moins autant par la construction de l’histoire que par l’histoire elle-même. On accèdera ainsi à d’avantage de mystère mais aussi à une dose supplémentaire de dépaysement. Tout est fait pour se perdre, et pourtant les dessins ainsi que le cadrage sont toujours pertinents, afin de sublimer tout ce que le récit propose. Et ça, il fallait y penser, et surtout avoir la maîtrise de son trait pour proposer quelque chose d’aussi abouti et exempt de défauts. Loin de la beauté brouillonne d’X-1999, il ne suffit pas ici de charger les pages à outrance pour donner cette impression de plénitude, mais au contraire les dénuder au maximum pour ne laisser que l’essentiel, et ne pas oublier un détail, alors qu’on peut largement se le permettre dans des dessins plus chargés.

En résumé, il faudra retenir que le vide, c’est beau et que le vide, c’est aussi la liberté du trait qui s’exprime dans chaque courbe, dans chaque détail. C’est la possibilité infinie de créer du rêve et de l’émotion. Être minimaliste, parfois ne s’attarder que sur un détail du vêtement de celui qui parle, nous obligeant à faire marcher nos méninges permet au lecteur de s’immerger avec bien plus d’implication que les autres mangas. Le remplissage n’est ici qu’une lointaine notion, et c’est la composition esthétique qui prend le dessus, avec beaucoup d’irrégularité, de symétrie bafouée, d’illogisme … Un bonheur pour les yeux. On sent une assurance et une maîtrise totale de l’art du manga dans cette simple série, qui au premier abord paraitrait un peu « facile ». Mais le tout se joue de la logique, s’amuse à bouleverser nos habitudes en termes de géométrie, de temps et d’espace. On aurait presque l’impression de regarder des pellicules de cinéma, ce qui était plus ou moins le but espéré par les mangakas.
 
 
  
   
  

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