Critique du volume manga
Publiée le Mercredi, 31 Décembre 2025
Lancé en France au mois d'avril dernier, Erio & The Electric Doll fut l'une des principales nouveautés des éditions Mangetsu en 2025, comme en attestent non seulement la belle qualité éditoriale offerte à l'oeuvre (nous y reviendrons plus bas), mais aussi les efforts faits pour sa promotion, à commencer par la venue des deux artistes dans notre pays pour le lancement de la série.
Derrière cette oeuvre, on trouve deux mangakas que l'on connaît déjà un peu en France. Ainsi, le scénario est signé Mujirushi Shimazaki, qui a déjà signé de très, très nombreuses histoires depuis ses débuts il y a environ 15 ans, et à qui l'on doit l'adorable tranche de vie en deux tomes Dresseuses de Monstres, parue dans notre langue aux éditions Komikku en 2017. Quant à la partie visuelle, elle a été confiée à Kuroimori, mangaka passionnée de steampunk et qui avait envoûté les fans du genre aux éditions Noeve Grafx en 2022 avec son ouvrage Steam Reverie in Amber.
Lancé au Japon en juin 2022 sous le titre "Erio to Denkiningyô" (littéralement "Elio et la poupée électrique", le titre anglais/international de l'édition française étant donc très fidèle) dans le magazine Tonari no Young Jump des éditions Shûeisha, en fréquentant alors des séries comme One-Punch Man ou Choujin X, Erio & The Electric Doll devait initialement être une mini-série en seulement cinq chapitres, et s'était donc achevée en juillet 2022. Mais le bon accueil global de l'oeuvre a poussé les deux mangakas à reprendre l'aventure à partir du mois de janvier 2023, pour y mettre un terme en janvier 2026 puisque le 45e et dernier chapitre sera prépublié au Japon dans quelques jours, ce qui fait que l'oeuvre totalisera cinq volumes.
Cette histoire nous plonge dans un futur où, un siècle plus tôt, une guerre meurtrière a éclaté entre les humains et les I.A., en ayant abouti, il y a une dizaine d'années, à la victoire de l'espèce humaine, mais non sans un sacrifice important: pour mettre un terme aux combats, il a effectivement fallu renoncer à l'électricité, l'unique moyen pour les I.A. de se recharger. C'est dans ce contexte qu'Erio, une jeune orpheline de guerre n'ayant pas vraiment de souvenirs de ses parents, vit depuis dix ans avec Ange, qu'elle adore plus que tout ! Pourtant, l'adolescente n'a jamais rencontré d'humains, et pour cause: Ange est à la base une ennemie de l'humanité, à savoir une I.A. qui était autrefois programmée pour combattre les humains et qui, une fois la guerre achevée, a recueilli Erio non seulement car elle n'avait plus d'ordre de tuer, mais aussi car cette étonnante enfant possède l'étrange faculté de générer de l'électricité, ce qui est impeccable pour la recharger régulièrement. C'est ainsi que ces deux-là vivent recluses, depuis une décennie, dans les restes d'un phare délabré, en évitant tout contact puisque qu'il serait dangereux pour elles de révéler le statut d'I.A. (donc d'ennemie de l'espèce humaine pendant la guerre) de l'une et la faculté à générer de l'électricité de l'autre. Mais le fait est qu'Erio grandit, qu'elle est désormais adolescente, et que l'envie de découvrir le monde voire les secrets de son passé commencent à la ronger, si bien qu'Ange accepte de partir avec elle pour un long voyage qui sera fait de plusieurs haltes et rencontres.
Erio & The Electric Doll se présente donc avant tout, pour l'instant, comme un voyage initiatique d'une jeune humaine étonnante et d'une I.A., à la découverte d'un monde qui a beaucoup de choses à leur dévoiler. Une recette simple qui, sur le papier, donne lieu avant tout à un véritable régal visuel où Kuroimori, en tant qu'adepte de steampunk, a tout le loisir de s'en donner en coeur joie dans ce récit parfaitement taillé pour elle. En effet, absence d'électricité (ou presque) oblige, l'espèce humaine a en quelque sorte connu une "régression" : tout est alimenté par des machines à vapeur, l'éclairage fonctionne au gaz, il y a des engrenages partout... L'atmosphère se veut donc hérité de l'industrialisation du XIXe siècle, toutefois avec quelques éléments plus modernes voire futuristes tels que des drones volant dans le ciel. Pour une dessinatrice comme Kuroimori, ce contexte est du pain béni: l'artiste livre des designs et des décors à la fois riches, fluides et ravissants, pour une expérience immersive à souhait.
Néanmoins, si le rendu visuel est souvent saisissant, les débuts de l'histoire, eux, pourraient paraître un peu trop légers et simplistes selon les goûts. Certes, le concept de base permet déjà de souligner des sujets très classiques du genre mais toujours efficaces: le manque de coeur de l'I.A. Ange, incapable de saisir un paquet d'émotions typiquement humaine, met justement en avant le côté parfois irrationnel des sentiments humains, puis la condition humaine (la vieillesse, le fait de donner la vie...) est évoquée à quelques reprises, ensuite on devine que la prise de maturité d'Erio au fil de l'aventure sera un enjeu important, et enfin on s'interroge tout naturellement sur l'origine de la faculté de la jeune fille à générer de l'électricité.
Mais pour l'instant ça ne va pas beaucoup plus loin, principalement parce que l'écriture reste très simple en enchaînant un peu trop les poncifs, et surtout parce que les petites facilités s'enchaînent. Comme par hasard, la première rencontre du binôme (M. Strauss) est d'une importance capitale au vu de son rôle pendant la guerre, comme par hasard Alec et Will lui accordent excessivement vite leur confiance alors que leur secret pourrait devenir un grave problème s'il arrivait entre les mauvaises oreilles, comme par hasard Mary doit accoucher pile quand il ne faut pas... sans oublier le fait qu'Erio, alors qu'elle choisit de s'habiller comme un garçon pour attirer plus facilement la confiance des gens, avoue direct qu'elle est une fille à la première rencontre venue. Après, selon les goûts, c'est aussi cette grosse part de candeur chez Erio qui peut faire une partie du charme de la lecture, l'énergique et pétillante jeune fille dénotant un petit peu dans ce monde difficile. En revanche, ce qui pourrait déranger un peu plus fortement se trouve dans la relation parfois déroutante entre les deux héroïnes: la petite pointe "shôjo-ai" aurait pu être plaisante si Erio ne passait pas son temps à embrasser de force une Ange qui lui dit constamment d'arrêter, sans pour autant pouvoir s'opposer totalement puisque c'est l'électricité générée par l'adolescente qui lui permet de se recharger et de subsister. Alors certes, Ange reste une I.A., et Erio n'a peut-être pas totalement conscience de ce qu'elle fait en tant que jeune ado encore très candide et inexpérimentée, mais il reste que faire fi ainsi de la notion de consentement délivre un message très moyen.
A l'arrivée, si ce premier volume alterne l'intéressant et le trop facile/simpliste côté histoire, il a déjà de quoi mettre tout le monde d'accord sur le plan visuel, et c'est déjà pas mal. Dans l'ensemble la lecture est sympathique mais on en attend forcément un peu plus, donc espérons que dans les tomes suivants les mangakas seront totalement à la hauteur de leurs ambitions.
Reste qu'un autre élément qui devrait mettre tout le monde d'accord est la qualité de l'édition française. Derrière une superbe jaquette à embossage et ponctuée à la fois de jolis éléments en vernis sélectif et d'un logo-titre bien pensé (félicitations à Tom "spAde" Bertrand pour la conception de cette jaquette), on trouve un grand format qui met parfaitement en valeur le travail visuel de Kuroimori, une très bonne qualité d'impression faite sur un papier à la fois souple, assez épais et opaque, quatre très belles premières pages en couleurs sur papier glacé, un lettrage très propre effectué là aussi par Tom "spAde" Bertrand, et une traduction très efficace de la part d'Anaïs Koechlin, notamment quand il s'agit d'opposer le parler naturel et émotif d'Erio à celui plus rationnel et "robotique" d'Ange.
17/09/2025
04/03/2026