L'habitant de l'infini - Actualité manga
Dossier manga - L'habitant de l'infini

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Sommaire

Publié le Vendredi, 07 January 2011


Le rejet de tout manichéisme


Le manichéisme, c'est opter pour une vision dualiste, simplificatrice, minimaliste, qui considère les choses soit comme bonnes, soit comme mauvaises. L'Habitant de l'infini brille en rejetant tout manichéisme grâce à une palette de personnages totalement ambigus. Le passé de chacun est souvent exposé, de même que les objectifs respectifs.

Les membres du Ittôryû, depuis le drame de l'assassinat des parents de Lin, ont tous suivi des chemins différents. Plus violent que jamais ou ayant fait foi de rédemption, leur destin n'en est pas moins scellé. Chaque fois que Lin sera confrontée à un membre de l'organisation, elle hésitera, et c'est sur Manji qu'il faudra compter pour faire la part des choses. L'Habitant de l'infini introduit la question insoluble des décisions à prendre lors d'une vengeance : pardonner est impossible du fait de l'inhumanité passée de la personne visée ; dans le même temps, pardonner doit être possible, car cette personne a changé, et même si le prix du sang versé ne se rachète pas, ne pas pardonner entraîne des conséquences encore plus graves. Manji et Lin n'échapperont pas à ce constat : l'absence de pardon face à des êtres qui leur ressemblent les conduiront au-devant de problèmes encore plus grands, notamment dans le cas d'Araya et son fils Renzo.

La présence de personnages ambigus promet des rapports passionnants. Mais on est étonnés, parfois déçus même, parce que l'on se prend à déceler une certaine forme de lunatisme et de paradoxe. Manji sait plus que tout autre que la rédemption ne saurait excuser les actes passés. De façon paradoxale, il n'a cependant aucune pitié pour les individus de la même espèce que lui. Ne pouvant pas lui-même mourir, mais le désirant a priori ardemment (quoique cela n'est plus aussi évident après les premiers tomes), il se déchaîne sur ses semblables... Déconcertant. Il reste à voir ce que l'auteur réserve à son personnage principal : la logique voudrait que Manji sache pertinemment que ses péchés ne sauraient le mener vers une autre issue que la mort. La vengeance de Lin envers Anotsu, une des bases narratives du manga, est de même révélatrice d'une ambiguïté qui semble se laisser aller à la facilité. Plus d'une fois, Lin se retrouve face à un Anotsu résigné ou affaibli. Alors qu'elle réitère sa détermination à l'éliminer, elle finit toujours par ramener son objectif à plus tard, à accepter l'existence de son ennemi, à le prévenir qu'il n'en sera pas de même la prochaine fois... Ce raisonnement, qui vaut pour Manji et Lin, se retrouve ainsi chez bon nombre d'autres personnages. Sont-ils en ce cas contradictoires ? Oui, évidemment. Absurdes ? Non, certainement pas. L'important dans l'Habitant de l'infini est bien la naissance de nouveaux sentiments, atténuant les convictions de chacun. Le propre des personnages est d'être tiraillé et tourmenté en permanence. Face à des personnages qui doutent, ont un passé noyé dans le sang, on se demande si leur liberté de choisir n'est pas absolument fictive.

L'ambiguïté des personnages, en plus de permettre des réflexions poussées sur les émotions humaines, empêche toute prévisibilité du scénario. Une absence de prévisibilité qui est confirmée par un autre aspect. Manji étant invulnérable, il aurait été à craindre que les combats de l'Habitant de l'infini soient purement anecdotiques. Or, Manji n'est clairement pas un excellent guerrier ! Loin de maîtriser maintes techniques et de réfléchir sur les différentes approches et styles de combats, ce héros est peu ordinaire. Une fragilité évidente transparaît derrière un tempérament de combat rustre, primitif. L'Habitant de l'infini se différencie en cela de Vagabond, où Miyamoto Musashi est confronté à des interrogations métaphysiques sur la puissance et le sens de ses objectifs. Manji ne varie en fait jamais du Takezo Shinmei sauvage des débuts de Vagabond, avant qu'il ne devienne Miyamoto Musashi.

L'ambiguïté des personnages est donc le fer de lance d'un récit aux nombreux retournements de situation. A partir de là, les scènes cultes sont légion : outre les nombreux combats époustouflants, notons une séparation crève-coeur – mais salvatrice pour l'évolution psychologique des personnages – de Lin et Manji, des ultimatums lancés à certains personnages (maladie, grossesse, annonce d'une exécution). Hiroaki Samura parvient à susciter la tension pour des événements au demeurant classiques... mais dont les répercussions sont lourdes. Un passage de douane, des rencontres fortuites entre personnages sont ici des moments anxiogènes au plus haut point.


  
  
Dans l'Habitant de l'infini, tout peut basculer, à n'importe quel moment, mais l'auteur sait conserver un ton assez posé et ne pas céder à la facilité ou la provocation. Loin des retournements de situation brutaux d'un Eden ou d'un Gantz ou de ceux vulgaires et finalement attendus d'un Battle Royale ou d'un Freesia, Hiroaki Samura préserve une douceur dans la poursuite de son récit, en se préoccupant du sort de chacun de ses personnages. La quête principale de vengeance est reléguée au second plan pour mieux resurgir. Des moments plus intimistes se mêlent à l'intrigue. Pas de la tranche de vie, juste des personnages qui interagissent (beaucoup) entre eux. En résulte une évolution psychologique assez considérable : Lin, loin de la jeune fille inutile et superficielle auxquels nous habituent d'autres titres, Giichi qui finira par s'ouvrir, Kagimura laissant entrevoir ses faiblesses... Si perturbés, si violents, mais ne perdant jamais le sens du contact et du partage entre eux, les personnages de l'Habitant de l'infini sont au final particulièrement riches et parmi les plus travaillés du genre, incontestablement.
  
   

Illustration de l'époque Edo


Les personnages a priori assez fantaisistes du tout premier tome laisseront très vite place à un récit fidèle aux traditions japonaises de l'époque Edo, le manga étant profondément ancré dans le monde des samuraïs. L'époque d'Edo ou période Tokugawa débute vers 1600, avec la prise de pouvoir de Ieyasu Tokugawa lors de la bataille de Sekigahara, et se termine vers 1868 avec la restauration Meiji. Edo (ancien nom de Tokyo) est la capitale.

Comme Vagabond de Takehiko Inoue, Lone wolf and cub de Koike et Kojima et Kenshin le vagabond de Nobuhiro Watsuki, l'Habitant de l'infini figure parmi les classiques du manga de sabre. La succession chronologique de ces quatre séries a de quoi intriguer. Vagabond prend place au tout début de l'ère Edo, Lone wolf and cub et l'Habitant de l'infini se situent au milieu et Kenshin en toute fin, lors de la restauration Meiji.
Si Vagabond s'illustre rarement en évoquant les moeurs et coutumes de l'époque Edo, s'attardant davantage sur le mode de vie des paysans, ce n'est pas le cas de Kenshin qui nous offre quelques passages de tranches de vie et surtout de Lone wolf and cub qui fait de l'illustration de l'époque Edo l'un de ses principaux intérêts. Dans l'Habitant de l'infini, Hiroaki Samura mène son scénario avec brio en privilégiant de même cet aspect historique. Cela est particulièrement évident lorsque Samura nous fait voyager dans les marchés, les commerces artisanaux, la petite restauration quotidienne, les intérieurs des habitations, les grands chemins, les campagnes rizicoles. Notons qu'on en apprendra davantage sur la nourriture, en particulier les friandises (le point faible de Lin), ainsi que sur la hiérarchie et l'organisation de la garde du shôgunat. Le soin apporté à cet aspect historique permet au manga de s'inscrire dans un ensemble hypercohérent, renforçant encore davantage le réalisme de l'oeuvre. Un travail sur l'aspect géographique vient compléter cette idée, puisque l'aventure prendra place en différentes saisons, dans des endroits variés. Le seul « écart » de l'auteur est de dessiner des armes originales et improbables, reconnaissant lui-même dans ses notes de fin de volume qu'il s'agit de son petit plaisir.


© Hiroaki Samura / Kodansha Ltd., Tokyo

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