Dossier manga - Le Pacte des Yôkai

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Sommaire

Publié le Vendredi, 28 January 2011


Structure éclatée


Dans les premiers tomes de la série, Yuki Midorikawa a opté pour une narration par chapitre autoconclusif. Au début de chaque épisode, elle nous rappelle les grands principes de l’histoire, le pouvoir du carnet d’amis, de Natsume, le rôle de Maître Griffou, etc. Un choix parfaitement assumé et une volonté de permettre aux lecteurs de prendre la série en cours de route à n’importe quel moment dans le magazine de prépublication. Pourtant, il est remarquable de constater l’évolution de Natsume, même avec cette volonté de ne pas perdre le lecteur. À part pour la répétition des grands principes de la série, chaque épisode est l’occasion de voir Natsume confronté à de nouvelles difficultés, de nouveaux yôkai, mais en gardant en mémoire la façon dont il a résolu les précédents problèmes. Ainsi, le Natsume du tome un a déjà beaucoup avancé au tome trois. De nouveaux personnages récurrents font également leur apparition, certains yôkai reviennent régulièrement, etc. On est loin du « monstre de la semaine » quand même au final, et l’auteur parvient à maintenir une cohérence de tous les instants.

D’autant plus qu’à partir du tome 5, le titre prend une autre tournure. Le Pacte des yôkai a gagné en renommée, et Yuki Midorikawa se libère peu à peu des contraintes imposées. Les histoires s’allongent sur plusieurs chapitres, le monde de Natsume s’élargit, des ennemis plus récurrents font leur apparition, le passé de Reiko et celui de Natsume nous est dévoilé plus en détail également… Bref, le titre prend son envol, nous proposant une expérience sans cesse renouvelée et imprévisible sur la tournure que prendra la suite. Pour le meilleur, à n’en pas douter.

Et ce n’est pas pour autant que les chapitres qui ont fait le succès de la série sont oubliés. Les « carnets d’observation » sont une excellente occasion de profiter du talent de l’auteure sur de courtes histoires. Souvent drôles, toujours émouvantes, elles nous permettent de ne pas perdre le lien et l’ambiance qui prédominaient au début du titre, et qui a sans aucun doute contribué à l’attachement du lectorat pour la série. Au final, la série ne s’essouffle absolument pas, et la mangaka prend grand soin de conserver une cohérence de tous les instants.
  
 
  
  
  

Ambiance et onirisme


Peut-être aussi la plus grande force d’attraction du titre réside-t-elle dans son graphisme. D’une grande douceur, le trait de Yuki Midorikawa nous plonge dans son univers et dans sa vision du monde, qui semble dépourvue de cynisme. L’auteure se concentre beaucoup sur les regards, et énormément de choses passent dans les yeux des personnages de la série : détresse, résignation, surprise… le tout directement compréhensible, presque brut, avec le trait de l’auteure qui nous les rend très vivants.

Les monologues intérieurs sont également de toute beauté. Parfois sous forme de morale, parfois sous forme de regrets, on trouve énormément de poésie dans ces réflexions. Mais une forme de poésie pratique, qui n’est pas là simplement pour la beauté de la chose, mais pour faire passer un vrai message. Difficile dans le fond de réellement exprimer ce sentiment à la lecture, il est préférable que chacun y pose son propre regard, et se fasse sa propre idée.

Les décors sont également magnifiques, ce qui aide évidemment à se plonger davantage dans l’ambiance. De même, le découpage des planches est de toute beauté et très immersif. Et les designs des différents yôkai sont superbes, originaux et variés (le design de Maître Griffou notamment est inspiré du dragon de « L’histoire sans fin ») tout en restant traditionnels. Du beau boulot.
  
   
  
 
   

Se taire ou ne pas se taire ?


Un autre grand thème du titre est sans aucun doute l’importance du mensonge et du non-dit. Prenons Natsume. Il vit dans un mensonge permanent. Dans sa vie actuelle, aucun de ses amis les plus proches ne sait qu’il voit les ayakashi. Sa famille d’accueil, les Fujiwara, n’est pas davantage au courant de son pouvoir. Pourtant, il les apprécie énormément, et ils lui rendent bien. Dans ce cas, pourquoi ne pas se confier ? Parce que, même si aucun d’eux ne le rejetterait, il se mettrait dans une position où tout le monde se ferait du souci pour lui. Le moindre retard serait source d’angoisse, la moindre blessure une terreur pour son entourage. Paradoxalement, c’est à nos proches que nous souhaitons cacher nos plus lourds secrets. Pour la simple raison que nous souhaitons leur éviter de s’inquiéter. Même si le secret est lourd, la vérité est parfois bien plus difficile à assumer.

Certes, la sincérité est souvent une qualité essentielle, et il nous l’est prouvé à maintes reprises dans la série. Cependant, il est important de faire la part des choses et de peser le pour et le contre. Natsume a été rejeté violemment quand il disait voir des êtres étranges, ou quand il semblait avoir des comportements bizarres en fuyant les yôkai. Il semblait bien plus sage de ne rien dire, afin de mener une vie tranquille et paisible. Et pour l’instant, cela lui réussit très bien. D’autant plus qu’il n’est pas seul, il y a Natori, Tanuma, ainsi que Taki, avec qui il peut discuter s’il en ressent le besoin de ses problèmes avec les yôkai. Sans oublier ses amis ayakashi, qui sont un support constant pour lui permettre de garder un équilibre.

Le non-dit est important aussi. Il peut permettre de maintenir un lien involontaire, ou d’éviter de briser une illusion. Dans le tome 2 par exemple, avec l’histoire du Seigneur Shigure, qui se retient de discuter avec la jeune fille souhaitant le remercier pour un service rendu. Celle-ci le recherchant inlassablement, tous les jours, il craint qu’elle ne revienne plus, une fois son message passé. Il choisit l’illusion du non-dit et de la distance, plutôt que de prendre le risque de ne plus la revoir. Un choix auquel nous sommes tous confrontés un jour ou l’autre, et qui ne rend son choix que plus triste. Même Madara se cache en permanence derrière ses grands airs, se prétendant n’être que le garde du corps et rien d’autre, alors que tout trahit son attachement profond pour Natsume.

En d’autres termes, derrière cette volonté de vouloir exprimer quelque chose du plus profond de notre être, on trouve aussi cette conscience que tout ne doit pas être dit, ne peut pas être dit. Un paradoxe d’un certain point de vue, mais surtout une dure réalité, un besoin de conserver ou de se cacher derrière une certaine illusion, afin de nous protéger. À nouveau un des thèmes parfaitement exploités et qui résonnent tout au long du manga. En fait, plus on réfléchit sur le titre, plus on se dit que tout a été pensé avec beaucoup de soin, de cohérence, tout en gardant une fluidité remarquable. On ne peut qu’être admiratif, au final.
 
 

NATSUME YUJINCHO © 2003 by Yuki Midorikawa / HAKUSENSHA Inc., Tokyo

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