Ikigami - Actualité manga
Dossier manga - Ikigami

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Sommaire

Publié le Jeudi, 13 October 2011


L'anticipation dans toute sa terreur

 
On aurait évidemment aimé écrire qu'Ikigami fait office de récit d'anticipation dans toute sa splendeur. Néanmoins, l'anticipation est un genre donnant lieu à des œuvres très éloignées d'une quelconque notion de beauté, de luxe ou de gloire. Ce que nous laisse entrevoir les récits d'anticipation glace le sang. Ikigami est de ceux-là. Petit rappel pour commencer : l’anticipation correspond à un genre littéraire et cinématographique lié à la science-fiction, regroupant des récits se situant dans un futur proche ou hypothétique. L'anticipation recouvre surtout des utopies et des dystopies. Les utopies décrivent des mondes futuristes idéaux, tandis que les dystopies se placent dans des sociétés qui empêchent les individus de jouir de leurs droits fondamentaux tels que la liberté et le bonheur, l'auteur avertissant ses lecteurs contre l'avènement de régimes de ce type. Ces définitions étant posées, précisons qu'Ikigami est bien un récit dystopique.

Peu de mangakas sont capables de poser les bases d'un schéma narratif en seulement quelques pages, de façon claire et cohérente, tout en inspirant une profondeur scénaristique et un univers imposant. En la matière, Naoki Urasawa est le maître incontesté. Le tome 1 d'Ikigami est venu bousculer le petit cercle du seinen, avec plus particulièrement le premier chapitre de la série, qui fait office de référence. L'auteur appuie dès les toutes premières pages un récit d'anticipation avec rigueur et concision, avec une force psychologique et une puissance narrative déconcertante. C'est bien pour cela qu'Ikigami s'est imposé dès son premier tome comme un indispensable : son début a impressionné beaucoup de monde, qui ne s'en souvient pas ? Et si l'évolution d'Ikigami va plutôt decrescendo d'après certains, de nombreux éléments du récit impriment une qualité indéniable à ce manga d'exception.
 

Un gouvernement autoritaire


L'Etat fictif décrit dans Ikigami est une dictature. Le système gouvernemental entourant la « loi pour la sauvegarde de la prospérité nationale » dévoile vite son vrai visage : l'intransigeance pour les personnes se rebellant ; le contrôle des médias ; le confort et la sécurité assurés, tout du moins en apparence, aux citoyens. Lors du premier chapitre, on découvre, effaré, en compagnie d'un Fujimoto en passe de devenir fonctionnaire, un système fascisant qui utilise le meurtre pour assurer soi-disant le bien-être de la population. Les « esprits dégénérés » − les rebelles et révolutionnaires donc − sont capturés, et subissent une injection de la fameuse capsule létale. La pensée unique règne, toute forme de lutte est interdite. Il n'y a pas de choix, donc pas de liberté. Servir docilement les hautes instances s'impose, désobéissance civile et manifestations sont interdites. L'Homme s'oppose ici à l'Etat tout puissant, décrit par exemple dans le Léviathan de Thomas Hobbes, où le philosophe dénie tout droit de rébellion envers un Etat transcendant.
 
Dans Ikigami, les individus, pourtant, paraissent libres, souvent même heureux. La privation de la plupart de leurs libertés ne semble pas les gêner outre mesure car l'autoritarisme en place est en fait très discret. La violence du régime est habilement dissimulée aux yeux des citoyens. En effet, la « loi pour la sauvegarde de la prospérité nationale » est plutôt abstraite car elle touche une minorité. L'Etat fictif décrit semble peuplé comme le Japon (ce n'est pas un hasard) : tuer un jeune entre 18 et 24 ans sur mille, c'est donc numériquement parlant assez faible. Mais la violence, cachée, ressurgit néanmoins dans certaines situations. C'est le cas lorsque les « éléments dégénérés » sont traqués par la police d'Etat. C'est aussi le cas des fonctionnaires entre eux, délateurs et zélés à l'excès, qui ont tout intérêt à servir le régime sous peine d'être très rapidement qualifiés eux-mêmes « d'éléments dégénérés ».

La perpétuation d'un régime autoritaire passe nécessairement par un contrôle très poussé des sujets et des fonctionnaires. L'aliénation est donc omniprésente. La propagande est ciblée, et les fonctionnaires comme Fujimoto sont surveillés discrètement. En cas d'erreur, ceux-ci doivent effectuer un rapport sur leur conduite personnelle (qui n'est autre qu'un mea culpa où ils doivent réhabiliter l'importance de l'idéologie d'Etat contre celle de l'individu), subissent des recadrages (et croulent sous le travail puisque leur hiérarchie les punit en les inondant de dossiers à régler), sont convoqués pour des « entretiens idéologiques ».

De plus, l'administration, concept très anonyme au demeurant, dilue volontairement les responsabilités individuelles pour que personne ne cause directement la mort.
La capsule létale est injectée dans des vaccins aléatoirement par des scientifiques. Ceux-ci sont au service d'une politique, ce qui n'est pas sans rappeler le régime nazi. Les trouvailles technologiques sont mis à contribution de l'idéologie dominante. La mort du porteur de la capsule ressemble à une crise cardiaque : lors de son injection, la capsule circule dans le circuit sanguin jusqu'à atteindre l'artère pulmonaire au niveau du coeur, puis s'y fixe. Lorsque la personne atteint un seuil de vitalité important, la capsule explose. Radical.
Les dossiers des personnes déclarées comme porteuses de la capsule sont envoyés à l'état civil des mairies par le Ministère de la santé et de la protection sociale : les hauts fonctionnaires sont ainsi prévenus par les instances scientifiques contrôlées par le gouvernement pour savoir quels individus vont décéder.
Dernier chaînon : les petits fonctionnaires, les livreurs tels que Fujimoto, remettent leur préavis de décès à ceux qui seront appelés « héros de la nation », car ils meurent pour la patrie.
L'opération qui conduit à connaître l'identité du futur condamné est strictement organisée, déshumanisée car séparée en trois étapes. Cette administration est froide. La mort est rendue banale, mais la loi la déclare utile !

Le gouvernement pousse la perversion très loin en instaurant des mesures sociales pour encourager le soutien à l'ikigami : la famille du défunt perçoit en effet de l'Etat une pension de prospérité nationale. Pour autant, cette compensation est supprimée si l'individu condamné commet des infractions durant ses dernières 24 heures. Même lors de cette durée, le condamné ne jouit donc pas d'une liberté entière, puisqu'il lui est fortement déconseillé de nuire à autrui pour garder son futur rang de héros de la nation et pour que sa famille perçoive l'indemnité. Si le récepteur de l'ikigami cède à ses pulsions, l'affaire est de toute façon vite réglée, car il est qualifié « d'élément dégénéré ». Cette dictature ne rencontre aucune difficulté parce qu'elle parvient à tout contrôler, avec des moyens simples, mais pas simplistes. Juste logiques et efficaces : une police d'Etat, un contrôle de tous les instants, la suppression d'une majorité des libertés individuelles et collectives.

A travers Ikigami, on voit bien que Mase tente une critique de la bureaucratie japonaise, de son mode de travail (le modèle du salaryman qui subit la pression d'une productivité acharnée) et l'absence réelle de débats. Pourtant, cette dénonciation est sous-jacente car l'Etat décrit dans le manga ne semble pas être un Japon présent ou imaginé. Quoique...
 
 
  
 
 

Une géopolitique fictive ?


Contrairement à ce qui est affirmé souvent, Ikigami ne prend pas expressément place dans un Japon dystopique. Le doute subsiste puisque l'éditeur Kazé, dans ses postfaces, a pris l'habitude de renvoyer à un Japon qui résulterait d'une uchronie, à savoir que le pays évoqué serait un Japon changé par un événement qui n'a pas eu lieu dans la réalité (on retrouve le même procédé dans Jin-Roh, la brigade des loups par exemple). Pourtant, dans le manga lui-même, l'Etat dont il est question s'avère, en théorie, bel et bien fictif ; il n'est en tous cas jamais nommé. Beaucoup de points communs avec les pays occidentaux peuvent être relevés, les problématiques économiques et sociales d'Ikigami se rapprochant de notre quotidien. Mais évidemment, on serait tenté d'opter pour la vision de l'éditeur français, c'est-à-dire de considérer l'Etat d'Ikigami comme un Japon uchronique, car les références au pays du Soleil levant sont évidentes.

Il y a d'abord l'ampu tôsô. Dans le quatrième tome, Ishii-san, le supérieur de Fujimoto, évoque le passé historique du pays. Celui-ci aurait signé à la fin de la guerre, il y a 56 ans (ce qui correspond à la fin de la Seconde Guerre mondiale), un traité de sécurité avec le vainqueur de la guerre. Tout ceci renvoie à l'ampo tôsô, un traité signé entre les Etats-Unis et le Japon. Ishii explique également les heurts qui ont eu lieu lors du renouvellement du traité (manifestations...). Mais surtout, et c'est là que le fameux événement pouvant conduire à une uchronie refait surface, Ishii précise que la « loi pour la sauvegarde de la prospérité nationale » était une des composantes du traité ! Qu'un pays extérieur ait imposé cette loi, que le pays chargé de l'appliquer se soit montré aussi violent envers la population pour forcer son application, alors même qu'à l'époque les individus se rebellaient, il y a de quoi intriguer. Cet aspect n'est malheureusement plus jamais évoqué au cours des tomes suivants, alors qu'il modifie grandement la donne narrative. Cela est bien dommage... et cela entretient le doute quant à la valeur du récit (uchronique ou non ?). Le doute revient lorsque, dans le tome 8, on apprend que le pays où prend place le récit est confronté à une problématique territoriale et à celle de sa défense. L'Etat dont il est question dans Ikigami est soumis à des provocations perpétuelles d'un de ses voisins et n'a pas le droit de posséder une force armée. On apprend que la Fédération populaire asiatique, le voisin belliciste, viole le droit international et ne reconnaît pas l'indépendance de l'Etat présent dans Ikigami, car ce dernier est en fait un ancien membre de cette Fédération. De plus, le grand allié qui a fait signer l'ampu tôsô est débordé par ses interventions au Moyen-Orient et la lutte contre le terrorisme. Même si Motorô Mase contourne quelque peu la réalité sur certains éléments, ces détails font clairement penser à la Corée du Nord, aux Etats-Unis, et rappelle la problématique de l'absence officielle d'armée au Japon, comme le stipule la Constitution nippone datant de 1945. On regrette que l'auteur ne distille ce genre d'élément qu'au compte-gouttes, et n'exploite pas la piste selon laquelle la « loi pour la sauvegarde de la prospérité nationale » ait été imposée par un autre pays.
  
 
  
 
 

Une loi paradoxale


« Chacun grandit jusque-là en sachant que ce pourra être à lui de mourir. C'est cette appréhension qui élève le degré de conscience populaire envers la valeur de la vie et permet d'augmenter la productivité de la société. »
Tel est le postulat de la « loi pour la sauvegarde de la prospérité nationale ». La loi a été prise pour redonner au peuple l'idée de la valeur de la vie. Le sacrifice des uns est censé servir à ce que les autres se rendent compte à quel point il est important d'en profiter et de servir le pays au cours de sa vie. Cette loi est abondamment citée par les fonctionnaires tout au long de l'œuvre. L'une des principales dispositions ? « Contentez-vous du bonheur de vivre ». On perçoit bien la démarche dictatoriale dans cette phrase : « se contenter »... soit ne pas espérer autre chose de la vie que le bonheur, comme les libertés, strictement limitées. L'intérêt du manga de Motorô Mase est justement de montrer les paradoxes d'une telle loi, qui ne fait qu'instaurer une roulette russe avec la vie des gens.

Toute personne entre 18 et 24 ans peut recevoir l'ikigami. La diversité des profils est donc l'une des forces de ce manga. Toutes les personnes qui reçoivent l'ikigami sont heureuses, ou en voie de l'être. Or, autant pour celles qui mordent la vie à pleines dents que pour celles réitérant leurs efforts pour améliorer leur quotidien, la loi ne fait que « couper l'élan de vie ». Les victimes de l’ikigami espèrent remplacer leur passé traumatisant par un avenir plus radieux ou concrétiser des projets et obtenir le bonheur... mais leurs espoirs sont tués dans l’œuf. Toutes ces personnes qui n'ont plus que la mort devant elles sont censées se rendre compte de la valeur de la vie... en la perdant. Vouloir réhabiliter la valeur de la vie en l'ôtant à ceux qui sont heureux ou se démènent pour le devenir, n'est-ce pas là le paradoxe ultime ? Le mangaka le sait, et joue sur cette idée. Il a d'ailleurs déclaré qu'un « texte qui proclame la primauté de la vie tout en ôtant celle de jeunes citoyens est l’incarnation même de la contradiction ».

Deuxième paradoxe, la « loi pour la sauvegarde de la prospérité nationale » met en exergue les difficiles rapports entre le droit et la morale. Cette loi sort de tout contexte juridique, et ne fait que dicter un comportement moral : retrouver la valeur de la vie. Une loi n'est pas censée se tourner vers la réglementation morale, et l'on voit bien comment un gouvernement autoritaire fait un usage détourné d'un outil inadapté − une loi −, pour contrôler une société.

Un haut fonctionnaire nous annonce dans le premier tome que depuis que la loi a été prise, productivité et taux de natalité ont augmenté, tandis que le taux d'homicides et les violences sont en baisse. La population est en confiance. Au lieu d'être paralysés par la peur d'avoir un proche ou d'être eux-mêmes confrontés à l'ikigami, les habitants ont accepté cette loi. Pourtant, beaucoup de récepteurs de l'ikigami mettent en avant un constat : « Pourquoi moi ? J'y avais déjà pensé, mais j'avais oublié que ça pouvait m'arriver ». Fujimoto lui-même au tout début du manga avoue avoir passé le seuil fatidique des 24 ans, sans jamais avoir pensé à la valeur de la vie au cours de sa jeunesse. La loi est hypocrite, la peur ne peut qu'être inconsciente car la vaccination est opérée sur des enfants de 6 ans incapables d'intégrer les tenants et aboutissants de la loi, et les gens ne sont sensibles à cette loi que lorsqu'ils sont eux-mêmes touchés ou perdent un proche. Le bonheur de vivre n'est jamais complet avant 24 ans, et même après, puisqu'il y a toujours la crainte de voir partir un proche. Troisième paradoxe donc : la valeur de la vie n'est pas pleinement comprise par la population. Il serait tout à fait envisageable pour la majorité de la population de se jeter dans l'oisiveté, en pensant que la vie tient à si peu de choses qu'il faut en profiter au maximum... mais ce n'est clairement pas ce qui ressort dans Ikigami. Que la loi mène à une amélioration globale de certaines statistiques ne tient en fait qu'au comportement docile de la population qui reste très évasive vis-à-vis de cette loi... jusqu'à être touchée de plein fouet. On dirait tant que les personnes recevant l'ikigami et leurs proches sont aveugles face à cette loi et leurs implications, découvrant avec stupeur qu'elles peuvent être elles-aussi concernées... Décidément plus moutons que citoyens, les habitants de ce pays sont à plaindre mais comment ne pas être dans le même temps révolté qu'un mouvement de masse ne parvienne pas à se dégager pour protester ?

La « loi pour la sauvegarde de la prospérité nationale » amène le condamné à céder à ses pulsions, à ses instincts, et par voie de conséquence à la commission d'infractions de toutes sortes (homicides, violences...). Un quatrième paradoxe de la loi peut donc être vu dans le fait que certaines personnes recevant l'ikigami et s'adonnant à des actes vengeurs, ôtent la vie d'autrui plutôt que de prendre conscience de la valeur supérieure de la vie, ce qui va à l'encontre de la prise de conscience voulue par le gouvernement.

Enfin, un dernier paradoxe naît du fait que l'ikigami ne soit destiné qu'à des personnes jeunes. Pourquoi faire mourir des personnes jeunes serait-il plus à même de démontrer la valeur de la vie que faire mourir des personnes plus âgées ? Les jeunes sont en pleine construction, l'élan vital est important, de même que leurs projets. Les viser exclusivement renforcerait donc l'impact de la prise de conscience ? Il n'est pas certain que ce soit la seule raison de cette exclusivité mortifère faite aux jeunes. Tout pays tremble devant la force et la capacité de la rébellion de sa jeunesse, c'est connu, et prouvé. La « loi pour la sauvegarde de la prospérité nationale » est donc parfaite pour maîtriser cette population plus sujette à la rébellion. Qui plus est, cette loi ne fait que sacrifier une génération plutôt qu'effectuer un passage de témoin. Motorô Mase ne s'intéresse néanmoins que trop peu à ce choix de l'âge défini par la loi, hormis quelques pensées de Fujimoto envers son supérieur Ishii, illustrant le choc des générations. Les jeunes souffrent de maux nouveaux d'après Fujimoto, tandis qu'ils ont perdu toute valeur d'après Ishii, la « loi pour la sauvegarde de la prospérité nationale » étant un moyen idéal pour rétablir un ordre moral.
 
 

IKIGAMI © Motoro Mase / Shogakukan Inc.

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