Dossier manga - Ippo

Reader Rating 19.50 /20

Sommaire

Publié le Jeudi, 08 April 2010


Une vie gâchée, ou une vie bien remplie ?

 
Pour atteindre le plus haut niveau dans une discipline, un entraînement rigoureux et régulier est indispensable, ainsi qu’une maîtrise des bases et l’apprentissage de nouveaux coups. La boxe n’est pas une simple histoire de violence, Ippo n’est pas un manga de baston. La série traite d’un sport réellement technique et ardu à maîtriser, ce qu’on a tendance à oublier lorsqu’on se rappelle de la violence des coups et des K.-O. impressionnants. Par conséquent, les séances d’entraînement occupent quasiment autant de places que les combats dans le manga, avec une place relativement importante consacrée à la vie des boxeurs.
Contrairement à Slam Dunk ou à Eyeshield 21, Hajime no Ippo traite d’un sport au niveau professionnel. Les enjeux et les exigences n’ont rien à voir avec le niveau au lycée. La nature même de la boxe professionnelle l’empêche d’exister en soi comme un simple divertissement. Pour être au top, un boxeur doit s’entraîner quotidiennement et sérieusement, ne lui laissant que peu de temps pour avoir une vie sociale bien remplie. De plus, la boxe ne nourrit pas son homme, et un boxeur ne reçoit qu’une somme dérisoire par rapport au temps de préparation et d’entraînement qu’il a consacrés à son match, et aux difficultés et aux blessures qu’il a du surmonter pour vaincre, ou parfois perdre. À moins d’être un très grand champion, un job sur le côté est nécessaire, lui laissant encore moins de temps à faire quoi que ce soit d’autre.
Il ne faut donc pas s’étonner de ne voir que très peu de moments où Ippo ne pense pas à la boxe. Il s’agit d’une sorte de sacerdoce, d’un état d’esprit particulier, que seuls ceux qui y consacrent leur courte carrière (un boxeur restant rarement en activité au-delà de la trentaine) peuvent réellement comprendre, même s’ils ne peuvent l’expliquer. Pour cette raison, les combats et l’entraînement constituent environ 90 % du manga. Mais il ne s’agit en rien d’une gêne ou d’un défaut. En effet,  chacune de ces phases parvient à être à la fois didactique, drôle et passionnante. Comparer la série à une série d’inspirations et d’expirations semble pertinent dans ce contexte.
D’un côté, on a les combats d’Ippo, où règnent une atmosphère d’incertitude, de tensions, de retournements de situation, de violence et de détermination.
D’un autre, on a les périodes d’entraînement. Moments de joie et de détente après la victoire, passages de loisirs purs, que ce soit au karaoke ou à la plage ou une sortie entre amis, périodes de crise familiales, inquiétudes vis-à-vis des combats qui approchent, observations des adversaires, apprentissage de nouvelles techniques… Les phases « d’entraînements » sont ainsi souvent une source de rire, une occasion de découvrir une autre facette d’Ippo, d’un de ses adversaires, ou d’un membre du groupe. Ils constituent une respiration bienvenue entre des combats haletants et durs, et sont toujours efficacement menés.
Le rythme du titre est ainsi parfaitement balancé, ne cédant que rarement à la routine ou à l’ennui, et s’il ne s’éloigne que peu du schéma « entraînement-combat-entraînement-combat », la narration ne permet aucun temps mort au récit. Aucun tome n’est là pour combler un vide, ou ne donne l’impression que l’auteur est en mal d’inspiration.
La raison de l’efficacité de ce rythme est du aussi au fait que Ippo n’est pas le seul boxeur sur lequel on se focalise. De temps à autre, on suit les combats d’Aoki, de Kimura, de Takamura, ou d’autres adversaires d’Ippo. Morikawa ne s’attarde guère sur leurs matchs, il est vrai, mais cette simple pause d’un moment, sans toute la pression et l’intensité de ceux d’Ippo, permet au lecteur de souffler lui aussi. Le rythme est donc bien géré, créant une grande fluidité dans le déroulement de l’action, et un grand plaisir à la lecture.
     
   
    
      

La boxe: sport violent, ou véritable noble art ?

      
Au-delà de toute idée de violence, la boxe est un art martial. Sa pratique requiert une discipline de fer, des séances d’entraînement éprouvantes, et une certaine dose de masochisme ou de fanatisme. Car pour passer au maximum une demi-heure sur le ring s’il va jusqu’au bout des dix rounds ou douze rounds du match, un boxeur se sera imposé pendant deux à trois mois, tous les jours, un entraînement très rude, bien plus rude probablement que dans n’importe quel autre sport. Pour au final peut-être perdre après le premier round, ou se faire briser la mâchoire ainsi que ses rêves, ou subir des traumatismes crâniens, ou encore parfois, y trouver la mort…  
Morikawa s’attache à travers ses boxeurs à nous dépeindre la vie quotidienne de ces combattants, en prenant quelques cas typiques ou atypiques.
À travers Ippo, on voit qu’un homme doué, vraiment déterminé et s’astreignant à un rythme de vie discipliné et sain peut parvenir au plus haut niveau, même si son caractère ne le prédispose pas à une telle violence, ou qu’il n’est pas naturellement surdoué. Ippo est aussi l’archétype de l’homme qui cherche un sens, une raison d’être dans ce qu’il fait, qui trouve sa raison de vivre dans la boxe et se définit d’emblée par elle.
Aoki et Kimura, les sempaïs d’Ippo, c’est le parcours de boxeurs moyens, ceux qui n’atteindront probablement jamais le sommet, faute de vrais talents, mais qui ne renoncent pas pour autant. Ils alternent entre victoires et défaites, allant souvent jusqu’à une victoire aux points, et sans d’impressionnants K.-O. qui feraient parler d’eux. L’auteur montre ainsi la difficulté de s’imposer dans ce monde, sans sous-entendre pour autant qu’il est impossible de percer si on n’est pas aussi doué que Takamura ou travailleur qu’Ippo. S’accrocher ne suffit pas toujours, mais ceux qui ont réussi se sont toujours accrochés. Ils ont de l’expérience, et n’ont jamais laissé leurs défaites les décourager trop longtemps. Ils sont typiquement ceux qui seraient déjà pleinement satisfaits d’atteindre un titre, une reconnaissance. Un jour sans doute Morikawa leur laissera-t-il la chance de combat pour le titre…
À travers le personnage de Takamura, c’est un talent pur de la boxe qui nous est présenté, un être destiné à atteindre le sommet. Que ce soit au niveau de la puissance, de la technique, de la vitesse, il n’a pas vraiment de concurrents au niveau national. Mais en contrepartie, il doit passer par une épreuve terrible, la perte de poids. En effet, il est plutôt grand pour un japonais, et il doit s’astreindre à un régime terriblement difficile, car la catégorie poids-lourds n’existe pas au Japon. Alors que son poids naturel se situe probablement aux alentours des 90 kg, il doit parvenir pour être au niveau des poids moyens à 72 kg ! Il faut une volonté énorme que pour accepter de faire subir à son corps et à son esprit de tels tourments, juste pour pouvoir combattre une poignée de minutes. Il est le type même de boxeur qui est destiné à devenir une légende, et plus que le titre matériel, il cherche surtout à atteindre la reconnaissance des foules, et montrer qu’il est le plus fort.
En plus de ces cas de figures typiques, il est des cas plus tragiques. Comme Wolf par exemple, sportif étranger qui doit absolument remporter des victoires pour justifier l’investissement effectué sur lui, et que personne n’encourage pourtant jamais vraiment à cause de ses origines. Mashiba a une part d’histoire triste, qui sans justifier son comportement, explique tout de même certains de ses actes, et sa grande motivation.
En bref, chacun des combattants dans Ippo possède une raison de combattre, ainsi qu’une véritable histoire et une personnalité plus ou moins développée, même si pas toujours particulièrement originales, et représentent un type possible de boxeur, aussi bien au niveau technique que mental. À de rares exceptions près, ils ne servent pas juste de chair à canon pour le plaisir de voir Ippo les vaincre. Tous ont apporté quelque chose dans le développement de notre héros, et en retour, ils ont également appris quelque chose en sur eux-mêmes ou sur la boxe. Un échange à travers les poings, et une autre façon de grandir et de s’ouvrir l’esprit, même si celle-ci est plutôt douloureuse.   
Ce qu’on retient surtout de la boxe telle que nous la présente Morikawa, c’est qu’il s’agit d’un sport à part. Même si elle n’a aucune philosophie attachée à sa pratique, elle n’en reste pas moins un art martial. Le respect pour l’adversaire, l’entraînement intensif et régulier pour maîtriser les techniques, une discipline rigoureuse et une hygiène de vie saine, une volonté à toute épreuve... Difficile cependant de se dire qu’on va faire de la boxe pour le plaisir, comme cela pourrait être le cas avec le basket ou le football. La boxe nécessite un état d’esprit particulier, une envie de retrouver quelque chose de primal et ancien, de pur.
De fait, la boxe est avant tout une question de volonté et de pure détermination. Un vrai sport d’hommes, dans le sens de guerrier, mais pas seulement. La violence sous sa forme physique est souvent condamnée dans notre société, mais c’est oublier que parfois, certaines choses peuvent être exprimées par les poings, et qu’il s’agit là d’une chose saine. Loin de faire l’apologie de la violence, Ippo nous montre au contraire les bienfaits de ce sport. Un affrontement aussi bien psychologique que physique, qui nous pousse à dépasser nos limites, et à ne jamais baisser les bras, et nous enseigne le respect de l’adversaire. Des qualités non seulement utiles dans le sport, mais également dans la vie de tous les jours.
Mais plus que tout, elle requiert une grande maîtrise technique et stratégique, ne se limitant pas à deux gars se frappant de toutes leurs forces. Chaque boxeur possède un style propre ou une particularité, auquel Ippo doit s’adapter pour vaincre, en jouant ses propres cartes. Chacun utilise ses spécificités et ses capacités naturelles, et tout le monde peut trouver une façon de combattre qui lui convienne. Le manque de puissance peut être compensé par la vitesse, ou par une analyse de la situation sans faille, ou par une très bonne stratégie. D’ailleurs, Ippo se retrouve souvent à terre, preuve que la force est loin d’être une condition suffisante pour s’imposer dans ce monde.
Le manga se transforme alors en une sorte de manuel, à la fois simple d’accès et très didactique, sans oublier d’être passionnant et drôle. Morikawa est un vrai passionné, et il maîtrise parfaitement sa narration, réussissant à nous immerger tout en douceur dans le monde de la boxe. Et au lecteur de commencer à y prendre goût et d’y trouver un intérêt nouveau.
   
  
   
  

© George Morikawa / Kodansha Co. Ltd.

Suivre les commentaires du dossier

Ajouter un commentaire

*


Le code HTML est interprété comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

Si vous voulez créer un compte, c'est ICI et c'est gratuit!

> Conditions d'utilisation
MN Actus
Dernières news News populaires News les plus commentées Fermer

Dernières News