Dossier manga - Togari

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Sommaire

Publié le Jeudi, 14 October 2010


Tobé: l’anti-héros dans toute sa splendeur

 
« Donne- moi tous tes crimes ! »

Un passé compliqué ou sombre n’est chose guère rare chez les héros de shônen. Néanmoins, l’immense majorité d’entre eux montre dès le départ une inclination naturelle à faire le bien, ou du moins une volonté de se ranger ou de se racheter. Bref, ils imposent un certain modèle aux jeunes lecteurs. Kenshin par exemple a beau avoir tué des gens pendant la révolution en tant qu’assassin, il reste d’une nature fondamentalement bienveillante, bien plus même que ceux qui le rejettent pour ses crimes… Le personnage de Tobé est radicalement différent. Égoïste, ne pensant qu’à son propre intérêt, et prêt à écraser tous ceux qui s’opposent à lui, le jeune garçon est un criminel endurci et violent, animé par la colère et la haine. Sans les sorts imposés par les enfers, qui lui ôteraient la vie au moindre crime (même le vol d’une pomme), il est très probable qu’il aurait reproduit lors de sa quête les mêmes massacres commis dans sa première vie. Bref, le jeune garçon se démarque nettement des héros habituels qu’on trouve dans nos lectures dites « pour plus jeunes ». Et il n’a absolument rien d’attachant en apparence. Au début tout du moins.

On se rend vite compte en fait qu’il n’est pas si mauvais que cela. Au fil de ses combats, de ses rencontres, il en vient à expérimenter de nouvelles sensations, de nouveaux sentiments. Tout en douceur, il se remet en question, s’interroge, et commence à voir le monde sous un nouveau jour. Une ficelle qui peut sembler classique, mais qui est indispensable pour faire passer le message de l’auteur, ou en tout cas nous éclairer sur le personnage principal.

Tobé est en réalité l’incarnation parfaite de l’importance de notre environnement sur notre comportement en société. Une évidence, mais qu’on a tendance à rapidement oublier quand cela nous arrange. Lui qui a vécu dès son plus jeune âge dans la rue, se nourrissant des ordures, rejeté par les gens qui ne voyaient en lui qu’un gamin sale et abandonné. Face à cette indifférence et cette hostilité, sa vision du monde ne peut être que noire et tronquée, et Tobé a vite eu recours à la violence pour s’affirmer. .. Le meurtre et le vol sont pour lui un moyen d’exister, de s’affirmer dans le monde, tout comme certains recherchent la gloire ou l’argent. Tobé, lui, tue et vole à cette fin. Pour ceux qui ne connaissent que les ténèbres, le monde doit sembler bien sombre et injuste, et dès lors, utiliser la force pour s’emparer de celles des autres se justifient dans leur raisonnement. Maintenant, attention, les actions de Tobé ne sont en rien justifiées. Il reste un criminel, qui mérite d’être puni. Et au début du moins, il représente le mal à l’état pur, dans sa manifestation la plus violente.

Qu’est-ce que le mal ? L’auteur de Togari le décrit ainsi : « C’est un acte d’orgueil démesuré, qui écrase tout pour satisfaire ses propres désirs égoïstes. » En d’autres termes, un profond dédain pour la vie des autres, ramenant tout à sa propre existence. Tobé devenait de facto un utilisateur parfait pour l’épée Togari, disposant d’une force provenant directement de la colère et de la haine envers les autres.

Mais si il y a bien une chose que le shônen nous a enseigné, c’est que tout le monde peut changer, tout le monde peut retrouver le droit chemin, même le criminel le plus endurci, pour peu qu’il ait finalement trouvé ce qui lui manquait. Pour Tobé, c’était la reconnaissance en tant qu’être humain, la chaleur humaine et le besoin de se battre pour quelqu’un d’autre que lui-même. Au fil de ses combats, où il devait absolument éviter de blesser les humains qu’il affrontait, il s’est rendu compte d’une chose fondamentale : tuer n’est pas la voie de la victoire, tuer n’est pas la voie pour obtenir ce qu’il souhaite obtenir. Au tome 4, lors de son affrontement avec Sena, on assiste à la vision éthérée de son arrestation et de sa mort. Ce passage est d’ailleurs intéressant à plus d’un titre, car il montre que Tobé était à deux doigts de faire l’expérience de la chaleur humaine, et de retrouver une part de son humanité. Humanité qu’il croyait devoir arracher, mais qu’il possédait pourtant depuis le départ. Puis tout s’écroule de nouveau, le renforçant plus que jamais dans son idée que les autres étaient des hypocrites et qu’il devait vivre de toutes ses forces en écrasant les autres. Il l’affirme d’ailleurs bien fort : « Ce que je veux, ce n’est pas une petite lumière qui m’éclaire dans l’obscurité ! C’est une grande lumière, chaleureuse, capable d’effacer toute cette obscurité. » Il possède en lui une telle rage de vivre, qu’il laisse sa violence exploser afin de la satisfaire.

Jusqu’à ce qu’il parte secourir Itsuki. Et là, tout a commencé à changer, réellement. Si il a bien pu voir que le monde n’était pas tout à fait comme il le concevait, ni aussi sombre ni aussi mauvais, il n’avait pas encore eu le déclic final qui l’aurait conduit à se remettre profondément en question. Il restait plus ou moins égal à lui-même, juste un peu plus calme et plus prompt à se poser des questions.

Mais en allant sauver quelqu’un, de son plein gré, il s’est mis peu à peu à haïr son côté sombre, qui lui donnait certes de la force, mais l’empêchait de fonctionner pleinement en tant qu’humain. Il commença à ressentir du remord, un sentiment qui lui était jusque là inconnu. Il ne parvenait plus à se justifier ses actions, à les voir simplement comme une réparation pour sa vie difficile et le rejet des autres. De par son passage dans la famille d’Itsuki, il a trouvé ce qu’il cherchait, ce qu’il avait touché du doigt avant d’être capturé et décapité. Il commence donc à rejeter son obscurité, et se rend compte qu’il existe une autre voie que la violence pour être vivant.

Et ses interrogations trouveront réponse dans son dernier grand affrontement de la série, avec les différents membres du groupe Ex, des gens qui se sont tournés vers le côté sombre de leur nature pour supporter leur peine, et ont accepté volontairement l’obscurité blanche de Sena.

Un fait marquant du combat qui montre tout le cheminement de Tobé : une des membres du groupe a été tuée. Les autres pensent que c’est Tobé qui a fait le coup, ce qui est bien sûr impossible (il mourrait sur-le-champ). Quand il se fait traiter d’assassin par un des membres qu’il affronte, son premier réflexe est de dire qu’il n’est pas un assassin… avant de se rétracter. Parce que c’est ce qu’il est au fond : un homme qui a tué des centaines de gens. Il n’a pas le droit de faire la leçon aux autres sur ce qui est bien ou pas. Mais par contre, comme déjà dans les volumes précédents, son expérience et ses paroles mettent les gens face à leurs contradictions. Il fait remarquer qu’il est ironique pour quelqu’un qui vient de tuer des tas de gens innocents de pleurer la mort d’une seule personne. Tout comme il force une petite fille dont l’obscurité pouvait être utilisée à distance pour tuer des gens, loin du danger, qu’il fallait qu’elle prenne conscience réellement, en regardant bien en face, les horreurs qu’elle commettait, et la peine qu’elle apportait. Un message caché contre ces généraux qui envoient leurs troupes commettre des massacres, ou ces patrons qui licencient des centaines d’employés sans regret ? Il n’y a qu’un pas.

Au final, Tobé n’est pas un être fondamentalement mauvais. Sa venue au monde est ses conditions de vie, associées à une volonté tellement forte, l’ont mené sur la voie du meurtre. Mais sa force de caractère peut aussi être utilisée pour le bien, et pour protéger ce qui en vaut la peine.
En combattant les togas et le groupe Ex, et en recevant de la chaleur humaine et de la reconnaissance, il a obtenu ce qu’il voulait tant : l’empathie, la capacité de juger ses actions en incluant son impact sur les autres, ainsi que l’affection de ses semblables. Tobé accepte qu’il est un criminel, et jamais plus il ne reniera sa part d’obscurité. Mais il fera tout maintenant pour vivre, en ne se laissant plus guider par la colère, et en essayant de se racheter, même si seulement un peu.

Ainsi, de personnage haïssable (même si un rien sympathique quand même, les méchants passent en général très bien dans les histoires), Tobé est devenu un homme responsable et qui cherche à se racheter. Sans pour autant considérer qu’il en est quitte avec le monde, mais il peut maintenant avancer, et a une véritable raison de battre, et plus juste sa propre survie égoïste au détriment des autres. Plus seulement pour lui-même, plus seulement pour vivre l’instant présent, mais bien pour tenter d’avoir un avenir, et parce qu’il sait qu’il est capable de vaincre ceux qui continuent à semer l’obscurité dans le cœur des hommes.

Un cheminement intéressant et bien mené, pour un personnage qui, si on ne peut justifier ses actes, peut être pardonné pour ses crimes, parce qu’il a pu finalement se vaincre lui-même, et parce que plus jamais il ne déviera de sa route. Quant à son avenir, il ne tient qu’à lui de le forger, à coup d’épée et de volonté. Et quelque soit son état d’esprit, c’est la chose dont il n’a jamais manqué. Un personnage marquant, et qu’on espère revoir bientôt dans la suite de la série.
    
 
   
     
  

Toga: la face sombre de l’homme

 
Qu’est-ce qui définit un être humain ? On dit que le rire est le propre de l’homme. Mais pour ma part, je dirais que ce qui définit le mieux l’homme, c’est sa capacité à faire des choix, au-delà de son instinct primaire et animal. L’homme est mauvais, sans aucun doute. C’est dans sa nature, comme la capacité de faire le bien. Tout homme recèle en lui un fort potentiel de malignité. Ce potentiel est plus grand chez certains, d’autres encore ont l’art de le cacher au monde pour présenter un visage d’ange. Ou chez certains, il peut être aussi activé par un événement tragique ou dramatique. Mais au final, le mal est une question de choix. Tous veulent quelque chose, et ils prennent cette voie pour l’obtenir : pouvoir, domination, argent, peu importe. Et ce choix est encore plus évident dans Togari.

Les possesseurs de Togas peuvent se diviser en deux grands groupes. Il y a ceux qui n’ont pas conscience de leur togas, et font le mal pour arriver à leurs fins, ou pour assouvir leurs instincts primaires. Le toga n’est que la concrétisation de cette pensée maligne, pas sa source. Il arrive que certains togas manipulent les sentiments des humains pour leur faire commettre des mauvaises actions. Mais cette manipulation est rendue possible uniquement parce que la pensée « démoniaque » était déjà bien ancrée dans leur cœur. Ces personnes se laissent porter par leur désir, et créent d’eux-mêmes inconsciemment ces monstres. Mais attention, ce n’est pas parce que leur démon disparaît qu’il cesse d’être des criminels. Simplement, leur compteur est remis à zéro, mais pas leur esprit. Tout au plus perdent-ils la chance qu’ils avaient grâce à leur toga, mais en aucun cas leur caractère n’en est modifié. Un point intéressant, car détruire les togas ne consiste pas ni en un exorcisme, ni en une purification. Il se rapproche plus d’une enquête criminelle, où le meurtrier est démasqué, et où l’affaire est résolue.

Pour ceux qui ont reçu l’obscurité blanche, c’est-à-dire le pouvoir de contrôler leur toga, le cas est assez différent. Tout d’abord, ils ont choisi de plein gré de s’enfoncer dans la voie du mal. Les autres aussi, certes, mais l’obscurité blanche est encore un niveau de choix différent. La plupart ne sont pas des criminels, mais des gens un peu paumés, qui ont eu une vie difficile (bien que souvent, il soit de vraies ordures) et qui voient dans le pouvoir des togas une occasion de prendre leur revanche sur le monde. Un monde qu’ils haïssent pour les avoir rejetés ou trompés, et qu’ils souhaitent donc voir en ruines. Lors de son combat avec le groupe Ex (composé uniquement d’utilisateurs de l’obscurité blanche), on peut réellement voir le cheminement de Tobé, qui fait face à ses démons, sans être moralisateur, mais sachant de quoi il parle, car lui aussi est un grand criminel, et un homme qui a haï le monde plus que tout.

Au final, s’il est évident que les gens mauvais existent, mais les choses ne sont jamais si simples qu’elles en ont l’air. Les togas existent à cause de la part maléfique de la nature humaine, et non l’inverse. Et ceux qui n’ont pas de togas ne sont pas forcément de braves gens. Togari évite ainsi tout manichéisme, ne prend pas réellement position, même s’il existe toujours une meilleure voie qu’une autre. Mais la voie la plus simple n’est pas toujours la meilleure. En d’autres termes, il faut prendre la voie la plus juste, et non pas la plus simple.
    
  
  
 
 

TOGARI © Yoshinori NATSUME / Shogakukan Inc.

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