Dossier manga - Le Pacte des Yôkai

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Publié le Vendredi, 28 January 2011


Avant-propos: Pour éviter les répétitions, ce qui pourrait alourdir la lecture, j’emploierai indifféremment les termes « ayakashi », « bakemono », voire « mononoke », aux côtés du terme « yôkai », la différence étant minime. Certains yôkai étant considérés comme des divinités, j’emploierai ce terme également de temps à autre.
 
  

À la frontière des mondes


Avant de débuter, il peut être intéressant d’expliquer un terme important et omniprésent : que sont les yôkai, exactement ? Autant être clair, un modeste dossier ne suffira jamais à les présenter et à leur rendre la justice qu’ils méritent. De nombreux ouvrages leur sont consacrés, ils font régulièrement leur apparition dans les films, les mangas, la littérature, voire dans la vie quotidienne pour certains. En clair, ils font partie intégrante du folklore japonais. Mais si dans nos contrées les êtres surnaturels tels les nains, les elfes ou les dragons font partie d’un monde imaginaire et donnent l’impression de n’avoir jamais réellement existé autre part que dans les histoires, il n’en va pas de même pour les yôkai, ou ayakashi. Mis à mal par l’urbanisation de nos sociétés, ces démons ont pourtant survécu tant bien que mal, et se sont intégrés, avec plus ou moins de succès, à la vie moderne. Notamment grâce aux efforts du maître du genre, Shigeru Mizuki, qui a su leur redonner leurs lettres de noblesse à travers ses mangas, tels Kitaro le repoussant ou Nonnonba, pour citer seulement les plus connus. De nos jours, il n’est pas rare de croiser des ayakashi au gré de nos lectures manga : Shiori et Shimiko, Le Cortège des 100 démons ou Onmyôji, celui qui parle aux démons, leur sont entièrement consacrés ou presque. Rumiko Takahashi dans Urusei Yatsura leur fait une large place et détourne ces joyeux démons à des fins humoristiques. Le Kyubi de Naruto est lui aussi un yôkai avant d’être un réservoir à chakra. Même les Français se prennent à inventer leur propre croyance yôkaiesque, tel Christophe Kourita dans Encyclopedia Diabolica.
 
Généralement invisibles aux humains, les yôkai sont des créatures étranges. On pourrait les définir comme les équivalents de nos nains, fées ou trolls, avec des nuances importantes toutefois. Tour à tour cruels, moqueurs, facétieux ou généreux, ils aiment se mêler aux humains et leur jouer des tours, voire plus si affinité… affinité de régime alimentaire, en général. Mais il ne faut pas oublier qu’il ne s’agit pas seulement de démons, mais aussi souvent de divinités. Le renard a beau être connu pour jouer des tours pendables aux humains, il est aussi vénéré et nombre d’autels shinto sont dressés en son honneur. Et c’est le cas de bien d’autres encore. Étant donné qu’ils ne sont pas toujours visibles à tout un chacun, les ayakashi ont la possibilité de se fondre dans la vie de tous les jours. Ils vivent donc littéralement parmi la population japonaise. Même si les lumières des grandes villes et les éclairages publics les ont privés de leur habitat naturel, les ténèbres, et qu’ils ont été menacés d’extinction par la science et ses explications rationnelles, les yôkai continuent d’exercer une fascination certaine sur les hommes. Peut-être est-ce dû à leur apparence, à la fois effrayante et fascinante. À leur nature aussi, à la fois dieu et démon. Ou à leurs pouvoirs, souvent originaux et permettant d’expliquer certains mystères du quotidien sans nécessairement passer par une explication concrète. Il est possible qu’ils comblent notre besoin de spiritualité. Il y a tellement à dire, et poursuivre risquerait surtout d’embrouiller l’affaire et d’être hors sujet. Sans doute un autre dossier dédié sera nécessaire pour mieux aborder le sujet et la place des yôkai dans le manga.
 
Quoi qu’il en soit, Le Pacte des yôkai est un excellent représentant du genre, et un bon moyen de faire connaissance en douceur avec des créatures étranges, fascinantes, drôles, et pas forcément rassurantes.
    
 
  
 
  

L’homme est un yôkai pour l’homme

 
Ne nous y trompons pourtant pas, le point de focus de l’œuvre reste bien l’humain. L’aspect yôkai sert avant tout à exprimer et à mettre en exergue les sentiments du personnage principal, Takashi Natsume. Ballotté de famille d’accueil en famille d’accueil, rejeté parce qu’il perçoit des choses que les autres ne voient pas, il a aussi eu du mal à faire la part des choses entre le monde profane (celui des humains) et le monde spirituel (celui des yôkai et des divinités). Il apparaît d’emblée comme un jeune homme profondément blessé dans son âme. Sans compter que les ayakashi ne le laissent guère en paix, étant donné que rares sont les humains capables de les percevoir et de les entendre. Ils peuvent ainsi s’en montrer offensés, ou curieux, ou bien juste joueurs, mais souvent pire... Au début de l’histoire, Natsume évite autant les humains que les yôkai. Et pour cause, les humains ne le croient pas lorsqu’il dit voir des choses invisibles, et les bakemono, pour la plupart, ne pensent qu’à le tourmenter ou à le dévorer. Autrement dit, il vit dans deux mondes distincts et n’appartient à aucun. Un poids terrible à porter pour n’importe quel être vivant, et une impression de décalage constante.
 
Mais c’est sans compter sur un objet qui sera la clé du lien entre ces deux mondes : le carnet d’amis (qui donne son nom au titre original). Un ouvrage puissant, le seul héritage laissé par sa défunte grand-mère, elle aussi capable de voir les démons et les dieux. Dans ce carnet se trouvent les noms des yôkai que son aïeule a vaincus (la plupart du temps lors d’un pari ou d’un jeu). Grâce à cet objet, quiconque le possède obtient le pouvoir de commander aux créatures dont le nom est inscrit dedans. À quelle fin, ça... Le carnet ne peut donc tomber dans les mains de n’importe qui, et attirera bien des convoitises. Natsume se met donc en quête de rendre les noms à leurs propriétaires. C’est à cette occasion que sa vie s’en trouvera complètement bouleversée.
 
Le carnet lui ouvre les portes du monde des yôkai. En effet, pour éviter que le carnet ne soit utilisé à des fins malfaisantes, il décide de rendre les noms inscrits dans le carnet. Une quête de longue haleine, difficile et dangereuse, car il doit faire face aux yôkai afin de leur restituer leurs biens. Et tous sont loin d’être bienveillants. Cependant, en le forçant à les rencontrer, à leur parler, à s’intéresser à leurs sentiments et à leur vie, le carnet a changé radicalement la vision de Natsume sur sa propre existence et sur les créatures qu’ils détestaient tant. Persuadé qu’il n’appartenait pas à leur monde et qu’il n’avait rien en commun avec eux, il doit bien se rendre à l’évidence en fin de compte, les yôkai ont beaucoup de points communs avec les humains. Eux aussi éprouvent de la solitude, de l’amour, de la peur, craignent le regard de l’autre. Eux aussi apprécient les rencontres, et pleurent lors des séparations. Et le jeune garçon l’expérimente avec plus de force encore, puisque le rituel pour la restitution du nom lui laisse aussi entrevoir des fragments du passé du yôkai concerné, illuminant parfois les raisons de son comportement et de ses actions. C’est particulièrement frappant dans les premiers volumes. Le carnet l’oblige à sortir de sa torpeur et de sa peine, pour trouver une solution à son problème, pour se rendre compte qu’il n’est pas seul sur terre, et pour enfin, relever la tête et porter un regard différent sur sa vie.
 
Le carnet d’amis lui aura également permis de rencontrer… un ami. Maître Griffou, alias Madara, le puissant yôkai enfermé dans une statuette de Maneki-neko. On ne connaît pas ses intentions exactes et ses sentiments réels au début de l’histoire, mais il apparaît peu à peu qu’il est très attaché aux humains, et plus particulièrement à Natsume. Derrière ses grands airs et son prétendu intérêt pour le carnet uniquement, on sent clairement qu’il s’intéresse aux humains, à leur fragilité et à leurs qualités. Mis à part Maître Griffou, il rencontrera de nombreux yôkai qui deviendront eux aussi ses amis et sur qui il pourra compter dans le futur, en cas de coup dur.
 
Ce n’est pas tout, le carnet d’amis aura également permis à Natsume de se rapprocher des humains. D’une part, il s’agit d’un souvenir de sa grand-mère, probablement l’unique héritage de sa famille directe. Par sa seule possession, il a obtenu quelque part ce qu’il désirait tant : un lien familial réel. Une chose importante pour un orphelin qui n’a jamais connu ses parents (ou du moins on le suppose).
 
Le carnet pourrait le pousser à rechercher de l’affection et un contact auprès des yôkai uniquement, mais non. Il se retrouve souvent obligé de se mêler de la vie de ses semblables, par exemple afin de résoudre les problèmes de yôkai. En effet, certains esprits se sont attachés à une personne en particulier, d’autres cherchent vengeance ou détestent les humains par principe. Il existe aussi des hommes capables de voir les yôkai. Ceux-là sont soit devenus exorcistes et représentent donc un danger pour Natsume s’ils venaient à apprendre l’existence du carnet, mais aussi pour les amis qu’il s’est fait au gré de ses aventures. Mais la plupart des humains ont surtout souffert de leur don, et le voient davantage comme une malédiction. Ils sont donc dans la même position que Natsume à ses débuts. Et c’est dans ces occasions qu’on voit le chemin qu’il a parcouru. Il se rend compte peu à peu que ses liens avec les humains sont aussi précieux, voire plus peut-être, que ses liens avec les yôkai.
 
À de nombreuses occasions, Natsume est forcé de sortir de sa réserve naturelle, de surmonter ses peurs et ses faiblesses. Il peut par exemple être amené à protéger aussi bien les humains que les yôkai des dangers du carnet ou d’un puissant ennemi, et pour ce faire, il n’a d’autre choix que de s’intéresser à leur vie et à leurs sentiments, afin de les aider de son mieux. Il est souvent difficile de faire le premier pas, et d’aller vers l’autre. Peur d’être blessé, peur d’être rejeté, peur d’être humilié, tous ces sentiments qui nous étreignent bien souvent et nous bloquent. Mais l’humain ne peut vivre seul, malgré son désir ardent d’être libéré des contraintes. Un paradoxe peut-être, mais très humain également.
 
Cela peut sembler évident, parce que le carnet est le déclencheur de l’histoire, l’objet par lequel elle existe, mais son rôle est primordial avant tout dans le développement de Natsume et son évolution vers une vie plus épanouie. Chaque page est une rencontre potentielle, une nouvelle expérience, bonne ou mauvaise, mais qui fera mûrir le jeune garçon. Et, nous aussi, on se prend à vouloir découvrir ou à prendre davantage soin, de notre propre carnet d’amis.
   
   
     
  
  

Carnet bien nommé

 
La puissance du carnet d’amis vient des noms qu’il contient. Chacun assure un contrôle absolu sur les yôkai à qui il appartient. Si le nom est brûlé, le yôkai meurt brûlé ; si le nom est déchiré, il sera coupé en deux. De plus, le yôkai est contraint d’obéir sans délai au détenteur du carnet. La question est : pourquoi le nom est-il si important ? Parce qu’il recèle une dimension magique et implique quelque part un certain envoûtement. En nommant une chose, un animal, une personne, il est exercé une certaine emprise sur lui. Si, alors que vous marchiez, quelqu’un dit « stop » en citant votre nom, il est quasiment certain que vous interromprez votre marche. Cette action est rendue possible uniquement parce que vous êtes lié par votre nom, il est une part de votre identité et indissociable de votre être. Sans lui, vous existeriez en tant que personne physique, mais peut-être pas en tant qu’être spirituel et conscient.
 
Par exemple, le cycle de Terremer, écrit par Ursula K. Le Guin et dont un des livres composant la saga fut adapté par les studios Ghibli (dans le film Les Contes de Terremer), fait grand usage de cette croyance. Dans ce monde, chaque personne possède deux noms : un d’usage courant et un autre caché, qui n’est révélé qu’aux proches ou à des gens de confiance. En effet, la magie dans ce monde repose exclusivement sur l’usage des noms. Si on connaît le nom des choses, on peut les lier, les envoûter, et leur imposer sa volonté. Connaître le nom des différents vents permet de le faire souffler dans la bonne direction, par exemple. Même si seuls ceux disposant d’un potentiel magique en sont capables, cela montre que la connaissance du monde et notre impact sur lui commence par l’apprentissage des noms des éléments qui le composent. Onmyôji, celui qui parle aux démons (disponible également chez Akata-Delcourt) repose lui aussi à maintes reprises sur le pouvoir des mots pour chasser les esprits malfaisants et les contraindre à obéir.
 
Pour rester dans un esprit japonais, le kotodama considère par exemple que chaque syllabe renferme un kami, une divinité. Il s’agit d’une forme de pouvoir spirituel, appliqué à la langue japonaise. Le nom de cette croyance se traduit d’ailleurs par « mots-âmes », ou « paroles sacrées ». Pour simplifier, le nom permet de concrétiser un concept, de faire exister les choses invisibles dans notre univers. C’est ainsi que sont nés les yôkai et autres créatures fantastiques, c’est ainsi que nous pouvons nous situer dans notre monde et nous définir en tant que personne. Il s’agit aussi d’un lien, indispensable pour nous permettre de communiquer avec nos semblables. Dans le pacte des yôkai, leur nature sacrée apparaît encore plus d’emblée, puisque le nom détient leur nature divine, contenue dans les syllabes composant les noms des yôkai. Derrière son apparente banalité, le nom a un pouvoir immense au niveau spirituel, et représente sans doute la seule vraie magie de notre monde, qui est à l’origine de toutes les autres.
 
Il s’agit là évidemment de concepts philosophiques et existentiels qui portent à débat et à la discussion, et n’empêchent évidemment en rien le plaisir de lecture ressenti à la lecture du Pacte des yôkai. Cependant, dans une œuvre où le personnage principal a beaucoup de mal pour exprimer sa pensée, la valeur donnée aux noms possède une signification encore plus grande, non négligeable, et il me semble intéressant de souligner la valeur intrinsèque du rituel et de l’importance d’un concept que nous côtoyons tous les jours et dont nous ne mesurons toujours pas bien la portée.
  
  

NATSUME YUJINCHO © 2003 by Yuki Midorikawa / HAKUSENSHA Inc., Tokyo

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