Dossier manga - Princesse Kaguya

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Sommaire

Publié le Jeudi, 02 August 2012


Jouer avec le feu


En dernier lieu, c’est la cupidité des humains et leur tempérament prêt à tout que l’on voit ressortir à la lecture de la série. Le principe même de l’existence de nos héros, avec cette histoire de clonage qui permet de garantir un corps en bonne santé à certains jeunes de la planète, dérive vers une société élitiste. Les familles riches et puissantes veulent dominer la nature, se réapproprier les « erreurs » ou les coups du sort de celle-ci. La volonté de rendre leurs enfants immortels ou de leur offrir une garantie, pour eux ou pour soi-même, nous montre bien à quel point ils sont prêts à tout. L’envie de maitriser le destin et de pouvoir tout recommencer si quelque chose tourne mal est terrifiante. L’auteur met parfaitement en avant cette passion de l’homme pour un semblant d’immortalité, et surtout pour une santé garantie par la science et ses dérives. Elle nous impose le débat de la morale contre les envies profondes de ces gens qui souhaitent vivre, même au détriment d’autres. Si on avait ce choix, cette possibilité grâce à l’argent, que faire ? L’éthique peut se targuer d’avoir un poids dans l’existence, mais face au plus vieux désir du monde qui est de survivre en toutes circonstances ? Les questions soulevées sont réelles, et même si ceux qui souhaitent profiter du corps de nos héros paraissent un peu trop « méchants » et peu nuancés, on imagine sans mal la difficulté qu’a pu représenter cette décision. Quand on a un enfant malade, on peut être à tout pour le sauver, jusqu’à fermer les yeux sur quelque chose de peu glorieux. Tant qu’on ne connait pas la victime, tant qu’on ne recherche pas trop les limites pourtant évidentes ... Un débat éthique qui n’aurait pas lieu d’être en théorie, mais qui pourtant nous fait nous interroger sur nos propres réaction, dans un même contexte. D’autant plus que les réincarnations en question ne font pas vraiment partie du monde que l’on connait. Mafieux, gosse de riche, acteur connu ou star du basketball, ils n’ont pas forcément l’habitude de renoncer aux choses, et encore moins à la vie ou la santé.

Mais rien ne tourne vraiment comme prévu, et les désillusions s’enchainent. La plupart des copies rencontrent leurs originaux, et certaines d’entre elles prennent même la place de leur créateur. On pense à Akira, enrôlée pour être la nouvelle princesse de Chine, ou Julian et son clone qui entretiennent, l’espace d’un instant, une relation très forte. On découvre tout cela de manière un peu précipitée, notamment quand Mamoru prend le corps d’un important mafieux à l’influence conséquente, ou Kaede qui se réveillait dans un hôpital, paniqué, réclamant son frère. Mais une bien triste surprise l’attend, alors qu’il n’avait pour espoir que de retrouver son jumeau, un jour ou l’autre, et de vivre dans cette optique. Un moment des plus poignants qui nous en dit d’ailleurs beaucoup sur l’éthique d’une mort cérébrale, sur la douleur de Kaede et sur le lien qui le reliait avec son frère. Encore une fois, Reiko Shimizu nous entraine vers des chemins un peu parallèles, parfois obscurs, et nous offre à découvrir des questions là où on ne les attend pas. Il est malgré tout passionnant de suivre l’évolution de nos héros, qui tentent tous de s’en sortir et de, à leur tour, écraser quelqu’un pour vivre. Comme les deux ne peuvent vivre une même vie, l’original et l’enfant clone doivent tous deux combattre. Mais les corps utilisés des enfants en colère, des jeunes gens paniqués et horrifiés de voir que leur avenir se résume à une greffe puis la mort, se rebellent. Un moment assez intéressant quoique peu convaincant du point de vue scientifique. Les organes garderaient la mémoire de leur corps d’origine et refuserait de se plier à une utilisation abusive. Une question subsiste malgré tout. Si les enfants avaient des rôles aussi importants et primordiaux au sein de familles riches et puissantes, pourquoi étaient-ils des sacrifices ? Est-ce que au-delà de seize ans, leur corps n’était plus utilisable ? On en doute, et pourtant on se demande alors le rôle de l’île, de la princesse Kaguya, et des sacrifices. Tout cela reste encore un peu flou, puisque le récit se concentre actuellement sur la rébellion d’Akira et sur sa volonté de regrouper ses anciens amis autour d’elle.
  
  
 
 
 

Graphismes et édition

 
On parle parfois d’inadéquation entre le trait d’un auteur et le contenu de son œuvre, mais le plus souvent il est indispensable pour un mangaka de donner vie à son scénario à travers son coup de crayon. Dans Princesse Kaguya, c’est quelque chose que Reiko Shimizu parvient à maitriser avec brio. En effet, et si son style se rapproche parfois de la beauté des personnages de shojo, c’est bien au-delà que se porte notre regard. La pureté et la simplicité des visages n’est pas là pour sublimer l’aspect parfait de nos héros, mais bien pour souligner les grands axes de son récit. Ainsi, les protagonistes ont beau être d’une simplicité esthétique presque inachevée, c’est pour mettre en avant l’horreur en image, par des dessins épurés à l’extrême. De ceux qui ne vont qu’à l’essentiel, les traits de l’auteur sont dénués de toute fioriture, ce dont le lecteur n’a que peu l’habitude dans un style qui se targue d’être appelé shojo. Shimizu arrive alors à transmettre au lecteur une impression de dégout et d'angoisse dans les scènes de suspense et d’action, et ce malgré un trait « propre » et lisse, presque froid et inaccessible. Pourtant, c’est une volonté parfaitement mise au service de l’intrigue, qui par la complexité de son déroulement et l’épuration de sa représentation, se lit sur différents niveaux.

Au contraire de The Top Secret, l’auteur développe bien mieux les détails et les arrières plans. Sur l’île ils sont floraison, par exemple, pour représenter le plus habilement possible la faune et la flore qui entoure nos héros. De même, lorsqu’Akira se complait dans son palais prison, les costumes et les décors sont très travaillés, pour notre plus grand plaisir. A la fois impersonnel, terriblement stylisé et travaillé, le dessin de la mangaka est aussi particulier et dérangeant que l’univers qu’elle parvient à créer en quelques pages.

Quant à l’édition de Panini, l’avis est assez mitigé ... D’un côté, on peut reconnaitre que le papier, même s’il jaunit rapidement, est globalement de bonne qualité pour bien tenir à la lecture, quoiqu’un peu transparent. Le véritable point fort de l’édition, c’est la traduction et l’adaptation. La lecture est fluide, et les onomatopées sont toutes adaptées en français, même dans les dernières sorties. C’est un véritable bon point pour Panini, qui malheureusement ne suffit pas à couvrir les défauts d’encrage et le désintérêt de l’éditeur pour cette série. Se plaignant du peu de lecteur, la série sort à un rythme d’escargot asthmatique et donc perd encore plus ses lecteurs ... Elle n’aura clairement pas été suffisamment mise en avant. Toutefois, les parutions des tomes 14 (effective) et 15 (prévue) dans la même année nous rassure un peu sur l’avenir de cette merveilleuse et sublime série.
 
 

KAGUYA HIME ©1994 by Reiko Shimizu/HAKUSENSHA, INC., TOKYO

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