Erased - Actualité manga
Dossier manga - Erased
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Publié le Vendredi, 12 January 2018


Les personnages, la grande force d'Erased


L'autre élément-clé d'Erased, c'est clairement son excellente palette de personnages. En seulement 8 tomes (9 en comptant Erased Re), tous les principaux visages, plus ou moins fortement, auront droit à leur développement et à leurs propres avancées et évolutions.

Et tout commence avec Satoru. Le début de la série s'applique avant tout à présenter un personnage principal qui attire peu de sympathie. Satoru est au départ un homme désabusé par une vie morne où il n'a pu accomplir vraiment ses rêves, ce qu'il attendait de la vie quand il était enfant. Il est devenu un jeune adulte solitaire, s'intéressant peu aux autres et pouvant même être assez dédaigneux envers sa mère ou Airi, et menant au jour le jour une vie sans passion et désabusée, ses rares désirs (comme l'envie de devenir mangaka) ne décollant pas. Il paraît alors très difficile de s'intéresser à lui, c'est en tout cas ce qu'on se dit au début en le découvrant, mais c'est mal connaître l'auteur, qui s'avère excellent dans une narration très introspective, nous faisant profiter de toutes les pensées blasées et dédaigneuses de son personnage, ce qui fait réellement décoller son intérêt dès lors qu'il doit se confronter à des souvenirs d'enfance qu'il avait oubliés.



Mais cette vie morne prend donc une tournure radicale quand survient le meurtre de sa mère, qui va tout changer, avec son retour dans le passé quelques jours avant la disparition de Kayo. Pour sauver sa mère en 2006, il comprend qu'il devra d'abord empêcher les événements de 1988, et il fera tout pour ça... Le nouveau Satoru peut alors commencer à apparaître, mais il sera loin d'être le seul à se dévoiler et à évoluer.

Alors qu'il était habitué à des petits retours en arrière, il vient de faire un bond de 18 ans dans le passé... Tout cela est-il réel ? Il en a très vite la confirmation, retrouve ses amis d'enfance, son professeur de l'époque... ainsi que Kayo. Il retrouve également sa mère, cette mère qu'il dénigrait si souvent, et qu'il voit désormais sous un autre jour, puisque bien qu'il a retrouvé son corps de gosse de l'époque, son esprit, lui, reste celui d'un adulte de 28 ans qui a déjà vécu tout ça. En retrouvant sa mère encore jeune, il se rend compte des efforts qu'elle a pu faire pour lui, et revit avec nostalgie des petits bonheurs auxquels il faisait peu attention à cette époque... Sans insister trop lourdement et avec une certaine émotion, Kei Sanbe nous dévoile un Satoru qui, éloigné de l'adulte solitaire et blasé du tome 1, apparaît plus humain en revivant avec émoi son passé. Il soigne avec tout autant d'application tout le courage d'une mère qui, seule, fait tout pour son fils. Dès lors, Sachiko devient un personnage profondément humain auquel il est impossible de ne pas s'attacher. D'autant que par la suite, elle n'hésitera jamais à soutenir son enfant dans ses projets parfois fous afin d'en faire quelqu'un de fiable. Elle est aussi une femme qui sait émouvoir en profondeur, comme quand, plus tard encore dans la série, on cernera la détresse silencieuse et le courage de cette mère qui, pendant 15 années, veillera sur son enfant dans le coma, inlassablement et avec un espoir toujours intact.

Le voyage dans le passé, c'est pour Satoru une sorte de seconde chance, pour changer lui-même... mais avant tout pour changer le passé et influer sur le présent, ce qu'il ne perd pas de vue. Pour cela, il doit commencer par celle qui fut à l'origine de tout : Kayo, sa camarade de classe morte une première fois à l'époque, qu'il est résolu à protéger dans cette "seconde chance". Mais pour pouvoir la protéger, il devra d'abord réussir à se rapprocher de la fillette, d'un caractère solitaire, n'allant pas vers les autres et étant la cible des moqueries des autres filles. Et il devra alors percer la coquille de la gamine, en se confrontant à l'entourage de celle-ci, ce qui va chambouler en profondeur notre héros... En cherchant à se rapprocher d'elle, Satoru va découvrir toute la tragédie de l'existence de la petite fille. Celle d'une enfant détestée et battue par sa mère, et de ce fait repliée sur elle-même. Kei Sanbe nous offre une recette loin d'être originale, mais qu'il exploite merveilleusement bien, en prenant le temps, pendant quasiment tout un tome, de développer la relation naissante de Satoru et Kayo. Avec sa maturité d'adulte de 28 ans, notre héros comprend qu'il aurait pu empêcher certaines choses la première fois, est bien décidé à réparer les erreurs du passé, et découvre alors tout le véritable fond de sa camarade de classe, avec laquelle il entame petit à petit une relation forte. Sous ses abords austères de fillette ne parlant avec personne et ne regardant jamais les gens dans les yeux, Kayo dévoile un comportement radicalement opposé de celui de Satoru : là où notre héros se force à être amical envers les autres pour cacher son côté solitaire, elle se force à paraître renfermée pour éviter les problèmes alors qu'elle adorerait avoir des amis. Un comportement qui s'explique évidemment à travers les violences et séquestrations de sa mère, un état de fait que Kei Sanbe, qu'on ne connaissait pas si subtil au vu de ses précédentes séries, met très bien en avant en soulignant toutes les difficultés que la fillette éprouve pour s'ouvrir aux autres, convaincue que sa mère la bat depuis toujours parce qu'elle a fait quelque chose de mal et que tout ceci est normal. Les deux enfants se promettent alors de ne pas se mentir, d'être sincères l'un envers l'autre, ce qui, Satoru s'en rendra compte, est loin d'être toujours facile. Mais la sincérité est précisément ce qui lui manquait la première fois, et c'est principalement ce qui lui permettra de changer le cours des choses, de transformer le passé, en faisant ce qu'il n'avait pas fait la première fois. Plus question pour lui de laisser Kayo seule le soir quand elle n'ose pas rentrer chez elle. Plus question non plus de la laisser se morfondre. On découvre à la fois un Satoru beaucoup plus humain que dans le tome 1, et une Kayo de plus en plus touchante et attachante au fil qu'on découvre son vrai fond, ses fragilités, ses espoirs placés en Satoru. Pendant qu'on apprécie les efforts de notre héros, on prend plaisir à voir la jeune fille s'ouvrir peu à peu, apprendre à sourire et à regarder les autres dans les yeux, être de plus en plus bavarde avec Satoru et lâcher des petites expressions qui reviennent en marquant notre héros ("T'es bête ou quoi ?"). Pendant cette partie de la série, Kei Sanbe captive dans sa façon limpide et prenante de faire évoluer ses deux personnages, d'autant qu'autour d'eux, les figures secondaires sont là pour rendre les choses encore meilleures, entre le fameux Jun qu'il faudra innocenter, les copains de Satoru qui le taquinent et l'encouragent dans sa relation avec Kayo, certains élèves qui restent médisants envers la fillette, un professeur intéressant, et la mère de Satoru dont on découvre totalement le caractère.



Puis le retour en 2006, juste après le premier voyage dans le passé, permet notamment de mieux découvrir Airi, son passé familial qui fait qu'elle souhaite tant accorder sa confiance aux autres (mais attention, l'adolescente a aussi un sacré caractère, Takahashi en fera les frais), et sa relation avec une mère en proie à certains regrets. De même, on a la confirmation de toute la bienveillance que Sachiko Fujinuma a pu avoir pour son fils, en n'hésitant pas à endosser le mauvais rôle pendant des années.

Avec le deuxième voyage dans le passé, Satoru pourra compter plus que jamais sur des aides un peu inattendues : son camarade de classe et ami Kenya qui a perçu en lui un changement, mais aussi l'instituteur Yashiro, ainsi que Sachiko, sa propre mère, qui vont veiller à leur manière quand notre héros s'embarquera dans un plan un peu osé et à la limite de la légalité : kidnapper Kayo, pour alerter les adultes sur les sévices que sa mère lui fait subir, et pour empêcher la vraie disparition de la jeune fille ! On appréciera ici l'excellente utilisation des personnages secondaires, tels Kenya en soutien du même âge que Satoru, et bien sûr Sachiko en mère ayant confiance en son enfant et n'hésitant pas à le suivre pour qu'enfin les choses bougent du côté de la mère de Kayo... On trouve d'ailleurs un joli contraste en notre héros, qui, bien qu'adulte dans un corps enfantin, voit réapparaître ses rêves d'enfant de devenir justicier. Voilà qui confirme qu'il a bien changé... A cet instant-là, qu'il paraît loin, l'antihéros taciturne du tout début de la série !

Pour  le cas du sauvetage d'Aya Nakanishi, notre héros n'est définitivement plus seul : à force d'agir, il a déjà bousculé bien des vies, et va désormais pouvoir compter pleinement sur ses camarades comme aides. Qu'il s'agisse de Hiromi, de Kenya ou même de Kazu (un autre camarade de classe qui aura un bon rôle à ce moment précis), chacun est là pour épauler Satoru... y compris une amie qu'il retrouvera finalement très vite après l'avoir quittée ! Il est appréciable, dans ce passage, de voir ce que Kayo déclare à Satoru, d'assister aux remerciements de Hiromi, au renforcement de la confiance et de l'amitié entre notre héros et Kenya... Tout ceci prouve à quel point Satoru a beaucoup changé, s'est écarté de l'adulte morne qu'il était devenu, s'est rapproché de son rêve de jeunesse d'être un héros.



Et dans tout ceci, le tueur lui-même n'est pas oublié : Un flahsback vient expliquer bien des choses sur lui. Son goût pour les enfants, sa fascination pour la mort... Comment est né tout cela ? Réponse dans ce passage raconté par le principal concerné, pour un résultat qu'il était difficile de rendre plus immersif, d'autant qu'il arrive au bon moment pour profiter d'une atmosphère déjà très sombre, à la fois fascinante et cauchemardesque, et qu'il nous plonge au mieux dans la psychologie retorse et inquiétante du personnage...

Un tueur que Kei Sanbe finit d'utiliser à très bon escient dans le final de son manga, lors de son  dernier face-à-face en forme de confessions avec Satoru. Quelque part, Satoru et le tueur ont tous deux un point commun : ils ont constamment cherché à combler le vide dans leur coeur, en refusant la norme. Mais ils s'y sont pris de manières totalement différentes... et le tout traduit bien toute l'évolution de Satoru au fil du manga, grâce notamment à tous les proches qui l'ont soutenu, qu'il a aussi dû soutenir, qui lui ont appris à devenir un homme qui sait aller de l'avant et qui est devenu bien éloigné du Satoru du début de la série. Les mots qu'il n'a pu dire autrefois, les promesses non tenues... a-t-il pu effacer tous ces regrets ? Est-il devenu le héros qu'il souhaitait être dans son enfance avec Kenya ?

Tout commence par un Satoru taciturne et désabusé, tout se termine par un Satoru complètement changé. Changé, grâce à sa volonté, mais surtout grâce aux nombreux liens qu'il a bâtis avec son entourage. La boucle est bouclée, et la palette de visages de la série apparaît définitivement attachante et excellente.


Le style de Kei Sanbe


Au fil de ce dossier, nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion d'évoquer les qualités du style de Kei Sanbe, notamment sa narration à la fois assez introspective et « double » (il y a le Satoru enfant normal que tout le monde voit, et le Satoru adulte qui est en lui et nous dévoile ses pensées). Revenons ici sur quelques autres éléments.

Pour soutenir la tension et l'ambiance de son récit, Kei Sanbe peut toujours compter sur son trait assez épais et incisif, évite les élans de fan service de ses précédentes séries. Et, en plus de la très bonne narration déjà évoquée, offre également un très bon sens du bouleversement.

Le mangaka fait également, plus d'une fois, des merveilles d'ambiance en jouant habilement sur les expressions faciales inquiétantes, sur le noir... Certains passages en particulier dégagent une atmosphère très, très tendue et malsaine, on pense notamment à la scène où Satoru découvre qui est le tueur dans la voiture : il y a un excellent travail sur les bulles (la double page où Satoru est comme assommé par la déferlante du monologue du tueur est impressionnante, tant elle cristallise la perdition que peut ressentir notre héros à cet instant) et sur quelques éclats de mise en scène (comme ces quelques zooms ou cette implacable chute de la voiture).

Enfin, un point très intéressant vient également de l'identité du tueur : une fois qu'on la connaît, relire la série est une excellente expérience, car nombre de petites choses le concernant prennent alors un autre sens. Pour le lecteur aimant observer les choses, certains actes, certains regards difficiles à cerner (que regardent-ils exactement, et pourquoi ?), certaines paroles seront un plaisir à re-appréhender.
  
  
  


© 2013 Kei Sanbe / KADOKAWA CORPORATION, Tokyo.

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