Letter Bee - Actualité manga
Dossier manga - Letter Bee

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Sommaire

Publié le Vendredi, 03 January 2014


Une œuvre polymorphe

   

De la féerie

    
Ce qui nous interpelle immédiatement, à l'ouverture de Letter Bee, c'est sans conteste son esthétique unique en son genre. Hiroyuki Asada quitte les décors urbains de I'll pour laisser s'exprimer son imagination. Comme nous l'avons évoqué sur sa biographie, l'auteur a pu expérimenter de nouvelles manières de travailler (les outils numériques), lui permettant d'affirmer de nouveaux effets de coloration. Ainsi Pez, histoire d'Asada présente dans les recueils robots, développe déjà le parti pris graphique qui constituera plus tard celui du monde des bees : des paysages baignant dans les nuances de violet et d'indigo, quelques bribes de lumière offertes par un manteau d'étoiles et quelques éléments aux teintes sepia, dont la clarté jure avec cet univers onirique. Des bribes d'un monde passé,  disparu suite à une catastrophe, provoquant une remise à zéro du progrès permettant à l'auteur d'intégrer un champ lexical proche de celui du steampunk, très en vogue ces dernières années. Les personnages s'y déplacent à pied ou en diligence, l'électricité est supplantée par d'autres formes d'énergie et les accoutrements ne jureraient pas dans les gardes-robes du 19ème siècle. Ce parti pris graphique et cette esthétique raffinée se mettent au service du récit, le faisant intégrer le domaine du conte. De nombreuses passerelles sont lancées vers ce genre littéraire, qu'il s'agisse du caractère juvénile des héros à leurs péripéties féeriques, jusqu'aux morales bienveillantes à la fin de chaque récit. 
     
    
   
        
Avec Letter Bee, le mangaka cadre l'univers infini qu'il a en tête, en développant l'Amberground et sa hiérarchie circulaire. Un soleil d'appoint créé par les hommes, trois zones déterminant le niveau social, il n'en faut guère plus pour s'immerger dans la série et en comprendre les enjeux. Les notions régissant ce monde demeurent très énigmatiques, mais par l'emploi de termes forts de sens pour les décrire, tels que « cœur » ou « esprit », nous nous en faisons rapidement une représentation mentale assez précise. En outre, l'incontournable phase d'exposition est effectué par Gauche, expliquant alors le monde en quelques idées assimilables pour un enfant de sept ans. On retrouvera cette simplicité du propos dans le reste de la série, qui ne s'enrobe jamais de considérations grandiloquentes pour masquer ses intrigues ou pour développer sa propre mythologie. Et c'est cette sincérité qui nous fait aimer ce monde instantanément, le rendant crédible et palpable. 
    
Dans la masse des nombreuses productions manga qui se suivent et se ressemblent, Letter Bee a donc un parti pris graphique unique, qui sera susceptible de toucher les lecteurs de tous âges. Les plus jeunes s'émerveilleront par la magie dépeinte devant leurs yeux ébahis, et frissonneront devant l'aspect colossal des insectarmures. Quant aux plus âgés, ils retomberont en enfance face à cette ambiance teintée de nostalgie et de mélancolie, revenant à des choses simples mais d'une profonde efficacité. 
    
   
    

Réorchestration

    
Derrière ce champ lexical nous ramenant aux œuvres des frères Grimm ou de Perrault, Hiroyuki Asada use également de codes bien connus pour pouvoir éprouver cette recette sur le long terme. Le manga se montre en effet très digne de son appellation « shonen » et nous fait voyager en terrain connu. Les jeunes adolescents se retrouveront sans mal en Lag ou en l'un de ses deux acolytes les plus récurrents, Zazie et Connor, ces trois petits facteurs étant en marge des préoccupations d'adultes qui régissent la ruche postale. Le voyage initiatique de notre héros est porté par une motivation récurrente  : devenir head bee, soit le personnage le plus important dans son domaine de compétences, au même titre qu'un hokage ou qu'un roi des pirates dans certains titres bien connus du même genre. A ceci près qu'ici, atteindre le sommet est un moyen, plutôt qu'une fin en soi. En se hissant à la capitale, Lag espère retrouver sa mère ainsi que celui qui lui a donné goût au métier. On retrouvera ici le motif de la « quête du père », propice aux héros orphelins aux origines troubles. Même constat pour Gauche qui a suivi ce chemin avant son disciple, dans le but d'atteindre un remède pour sa petite sœur. Chaque protagoniste suit ainsi une cause, plus ou moins noble, et tous s'unissent lorsque leurs intérêts convergent. Et nous touchons là à cette autre base du genre qu'est le travail en équipe, plus particulièrement par le principe du duo bee-dingo qui se rattache au mécanisme du héros et de son « familier » (utilisé dans des titres comme Jojo, Zatchbell, Moonlight Act,...)
     
Le découpage narratif que nous avons suivi dans la première partie de l'aventure (jusqu'au tome 14) est également un reflet de cette codification : les nombreuses livraisons que doit effectuer notre héros sont autant de petits arcs scénaristiques qui s'enchainent les uns avec les autres, parfois sans lien véritable. Le tempo mensuel de la série permet toutefois d'étoffer chacune de ces histoires en des épisodes assez denses, et de se rattacher à une intrigue principale s'étoffant au fil des chapitres, mais nous y reviendrons plus tard. La progression des héros n'est pas vraiment quantifiable, à quelques exceptions près, comme Niche, mais plus que de force brute, il sera surtout d'expérience du terrain et de ruse pour déjouer les pièges tendus par les insectarmures. L'absence de personnalisation de ces ennemis, revenant de manière récurrente, offre d'ailleurs à la série un cachet  proche de certains jeux vidéo, comme Monster Hunter. Les combats sont ainsi très schématiques, de la découverte de l'ennemi à la localisation de son point faible, jusqu'à un tir de balle-cœur en clamant le nom de son attaque. Bref, un canevas habituel mais pas lassant pour autant, la variété des situations rompant la routine. 
    
   
   
   
Mais l'usage le plus poussé et le plus pertinent de ces règles classiques réside dans l'interprétation que fait Asada de la « force de l'amitié » qui est ici l'un des moteurs mêmes de son monde. Si chaque série se distingue par son propre modèle énergétique (magie, shakra, fruits du démon, nen,...), les letter bees se battent grâce à la transformation de leur « cœur » en projectile, c'est à dire leur volonté, leurs souvenirs. Ainsi, c'est la pureté des sentiments, des liens émotionnels et affectifs, qui se matérialise physiquement, comme un élan de volonté pure. Ici, il n'y a pas de course à la puissance ni de phases d’entraînement poussives : nos héros doivent seulement être en phase avec leurs sentiments, ne pas se mentir à eux-mêmes, pour pouvoir tirer le meilleur parti de leur attirail. Nous touchons ainsi à une allégorie des valeurs mêmes défendues par Asada dans la série, comme au fil de toute sa carrière : la pureté des sentiments et la sincérité de ses protagonistes.
  
   

LETTER BEE © 2006 by Hiroyuki Asada / SHUEISHA Inc.

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