Dossier manga - Cantarella

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Publié le Jeudi, 28 October 2010


Entre Ludwig II et Seimaden ?

 
Cantarella est une œuvre assez majeure de la bibliographie de You Higuri, dans le sens où elle réunit deux des tendances principales de son style. On trouve en effet d’un côté l’aspect historique, attaché aux personnages réels et à une époque bien délimitée, ce qui nous fait indubitablement penser à Ludwig II et de l’autre le côté fantastique, déformé et inventé comme dans Seimaden.

Si l’on prend le contexte historique de Cantarella pour le comparer à la réalité, cela semble plutôt bien concorder. Les noms, les dates, les lieux, tout fonctionne sur la naissance de César à part le fait qu’il est supposé être le fils de Rodrigue et de Vanezza au lieu de son enfant adoptif. Son évolution aussi, puisqu’il est avéré qu’il devient cardinal et que son père devient Pape par la suite. De plus, ce dernier est le premier Pape à reconnaitre ses enfants bien que ce ne soit pas le premier homme d’Eglise à avoir des maitresses, ce qui a pour conséquence de faire appeler César le « neveu du Pape », par pudeur. Le véritable César est également bien passé par Pérouse durant son adolescence, a bien été accusé du meurtre de son frère Juan qu’on a retrouvé dans le Tibre, et ce pour une possible histoire de jalousie entre les deux frères à cause de Sanccia d’Aragon qui, mariée à leur plus petit frère Joffre, aurait également séduit César et Juan. Faute de preuve, César ne sera pas inquiété mais abandonne peu après sa fonction de cardinal, se démarquant comme étant le premier homme d’église de cette importance à s’illustrer de ce geste. Il aurait également eu un homme de main se faisant appeler Don Michelotto … Celui-ci est principalement basé sur la littérature, qui nous apprendra qu’il aurait été l’homme de main et le bras droit de César. Il aurait aussi été représenté comme l’assassin du Pape Alexandre VI. Enfin, « Michelotto » (Miguel de Corella) est mentionné dans certaines descriptions comme le responsable de la mort du second mari de Lucrère Borgia, Alphonse, alors qu’une autre théorie s’attarde plutôt sur César. You Higuri a donc fait un superbe mélange de tous ces rôles pour créer le Chiaro que l’on connait à présent. De même pour son entourage, Lucrèce sera bien mariée une première fois à un dénommé Giovanni Sforza et divorcée par son père pour changement d’alliance, la raison officielle étant la non consommation de leur union. C’est ce premier mari qui commencera à faire réellement courir des rumeurs sur l’amour incestueux entre Lucrèce et son frère. Puis elle sera de nouveau traitée comme un outil politique par Rodrigue et César, en étant mariée à Alphonse d’Aragon qui trouvera la mort pour impossibilité de divorce, le mariage étant consommé et la preuve étant un enfant. C’est après son troisième mariage, qu’on n’aperçoit pas encore dans le manga, que Lucrèce trouvera la paix. On retrouve aussi dans l’histoire des figures plus secondaires dans le manga, comme Giuilia Farnese (Julia, dans le manga) la maitresse de Rodrigue après Vanezza, le Prince Jem qui aura véritablement existé et enfin Niccolo Machiavelli qui, s’il est un sorcier dans le manga, incarna en réalité un homme politique théoricien et grand admirateur de César Borgia.

Plus loin que les personnages et leurs vies, l’auteur réutilise un contexte pertinent avec une guerre qui fait rage entre la France dont le roi vient réclamer son titre d’héritier légitime de Naples et l’Italie, qui se fait envahir peu à peu. La chronologie des évènements a beau être légèrement adaptée pour le bien de la progression des personnages, on ne retrouve pas tant de discordances que cela et on ne se perd pas dans les dates que l’auteur rappelle régulièrement. Enfin, le nom du manga a lui aussi une signification puisqu’il dériverait d’un poison supposé être utilisé par les Borgia pour assassiner leurs ennemis. Ce serait Vanezza qui aurait détenu en première ce poison, capable d’être ajusté et dosé pour faire mourir sa cible au moment précis où le coupable le désirerait, effaçant toute trace de leur passage et de leur responsabilité. Mais la Cantarella est également une métaphore pour décrire l’état de César, bercé par ses démons intérieurs. En reliant ces deux informations, on comprend aisément que l’auteur n’a pas instauré Vanezza comme porteuse des démons de César au hasard, et l’on comprend bien mieux pourquoi cette femme le hante.
 

 
Après avoir mis le côté historique en exergue, on se doit le nuancer. En effet, et l’auteur le dira d’elle-même, beaucoup de travail de documentation a été fait pour reparler de la famille Borgia et surtout du contexte politique et religieux de l’époque. Cependant You Higuri prend de nombreuses libertés par rapport à la réalité. Notamment, et cela semble évident, sur la nature même de César qui n’est plus seulement tiraillé par des démons intérieurs que l’on pourrait apparenter à ceux de Ludwig dans l’œuvre du même nom, mais bel et bien par des forces démoniaques que tous peuvent observer et craindre. Elle a fait de son héros une représentation fantastique, pour l’inscrire dans une veine plus légère et beaucoup moins indigeste que Ludwig II, ce qui n’est pas pour nous déplaire.

Cependant, on peut se demander où se trouve exactement la limite entre les œuvres de la mangaka. En effet, Ludwig II n’aurait-il pas un penchant fantastique, avec les visions du roi de Bavière ? Certains diront que le surnaturel a sa place dans l’histoire, d’autres rétorqueront et avec sans doute plus de rationalité que Ludwig était réellement fou. Malade psychiquement parlant, il n’y aurait alors rien d’étonnant à confondre ses visions, qui viennent bien d’un univers surnaturel mais qui sont tout à fait réelles dans le cadre d’une hallucination relative à la maladie. Question qui reste donc en suspens, et qui permet de casser un peu la rigidité du récit du manga. De l’autre côté, c’est la même chose. Seimaden, malgré son implication indubitablement ancrée dans la fantasy et le conte, n’aurait-il pas un semblant de réalisme dans l’époque décrite, dans les lieux visités qui pourraient largement s’inspirer de détails on ne peut plus véridiques ? Bref, la frontière n’est jamais aussi évidente dans le travail de You Higuri et dans Cantarella, elle l’exprime avec brio en mélangeant deux de ses influences qui ne l’ont jamais réellement quittée.

De plus, on pourra remarquer que certaines figures sont indubitablement représentées dans la narration de l’auteur, et ce quelque soit son manga. Ce qui n’est pas totalement réaliste, car tous les humains ont des buts et des aspirations bien différentes, sans parler de leur style qui n’est pas forcément prédéfini en fonction de leur rôle. En effet, ici les rôles donnés dans Cantarella sont bien semblables à d’autres, et l’on ressent alors un schéma bien huilé, qui fonctionne en parallèle d’un bon développement psychologique mais qui marque bien que toutes ses œuvres ne sont pas totalement indépendantes les unes des autres. On retrouve en effet régulièrement le héros charismatique aux cheveux sombres, ténébreux et mystérieux, presque inaccessible mais surtout menacés par une entité qu’il abrite en lui : César pour Cantarella, Ludwig dans l’œuvre éponyme et Raulès dans Seimaden. A ses côtés se tient toujours un jeune homme rempli d’une certaine forme d’innocence, incarnant le salut et la juste voie, en contradiction évidente et indispensable avec le héros : Chiaro, Hornig ou Rodric. Enfin doit se tenir la symbolique jeune femme pure déchirée entre deux êtres : Lucrèce, la jeune servante de Ludwig ou Hilda. Quels sont les liens entre ces protagonistes, qu’est-ce qui détermine leurs influences et leurs réactions ?
   
   
  
  

CANTARELLA © 2001 YOU HIGURI (AKITASHOTEN JAPAN)

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