Bonne nuit Punpun - Actualité manga
Dossier manga - Bonne nuit Punpun

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Sommaire

Publié le Vendredi, 21 November 2014


Éternelle critique


Voici venue la critique de la société, la fameuse, celle que l'on voit partout, même là où elle n'est pas. Ici cependant, pas de doute possible, Asano dresse bien un portrait négatif de la civilisation japonaise moderne. À ce sujet, il est fort probable que certains éléments échappent au lecteur français.

Un système consumériste basé sur la réussite et l'obtention d'un capital toujours plus grand, qui favorise l'égoïsme. Ainsi, c'est dans l'indifférence générale qu'évoluent les protagonistes de Bonne Nuit Punpun. Le manga regorge de scène-choc ou certains des personnages ont des comportements étranges, voire violents, et bien qu'ils soient au beau milieu d'une foule, les passants ne leur accordent qu'une attention très discrète. La double page 52-53 du volume sept représente une foule vue en contre-plongée au milieu de laquelle Punpun se trouve, personne ne fait attention à lui. La symbolique est évidente, Punpun se sent seul, même au beau milieu d’une foule. On retrouve trois doubles pages similaires, des pages 124 à 129 du treizième et dernier volume. Je ne pense pas que ce soit une véritable critique vis-à-vis de l'indifférence des passants, mais plutôt un constat : après toutes ces années, toutes ces actions ayant profondément changées Punpun, le monde n'a pas bougé, n'a pas été impacté pas son propre chemin.

La génération de Punpun est-elle maudite ? N'est-il simplement pas né à la bonne époque ? Probablement pas,  d'autant que de nombreux auteurs ont déjà traités des thèmes tels que la recherche de soi, la découverte de l'amour et du sexe, l'indifférence de sa société face à son mal-être. Ryu Murakami en parlait dans Bleu presque transparent en 1976, et Hermann Hesse évoquait déjà des thèmes similaires en 1919 avec Demian, les exemples ne manquent pas. Bonne Nuit Punpun a toutefois la particularité, finalement assez rare, de proposer une forme de débauche dont la pensée est le vecteur principal et presque unique, sans passer par les actes habituels de consommation de substances illicites ou d'actes sexuellement extrêmes. Ici, tout est surtout question d’ambiance et de contexte.

Ajoutons que les questionnements existentiels liés à la recherche du bonheur se développent davantage dans les sociétés ou l'on jouit d'un certain confort, des sociétés de loisir dans lesquelles on a le temps nécessaire pour se questionner. Avant l'industrialisation, les personnes pouvant se payer le luxe de telles réflexions étaient bien moins nombreuses.
  
  
  
  
  

Good Vibrations


C'est dans le tome cinq de Bonne Nuit Punpun que Toshiki, également appelé Pegase, fait sa première apparition, annonçant la fin du monde. Au fil des volumes, le personnage prendra de plus en plus d'importance, allant jusqu'à occuper des chapitres entiers. Il dit œuvrer pour sauver le monde, et rassemble autour de lui des disciples dans ce but. D'un point de vue extérieur, il ressemble surtout à un cinglé en train de créer une secte. Le personnage finit par organiser un suicide collectif censé préserver le monde des mauvaises ondes, et le lecteur reste dubitatif. Pourquoi avoir donné tant d'importance à ce personnage qui finalement n'apporte pas grand-chose à l'intrigue, à part quelques rebondissements liés à Shimizu et une éventuelle critique de l'auteur vis-à-vis des sectes ? La réponse se trouve dans une interview de l'auteur, et elle est pour le moins surprenante : Asano voulait créer une intrigue parallèle, en hommage au manga shonen. Ainsi, Pegase sauve VRAIMENT le monde, dans l'indifférence générale, puisque personne ne l'a pris au sérieux (même pas le lecteur). L'auteur annonce également que le personnage a été conçu comme un « second héros », particulièrement altruiste et amoureux de l'humanité dans son ensemble, contrairement à Punpun, qui apparaît de plus en plus comme un personnage antipathique, obsédé, égoïste, limite nihiliste. C'est le cas pour la plupart des personnages dont on a accès aux pensées, et plus on y a accès, plus ils sont détestables. Asano semble affirmer que tout le monde est ainsi, que, quel que soit l'individu, une fois que l'on a accès à ses pensées brutes, sans rien filtrer, cet individu nous sera nécessairement antipathique. La plupart des pensées de Punpun n'ont-elles pas déjà été les nôtres ?

En plus de ce côté mystique, le manga évoque régulièrement Dieu et son importance dans la vie de Punpun, via cet étrange personnage à coupe afro, le dieu Chinkuruhoi. Si sa signification est assez obscure,  il est toutefois probable qu'il soit la représentation de l'image de dieu aux yeux de Punpun. Lorsqu'il est enfant, Punpun fait appel à lui pour tenter de régler ses problèmes, et finit par le délaisser face à son éminente inutilité. En grandissant, il fera quelques apparitions pour redevenir particulièrement présent à la fin du manga en demeurant sur le visage de Punpun, peut-être pour démontrer la fascination qu'Aiko éprouvait pour son « amoureux ».

D'une façon générale, Asano semble délivrer un message assez critique quant au divin.
  
  
  
  
  

Vie


Depuis le début de ce dossier, vous l'aurez sans doute remarqué, mes idées s'organisent de façon assez chaotique. La raison en est simple : il y a beaucoup trop à dire sur ce manga, car il parle de la vie au sens large. Aborder le manga de façon complète nécessiterait de parler de la vie sous toutes les coutures, d'avoir des notions de psychanalyse, d'être théoricien de l'amour, de l'amitié, de savoir décrypter les sensations et les sentiments. C'est pourquoi le manga est si personnel, et si universel. Dire « J'adore Bonne Nuit Punpun », c'est dire beaucoup sur soit, écrire un dossier dessus, c'est dire beaucoup sur soit, et pourtant, c'est également ne rien dire. Parce que grandir, se construire, être amoureux, vouloir faire l'amour, pleurer et rire, c'est le lot de chacun, et sans dire un mot, sans jeter ne serait-ce qu'un regard, on sait que son interlocuteur, quel qu'il soit, se retrouve en grande partie dans la jeunesse de ce petit personnage en forme d'oiseau. Et pourtant c'est gênant. En écrivant ces lignes, j'ai la sensation de dire beaucoup sur moi, et pourtant je ne vous apprends rien que vous ne sachiez déjà, et j'en sais tout autant sur vous. Quel homme peut évoquer sans gêne (et sans humour) les instants où il s'adonne à des plaisirs solitaires ? Bien entendu, c'est le cas de la quasi-totalité des hommes, mais il n'empêche, c'est personnel, et universel (désolé pour l'exemple).
Bonne Nuit Punpun procède ainsi. Asano décortique l'âme humaine avec une extrême justesse, et sans concession. En lisant Bonne Nuit Punpun, on se sent nu, découvert, tant l'auteur nous renvoie à notre propre personne, à nos propres souvenirs.

Bonne Nuit Punpun est un manga sur le quotidien, il le décrit avec énormément de fidélité, et pourtant il est extrêmement sombre, d'une noirceur abyssale qui, fort heureusement, n'est pas si omniprésente dans la vie de tous les jours. Le manga est un condensé de nos pensées les plus noires, de nos actions les plus tordues et des événements les plus dramatiques qui puisse nous arriver. Pourtant, tout est toujours question de point de vue, et c'est essentiellement parce que le lecteur voit le monde par le prisme de personnalités pour la plupart dépressives que tout paraît si noir. L'auteur n'a d'ailleurs pas son pareil lorsqu'il s'agit de dessiner la dépression, je ne saurais expliquer avec exactitude comment, cela se ressent.  Par contraste, les rares scènes de plénitude n'en ressortent que davantage. L'une des plus mémorables est sans doute cette scène de bataille de neige entièrement muette du volume huit, ou Sachi et Punpun semblent véritablement heureux au milieu de cette blancheur immaculée.

Et j'irai même plus loin, je pense qu'Asano a tout dit. Sans l'avoir toujours développé, sans l'avoir toujours explicité, l'auteur a retranscrit cette étape de la vie avec une perfection telle qu'il ne sera plus possible, ni à lui ni à quiconque, de traiter le sujet sans tomber dans la redite, malgré un contexte et des personnages très différents. Sur ce point, j'insiste particulièrement sur le fait que c'est mon avis et mon avis seulement, car le propos est un peu extrême, et je comprends que l'on ne soit pas d'accord.
  
  
  

© 2007 Inio ASANO / Shogakukan Inc., Tokyo

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