Dossier manga - Togari

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Sommaire

Publié le Jeudi, 14 October 2010


Rédemption: chemin épineux

 
Tobé doit récupérer 108 togas afin d’être libéré des enfers. Un chiffre significatif dans les croyances d’Extrême-Orient, où il représente notamment les 108 épreuves subies par le Bouddha pour atteindre l’illumination. Dans le cas de Tobé, il symbolise sans aucun doute sa rédemption, les épreuves qu’il doit traverser avant d’être libéré des enfers. Un chiffre qui n’est pas anodin donc, et qui marque à lui seul tout l’esprit du manga. En effet, l’épée Togari sert avant tout à se débarrasser définitivement des criminels des enfers jugés irrécupérables, en les donnant à « manger » à l’âme démoniaque qui habite le sabre de bois. Combattre les togas, souvent très puissants, tout en évitant de commettre des crimes, même un simple vol de pomme, dans une époque à laquelle les « malheureux » n’appartiennent plus depuis bien longtemps… Il semble presque impossible de passer cette épreuve. Seuls ceux en qui subsiste un certain amour pour la vie en sont capables. Derrière les apparences, Tobé aime la vie, voudrait en profiter un maximum, mais il s’est enfoncé toujours plus dans les ténèbres, et n’est pas parvenu à sortir du cercle infernal de la violence.
 
Ce thème de la rédemption a été abordé à de nombreuses reprises en manga. On pense notamment à Kenshin et sa volonté de se racheter pour ses crimes commis en tant qu’assassin. À chaque fois la réponse semble simple, mais il est très difficile de la mettre en œuvre. Même quelqu’un qui met toute sa volonté sur ce chemin, comme Kenshin, met des années à trouver sa réponse. Pourtant, il s’agit sans doute de la seule voie à prendre pour un criminel s’il veut regagner sa liberté.
 
Pas juste la liberté physique, en dehors de sa prison de pierre ou d’acier. Sa vraie liberté d’esprit et de conscience, libéré de l’obscurité dans lequel il s’enfonce toujours plus.
 
Et le plus intéressant dans ce thème est la façon dont la rédemption est amenée. En effet, la quête de Tobé est purement intérieure. Les familles des victimes sont mortes depuis longtemps, et personne dans son nouvel entourage ne viendra lui reprocher d’être un assassin. Itsuki et son grand-père se contentent d’héberger un jeune qui a l’air égaré et a besoin d’aide, ils ne savent rien de sa mission. L’inspecteur sent bien que Tobé est spécial, mais ne le considère pas pour autant comme un fou en cavale (quoique). Et Ossé ne compte pas, car leur relation est spéciale. Seul Tobé peut se reprocher ses actes, à travers ses expériences, les gens qu’il rencontre, et les gens qu’il aide, même si involontairement. Dans ce sens, sa recherche de la rédemption prend encore plus de sens, et est encore plus sincère. Loin de ces shônens où les méchants retournent leur veste rapidement après le combat contre le héros, Tobé n’a pas bénéficié du pouvoir tout puissant de l’amitié. D’une manière bien plus profonde, il a été imprégné de chaleur humaine, ce qui a motivé le changement en lui. Une évolution lente, mais certaine, qui s’est tout doucement imposé à lui comme une évidence et lui a permis de choisir la voie à emprunter.
 
Á la fin, Tobé a réellement changé, parce qu’il s’agissait là de sa propre décision. Certes il a été soutenu et aidé par la présence d’Itsuki, ainsi celle de la mère et du grand-père de la jeune fille. Mais lui seul pouvait décider d’accepter cette chaleur, et comprendre ce qu’elle signifiait. À partir du moment où il a pris conscience de lui-même, de ses actes, et a accepté l’affection des gens qui l’entourait, Tobé était sauvé. Son avenir est encore incertain, certes, mais il est finalement sauvé de lui-même.
  
 
  
  
 

La mort: la réponse pour un crime?

 
« Si elle allait en enfer, elle ne pourrait pas comprendre la portée de ses actes. À l’inverse, si elle reste vivante, elle pourra mesurer l’importance de ses crimes ! »

Sans vouloir trop extrapoler, Togari est à mon sens une sorte de plaidoyer contre la peine de mort, et largement en faveur de la réinsertion. Tobé est resté 300 ans en enfer, à souffrir mille tourments, torturés, enfermés dans un espace noir sans issue. A-t-il pour autant changé ? A-t-il compris la douleur qu’il a infligée aux autres, en recevant une peine bien pire ? La réponse est inexorablement non. Pour Tobé, l’enfer n’est qu’une nouvelle épreuve, un nouvel endroit dans lequel il doit vivre à la dure, afin de survivre. Mais jamais il n’apprend, jamais il ne se remet en question. Pour lui, l’enfer n’est pas différent de sa vie sur terre. Et sans doute est-ce le cas pour de nombreux criminels enfermés dans les prisons, mis à l’écart afin qu’ils ne nuisent plus au monde, mais sans réellement chercher à les réinsérer ou à leur faire prendre conscience de leurs actes. Comment serait-ce même possible, quand leurs vies ne changent en rien de celle qu’ils avaient avant, pour beaucoup ?

L’épreuve de Togari est en quelque sorte un programme de réinsertion, une manière d’être utile à la société, de s’amender quelque part pour ses fautes. Mais la plupart des criminels ne le voient certainement pas de cette façon. Pour eux, il s’agit juste d’un moyen facile pour sortir de l’enfer. Pour cette raison, aucun n’a réussi ce test, et tous sont retournés dans les ténèbres, ou ont été dévorés par Togari. Si Tobé a pu aller si loin, c’est qu’il a compris qu’il faisait fausse route, qu’il ne devait pas réitérer les mêmes erreurs, et qu’il avait un rôle à jouer dans ce monde. Sa rage de vivre était puissante, et elle l’a poussée au début à faire le maximum pour récupérer le plus de togas possibles. Mais à la fin du titre, il ne s’agissait plus seulement de sortir des enfers. Combattre le crime et empêcher que des tragédies semblables à celles qu’il avait commises étaient plus important pour Tobé que de simplement sortir du trou noir dans lequel il était tombé et pataugeait.

Alors oui, Tobé méritait d’être puni, sans aucun doute. Il a pris beaucoup de vies, bien souvent celles de gens innocents. Mais la mort n’est pas une façon de payer pour ses crimes. Dans la mort, il n’y a aucune rédemption, seulement une (très) mince consolation pour les victimes des criminels. Alors oui, certains méritent de mourir, certains semblent irrécupérables. La mort est la voie la plus facile, mais pas la voie la plus juste. Un crime n’est pas absous par un autre crime. Tout comme dans Kenshin, la réponse pour un crime ne peut être trouvée que dans le pardon et la rédemption, tout au long de sa vie. Ce n’est pas avec des mots qu’on prend conscience de ses fautes, mais dans ses actes, tout le long du reste de sa vie. Et le but d’une punition est que le criminel se repente de ses actes, et pas juste qu’il subisse sa punition et qu’il soit considéré comme quitte par après.

Les morts ne reviendront pas. C’est probablement pour cette raison qu’on ne voit jamais le visage du père d’Itsuki, mort en service lors d’une enquête. Parce qu’il ne vit plus que dans le souvenir de ses proches, et qu’il n’est visible que pour eux. Comme le disait Gandalf dans « Le Seigneur des Anneaux », « nombreux sont les vivants qui méritent la mort, et les morts qui méritent la vie. Pouvez-vous la leur rendre ? Alors, ne soyez pas trop prompt à prononcer la mort en jugement. » Car personne ne sait de quelle façon une personne va évoluer, et quel impact il aura sur le monde. Que ce soit en bien ou en mal, chacun à un rôle à jouer, peut faire une différence. Mais ce n’est possible uniquement  que si cette personne reste en vie.

Alors quelle est la meilleure voie pour punir les criminels ? La question reste entière, et ce n’est pas l’endroit de tenter d’y répondre. Chaque cas est différent, tout comme chaque criminel. Mais ce n’est pas parce qu’une question est difficile qu’il faut tenter d’y répondre par la facilité et en faire une généralité. Mais en aucun cas la mort n’est la meilleure solution, et encore moins la seule.
 
 
  
 
 

Un combat éternel ?

 
« Tobé, la prochaine fois que tu rentreras à la maison, je te dirai… Bienvenue chez toi ! »

Une chose est sûre : la fin du manga ne plaira pas à tout le monde, loin de là. Bâclée diront certains. Laissé sur sa faim diront d’autres. Mais il faut tout de même savoir que la faute en revient à l’éditeur, qui a pris la décision de mettre un terme à la série. Pour ma part, et même si je sais que le manga se poursuit dans une suite, je considère que la fin est parfaitement adaptée à la philosophie et la logique développées dans le manga. Sans spolier (et parce que c’est tout de même évident en huit tomes), on ne verra pas la fin de la quête de Tobé. Il repart dans un nouvel état d’esprit, pour achever sa mission, mais nous ne savons absolument pas s’il a mené sa quête à bien ou pas. Et sincèrement, peu importe.
 
Le but de l’aventure n’était pas tant de savoir si Tobé allait sortir de l’enfer, mais bien de voir si son aventure allait changer sa vision des choses, la façon dont il envisage le monde. Et surtout s’il allait prendre conscience de sa nature criminelle. Et toutes les promesses sont tenues, sans exceptions. Qu’est-ce que cela nous apporterait de savoir si Tobé était sorti de l’enfer ? Cela aurait-t-il une quelconque incidence sur le changement adopté, son voyage entrepris, le changement opéré en lui-même ? Non, en aucun cas. Togari a atteint son but, c’est-à-dire nous narrer l’histoire d’un jeune démon devenu humain, sans pour autant renier son passé de démon. Et c’est là le plus important.
 
 
  
  
TOGARI © Yoshinori NATSUME / Shogakukan Inc.

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