Dossier manga - Knights of Sidonia

Note des lecteurs 18 /20

Sommaire

Publié le Vendredi, 01 Avril 2016


Partie II

  
  

Nihei victime de son propre piège ?

  
Lorsque l'on connaît sur le bout des doigts la bibliographie de Tsutomu Nihei, Knights of Sidonia apparaît comme un virage à 180° dans son style et dans ses intentions. 
 
Revenons à la base : à la fin des années 90, qui furent riches en univers cyberpunk de tout poil, BLAME!, sa première œuvre, fait office d'ovni dans le monde du manga. Nous y suivons Killy, un enquêteur cybernétique dans un monde qui se distingue par sa verticalité et ses sous-univers aussi riches que mystérieux. Et à ces derniers, l'auteur n'apporte aucune réponse, laissant les lecteurs extrapoler leur propre diégèse. Ainsi, quand NOiSE! paraît, Nihei laisse encore plâner le doute sur le lien entre les deux œuvres. Un doute qui pourrait d'ailleurs s'étendre aux récits suivants : et si toutes ces histoires ne formait qu'un seul tout, vu depuis des perceptions différentes ?
  
Dans Knights of Sidonia, il n'en est rien : Tsutomu Nihei nous présente un space opera à la recette somme toute classique : des sentinelles à piloter, un ennemi obscur, et un récit se centrant sur les problèmes des pilotes et leurs relations, mêlant attirances, rivalités et paternités secrètes. Pire encore : l'auteur s'efforce de tout nous expliquer, dévoilant ainsi le passé de certains protagonistes et le secret de naissance de son héros dès le troisième tome. En outre, il offre au lecteur une position omnisciente, partageant avec lui le secret de certaines informations, avant que les personnages ne soient au courant, créant ainsi une ironie dramatique. Une narration là encore en totale opposition à ses œuvres précédentes, où le lecteur surnageait en suivant subjectivement des héros peu loquaces, gardant leur connaissances pour eux-mêmes. 
    
Mais l'élément le plus choquant pour les fans de la première heure reste l'importance de la comédie romantique au sein du récit, et d'incursion d'éléments comiques dignes de tout shônen pantsu : révélations de sous-vêtements, incursion inopinée dans les douches, mains malencontreusement baladeuses... Le récit en virerait presque au shônen harem, Nagate Tanikaze devenant rapidement le principal centre d'attention amoureux. Comment expliquer un tel revirement chez l'auteur, qui nous avait jusque là offert des univers froids, dépourvus d'humour et d'érotisme ?
   
  
Knights of sidonia visual 3
   
   
On imagine mal Tsutomu Nihei se plier aux contraintes éditoriales de l'Afternoon qui, de toute façon, n'est pas habitué à ce genre d’œuvres. Aussi, pour mieux comprendre cette envie, peut-être faut-il se tourner vers BLAME GAKUEN!, la parodie en mode comédie scolaire de son plus gros succès. Dans ces trois chapitres, l'auteur remet les personnages plus froids les uns que les autres dans un contexte humoristique, tout en gardant un style propre à la saga. Il en ressort ainsi quelque chose d'atypique et de déroutant, voire de « mauvais goût ». Mais l'on sent avant tout que Nihei a pris un malin plaisir à malmener ses personnages, et les lecteurs au passage.
  
Et si Knights of Sidonia n'était qu'une expérimentation de plus ? Inspiré par de multiples inspirations occidentales, qui ont offert à ses récits précédents des ambiances vertigineuses et complexes, Tsutomu Nihei a sans doute voulu s'essayer à un manga « majeur » tout en essayant d'y apporter sa touche unique. Ainsi, les combats de mecha façon Gundam, les aliens mystiques à la Evangelion, les personnages aux patronymes japonais, ou encore les nombreux poncifs du shônen sentimenal n'apparaissent plus que comme des points de passage, comme un cahier des charges auquel il s'est lui-même contraint pour proposer sa vision des choses. Et en exagérant le propos à outrance en calquant ces procédés sur l'étrangeté de son univers, l'auteur fait aussi une critique de l'industrie du manga et de ses codes.
  
Revers de la médaille, Knights of Sidonia est finalement devenu son œuvre la plus longue (six ans et quinze tomes) et la plus en vue de sa carrière, grâce à son adaptation animée. En se lançant dans le « mainstream », Tsutomu Nihei a ainsi pris le risque d'occulter tout son travail passé et beaucoup moins accessible, tout en s'attirant l'ire de ses premiers adeptes qui n'auront pas apprécié cette trahison. Mais le jeu en vaut la chandelle : parvenir à marier des idées avant-gardistes à un large succès public, un pari relevé notamment par Katsuhiro Otomo et son Akira en son temps. Hélas, Knights of Sidonia rate la cible : ses poncifs assumés prennent le pas sur ses ambitions novatrices, et il en ressort une œuvre hybride, un peu bâtarde, qui ne pourra pleinement satisfaire aucun des deux camps : trop consensuel pour le lecteur élitiste, trop bizarre pour le consommateur moyen. Pourtant, si l'on prend le temps de lui offrir une seconde chance, Knights of Sidonia pose quelques interrogations qu'il est intéressant de soulever.
  
  

Rencontre du troisième type

  
Chaque œuvre de Tsutomu Nihei est remplie de créatures ou de peuplades étranges. Dans Knights of Sidonia, l'ennemi s'appelle Gauna, et il s'agit d'une forme de vie spatiale, dont le comportement peut s'apparenter à celui de certains insectes, voire de micro-organismes unicellulaires (ce qui correspond à leur composition corps-amnios) nécessaires au fonctionnement d'une entité plus importante. Et si cette entité est l'univers, alors Sidonia fait office de corps étranger. Initialement présentés comme des créatures monstrueuses, les Gaunas représentent une menace permanente pour nos héros, mais l'on découvre rapidement leurs surprenantes capacités de mimétisme : grâce à leur amnios, il peuvent ainsi reproduire l'apparence des victimes qu'ils engloutissent, mais aussi leur geste et, plus surprenant encore, leur façon de communiquer. Aussi, lorsqu'un fragment d'amnios se met à endosser le physique de Shizuka, Nagate est en proie à une profonde remise en question : n'est-ce qu'un leurre des Gaunas pour troubler leurs opposants ? Ou ont-ils une véritable envie d'évoluer ? Aspirent-ils à une condition humaine, à un égo ? Simple mimétisme, ou émergence de conscience ?  Les quelques informations que connaissent nos héros proviennent avant tout d'archives officielles, donc contrôlées. Et entre les lignes, on peut comprendre que la destruction de la Terre pourrait être dûe à une réaction défensive, suite à une attaque humaine... Ainsi, même s'il nous abreuve sans cesse de révélations, Tsutomu Nihei n'oublie pas de remettre en question nos convictions : la vérité n'est qu'une question de point de vue. Et outre ces exploits sur le champ de bataille, Nagate Tanikaze et ceux de sa génération poursuivent un autre combat : celui du renversement des dogmes établis. Le point d'ancrage de tout cela sera atteint avec l’apparition de Tsumugi, hybride douée de pensée qui, malgré sa conception à des fins guerrières, prouve la possibilité d'une coexistence entre les deux races.
  
  
Knights of sidonia visual 6
   
    
Il naît alors un paradoxe qui fait émerger l'un des thèmes les plus chers à l'auteur : la question du transhumanisme. Mais là encore, Tsutomu Nihei inverse le propos : dans BLAME! ou Biomega, nous suivions des héros androïdes, à la recherche d'une humanité perdue (la quête d'un terminal génétique dans l'un, la sauvegarde face à un virus dans l'autre). Dans Knights of Sidonia, Nagate Tanikaze est l'incarnation même de l'humain « naturel » (encore que sa conception ne le soit pas vraiment), par opposition à ses congénères créés artificiellement et dépourvus des défauts les plus contraignants : se régénérant par « photosynthèse » comme des végétaux, ils peuvent ainsi s'abstenir de différents besoins naturels, voire de se reproduire. Le haut niveau de technologie atteint dans les domaines biologiques (immortalité, clonage, régénération) ou cybernétiques (prothèses, intelligence artificielle) libère des contraintes de la mort, de la souffrance et de la tristesse, et contribue à cette déshumanisation progressive. Dans ces conditions, difficile de ressentir de l'empathie quant à la survie de cet ersatz du genre humain, mais Nagate vient heureusement rétablir l'espoir. Naif, maladroit et « puant », il incarne l'humanité dans tous ses défauts, mais aussi dans tout ce qu'elle peut apporter comme idées salvatrices, que des archétypes enfoncés dans leur lignes directrices ne pourront pas imaginer.  Quelque part, on peut aussi voir en Nagate l'image de Nihei, luttant dans une industrie artistique devenue bien trop lisse, et dans laquelle il s'intègre au prix de quelques concessions. L'auteur et son protagoniste partagent d'ailleurs les mêmes initiales...
  
  

Amour universel

  
Mais outre la menace des Gauna et les prouesses spatiales, Knights of Sidonia s'intéresse avant tout au développement des relations entre les personnages, en usant, comme dit précédemment, des ficelles de la comédie romantique classique. Sans atteindre le malaise de BLAME GAKUEN!,  les situations comiques « petite culotte » nous apparaissent aussi avec un sentiment d'étrangeté. Cela est dû quelque part à la narration et au graphisme, rendant inexpressif des demoiselles ayant pourtant des caractères forts (et stéréotypés). Mais l'on sent surtout qu'il nous manque un élément, une clé de compréhension. A l'instar de la célèbre blague « J'en prendrais pour un dollar » de Robocop, l'humour de Knights of Sidonia ne semble pleinement accessible qu'aux contemporains de l'intrigue. L'humanité a tellement évolué qu'il est difficile de s'identifier à ses personnages, si ce n'est à Nagate, capable d'un éventail d'émotions plus riche que ses camarades. Tout en nous laissant sur des bases connues, Tsutomu Nihei joue ainsi l'avant-garde, et détourne les clichés à son avantage : ce ne sont plus des ressorts comiques dans un space-opera, mais des ressorts comiques propres à l'univers lui-même. 
    
   
Dans le registre des sentiments, nous noterons aussi que cette succession de points-clés masque un fond beaucoup plus avant-gardiste. A bien y regarder, au-delà des nombreuses demoiselles jouant l'outrance, la jalousie ou la surprotection, trois prétendant(e)s au cœur de Nagate se distinguent. 
  
La première, Shizuka Hoshijiro, est l'héroïne trop parfaite : douce et attentionnée envers notre héros, elle se serait destinée dans toute autre comédie du genre à devenir le principal intérêt amoureux que le héros aurait poursuivi jusqu'à la conclusion de l’œuvre. Mais Nihei contrebalance complètement ce code :  Nagate et Shizuka partageront rapidement un amour mutuel, jusqu'à la disparition aussi tragique que brutale de cette dernière, laissant le héros dans l'inconnu et dans la culpabilité. Par ce biais, l'auteur nous confirme que son récit n'ira pas dans une direction naturelle et convenue, permettant ainsi d'introduire deux histoires plus complexes.
     
Izana Shinatose endosse quant à lui(elle) le rôle de l'amoureux(se) inassouvi(e), qui a conscience de sa position d'éternel(le) second(e), se contentant de la moindre marque d'affection de Nagate. Si ce rôle est relativement classique, figurant dans bon nombre de triangle amoureux, l'originalité viendra de la nature même du personnage et de son intersexualité. En tant que « troisième sexe », Izana peut choisir lui-même son genre et son orientation sexuelle, laisser son subconscient décider à sa place ou encore, ne rien choisir du tout. Avec ce personnage, Tsutomu Nihei offre une vision novatrice des questions de l'homosexualité et des transgenres, des thèmes assez peu abordé dans le monde du manga, sinon par le prisme fantasmé du genre yaoi. A terme, les changements physiques d'Izana résonneront à la fois comme un prisme de la puberté et de l'affirmation de sa différence. D'un autre côté, Izana apparaîtra d'une toute nouvelle manière pour le lecteur comme pour Nagate, ne pouvant plus nier l'évidence.
  
Pourtant, l'élément le plus déroutant restera Tsumugi Shiarui, dont l'apparition résultera d'un long processus de pensée. Déjà dérouté par l'amnios prenant l'apparence de Shizuka, Nagate verra en Tsumugi la réincarnation de son amour perdue, tandis que la créature hybride se rapprochera très rapidement de notre héros grâce à des reliquats de souvenirs de sa génitrice. C'est l'une des romances les plus étranges qu'il nous ait été donné de lire, pour la bonne et simple raison que nous avons aucun référent auquel nous rattacher. En effet, sorti des phases de combats où elle apparaît dans toute sa splendeur de sentinelle, Tsumugi ressemble la plupart du temps à... un ver, ou un tentacule, on ne sait trop comment le définir. Là encore, l'auteur joue avec nos contradictions en posant la question de l'omnisexualité. Si les relations inter-espèces sont légion dans la littérature de fantasy ou de science fiction, il nous a rarement été donné de découvrir une partenaire sentimentale entièrement déshumanisée. Et aussi bizarre que cela puisse paraître, il ressort de cette relation un amour d'une extrême pureté, réinsérant la pudeur japonaise dans ce contexte iconoclaste. 
  
  
Knights of sidonia visual 1
  
Au-delà des clichés et de la simple parodie, Knights of Sidonia se permet ainsi d'aborder des questions assez inattendues quant il s'agit de transhumanisme, mais qui devraient pourtant être essentielle : si de nombreuses œuvres de Science-Fiction s'interrogent égoïstement sur la persistance de « l'esprit » dans des corps de plus en plus déshumanisés, peu s'intéressent autant sur le rapport aux autres et aux sentiments qui peuvent en découler. Pourra-t-on encore faire des blagues de culotte quand on sera devenus des cyborgs ? Pourra-t-on encore y aborder la question du genre et du sexe de la même manière ? Et qu'adviendra-t-il de l'amour, dans tout cela ? Tsutomu Nihei nous offre des réponses, venues du 35ème siècle de notre ère. A nous de parvenir à décrypter ce message d'espoir venu d'un lointain futur...
  
  

SIDONIA NO KISHI © Tsutomu Nihei / KODANSHA Ltd.

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