Hideout - Actualité manga
Dossier manga - Hideout
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Publié le Vendredi, 23 December 2016


Les mécaniques de la peur


Révélé en France pour les dessins de la série Rainbow, Masasumi Kakizaki est un auteur qui semble aimer s'essayer à différents genres : on a également pu le retrouver dans le western de fin du 19ème siècle avec Green Blood, dans un récit à mi-chemin entre fantasy et antiquité romaine dans Bestiarius... Pour Hideout, il livre donc un one-shot où il tente le registre de l'épouvante. La couverture, du plus bel effet, ne laisse d'ailleurs pas le moindre doute à ce sujet. Tout comme les premières pages, en couleurs, qui mettent directement dans l'ambiance tout en intrigant fortement quant au contenu, de par les premières phrases prononcées par le héros.

Autant le dire tout de suite : Hideout n'est aucunement une œuvre qui va chercher à renouveler le genre. Mais cela n'empêche aucunement de pouvoir offrir un divertissement réussi, et pour se faire on constate que le mangaka se fait un plaisir de reprendre pas mal de mécaniques répondant au cahier des charges d'un bon roman, manga ou film horrifique.

Il y a, en premier lieu, l'endroit même où se déroule l'histoire funeste du couple Kirishima : une île, qui bien que transformée en station balnéaire sur ses plages, reste l'exemple-même du lieu isolé de tout. D'autant que cette île, comme tout bon lieu d'action de nombreux récits du genre, possède ses lieux-clés inquiétants, comme une forêt épaisse et, surtout, une grotte sombre qui va être le théâtre de la majeure partie du récit. Mais le lieu a aussi, bien sûr, ses légendes propices à faire monter l'inquiétude dès le départ, notamment celle affirmant qu'autrefois une violente bataille a ensanglanté l'île en faisant des dizaines de milliers de morts dont les ossements seraient toujours sur place...

Ensuite, il y a évidemment l'indispensable « monstre tueur », la figure qui sème la peur et la mort. Ici, elle prend la forme de l'être affichant ses yeux sur la couverture. Et à l'instar de pas mal de figures du registre horrifique (notamment dans le sous-genre du slasher, dont Kakizaki semble s'inspirer brièvement), cette figure de peur dans Hideout restera particulièrement énigmatique, car même si on la voit bien, on ne saura rien de très concret sur elle (ou sur eux), rien n'est clairement dit à ce sujet. Et bien sûr, il y a également la question du physique très marqué de cette menace, ce qui là aussi est propre à bon nombre de récits estampillés slasher, mais nous reviendrons un peu plus en détails sur le physique dans une partie ultérieure.





Sur ces bases, Masasumi Kakizaki peut alors déballer tout un tas de petites choses répondant pleinement à la volonté horrifique. Il y a évidemment certaines inévitables bonnes vieilles ficelles, comme le coup de la panne d'essence dans un endroit éloigné de tout au début de l'histoire. Il y a aussi l'utilisation d'éléments cherchant à renforcer l'atmosphère lugubre et poisseuse, comme la pluie. Et évidemment, il y a pléthore de moments voulant prendre par surprise le lecteur, surtout quand il s'agit de faire apparaître très soudainement le « monstre », ainsi que quelques détails visant à faire monter l'inquiétude, comme lorsque Seiichi tombe dans la grotte sur une chaussure qui ne lui appartient pas... Que des classiques du genre, mais entre les mains d'un artiste aussi doué que Kakizaki, cela s'avère particulièrement efficace.

Reste qu'il y a également un autre élément redoutablement efficace dans le récit de Kakizaki pour faire angoisser le lecteur : l'excellente utilisation de la notion de perte de repères. Cette sensation se ressent dès lors que l'oeuvre commence à se dérouler dans la grotte. La perte de repère est d'abord visuelle en ce lieu très sombre, qui semble à la fois étroit et grand, un peu labyrinthique, donnant l'impression qu'on ne peut en sortir facilement. Ce sont ensuite ses repères temporels que Seiichi commence à perdre, puis ses repères sonores (quand il est enfermé, son seul repère sonore, lui prouvant qu'il est toujours vivant, réside dans les cris qu'il entend), et ses repères humains puisque la solitude le marque de plus en plus. On peut dire qu'en ce sens, le mangaka exploite vraiment bien le lieu de la grotte pour montrer la perte de repères, ce qui peut rappeler certains films. On pense notamment à l'excellent The Descent. Et cela permet bien à Kakizaki de souligner un déroulé horrifique dans les émotions de son personnage principal : d'abord l'incompréhension, ensuite l'angoisse face à l'inconnu, puis la terreur, et enfin le désespoir... quand la folie humaine ne vient pas elle aussi s'en mêler.


Chute psychologique


Car l'angoisse ne vient pas uniquement de cette île, de cette grotte et des créatures qui semblent y habiter : elle est aussi présente à travers ses deux personnages principaux, le couple Kirishima, qui va se déchirer toujours plus au fil des pages et de ce que l'on découvre de leur passé.

D'emblée, on devine que Seiichi ne sera pas un personnage principal banal, et que la noirceur de son objectif n'a d'égale que la noirceur de l'enfer qui l'attend, au plus profond de cette forêt où un autre chasseur guette lui aussi sa proie... Mais son épouse Miki montrera qu'elle n'est pas en reste.





Avant d'en arriver là, le couple Kirishima avait pourtant tout pour être heureux: du travail, une belle maison, un fils adorable... Mais qu'un seul de ces éléments s'envole, et tout s'effondre. On nous dit d'emblée dans le manga que Seiichi et Miki sont sur l'île pour panser leurs blessures respectives, qu'un événement a compliqué leur vie un an auparavant... Comment en sont-ils arrivés à un tel point de non-retour ? Masasumi Kakizaki s'applique à répondre peu à peu à cette question au fil des révélations qu'il fait sur le passé des Kirishima : problèmes d'argent, société qui ne fait pas de cadeaux, drame qui fait tout basculer, rejet de la faute sur l'autre... et à chaque occasion la chute du couple dans le passé semble répondre à la chute de Seiichi et Miki dans le présent au fond de la grotte.

Tout cela amène le lecteur jusqu'à une conclusion nuançant l'ensemble, tant aucun personnage n'apparaît tout blanc ou tout noir et a plus ou moins de bonnes raisons d'agir tel qu'il le fait, même si cela fait ressortir toute la noirceur qui peut animer un humain repoussé dans ses derniers retranchements.

Une chose est sûre au bout de la lecture de Hideout : le plus monstrueux n'est pas forcément celui que l'on croit...
  
  
  


© 2010 Masasumi KAKIZAKI / Shogakukan Inc.

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