Dossier manga - Spirale

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Publié le Vendredi, 16 January 2015


L'horreur façon Junji Itô, du renouvellement à l'innovation


Itô s'est réapproprié les codes du récit horrifique les plus classiques, et a su les renouveler avec brio. Considérons qu'il existe deux grands sous-genres : l'horreur démonstrative, et l'horreur suggestive (épouvante). Le premier est présent dans Spirale grâce à certains passages gores et/ou malsains, à travers les corps carbonisés ou mutilés, les morts qui n'épargnent pas les enfants, les femmes enceintes friandes de sang, et Cetera. On trouve également certains poncifs du récit horrifique, comme le zombie, la transformation en insecte ou la créature difforme, mi- humanoïde, mi... autre chose. Cette horreur qui nous est montrée n'est pourtant jamais mise en avant de façon banale, à aucun moment Itô ne se départit de son univers, et c'est ainsi que le zombie amoureux se balade sur ressort et qu'en guise de transformation en insecte, les malchanceux se changent en escargots.

Vient ensuite l'horreur suggestive, très ancrée dans l’œuvre de l'auteur. Comme presque toutes les histoires de Junji Itô, Spirale débute dans un univers parfaitement sain et rassurant, presque idéalisé, où la vie passe paisiblement, où l'on est amoureux, où notre travail ou nos études nous plaisent, et où par-dessus tout, l'on se sent en sécurité. À partir de là, le lecteur est déjà piégé, car il s'identifie, il se retrouve dans ce quotidien banal. Mais cela ne dure que quelques pages. Très vite, des éléments étranges font leur apparition, souvent sous la forme d'un personnage secondaire qui se comporte anormalement (ici, la fascination du père de Shuichi pour les spirales). C'est l'entourage proche du/des protagonistes qui est touché, ceux en qui ils avaient confiance, des personnes intègres et saines d'esprit, les représentants de la sécurité et du confort. Peu à peu, la raison se dissipe, et parallèlement à la folie grandissante qui s'empare de ce milieu autrefois si agréable, la logique se délite, et le surnaturel fait son apparition, d'abord discrètement, puis de plus en plus souvent, toujours plus fracassant, plus spectaculaire et plus dangereux. Très dangereux. Bientôt mortel. Mortel. Car l'horreur chez Itô n'est pas cohérente, elle est fantastique, insaisissable et parfois même grotesque. Des combats capillaires, des enfants tornades, des corps allongés et enroulés, et la peur s'installe chez le lecteur face à la façon presque naturelle avec laquelle ces dangers démentiels s'introduisent dans notre monde. C'est crédible, même si l'on n’y croit pas, même si c'est impossible.
  
  
  
  
  
S'ajoute à cela un côté dramatique lié à la fatalité des récits d'Itô. Dans Spirale comme ailleurs, les choses ne font qu'empirer, et les adeptes de l’auteur savent, dès la lecture de la première page : tout ça finira mal. Une autre forme de peur se développe alors, une peur liée à l'impuissance, les personnages se débattent en vain, dans Spirale, ils n'ont même pas l'air de réaliser, ils se laissent porter, ils ne sont que les marionnettes du destin, pas de véritables humains, mais des pions destinés à la mort ou au chagrin, et c'est sans doute pour ça qu'ils n'ont presque aucune profondeur. Shuichi se définit presque exclusivement par sa peur des spirales et des événements qui y sont liés, Kirie semble passive, quelle que soit la situation alors même qu'elle vit de quoi la traumatiser pour le restant de son existence, et on ne parle même pas des autres personnages, qui sont extrêmement caricaturaux, faisant office d’instruments au service du propos.

Autre procédé fortement utilisé par l'auteur : l'horreur par le dégoût. Le dégoût par le gore et le malsain comme évoqué plus haut, mais également l'aversion pour le visqueux, comme c'est le cas lorsque certains personnages se changent en escargots après que leur peau soit devenue de plus en plus suintante, lorsqu'un énorme mille-pattes pénètre dans l'oreille de madame Saito ou lorsque le père de Shuichi étire une interminable langue dégoulinante de bave. Un écœurement face à l’inimaginable également, face à l'étrange, l'une des images les plus saisissantes du manga étant sans aucun doute cette double page où le père de Shuichi est retrouvé mort, complètement enroulé dans un baquet.

Dans Spirale, on trouve également une forme de peur liée à la Spirale elle-même. Pas uniquement parce qu'elle provoque toutes sortes d'autres horreurs, mais parce qu'elle est la source d'une psychose grandissante liée à la connaissance même de son existence. On comprend très vite qu'elle est la source de la malédiction qui s'abat sur Kurouzu, et les personnages comme le lecteur, sont dans l'attente du prochain méfait de la Spirale, tout en constatant que l'ampleur du phénomène ne cesse de croître. C'est cette attente qui glace d'effroi, autant que l'arrivée des événements en eux-mêmes.
  
  
  
  
  
Enfin, les personnages de Spirale sont effrayants. Lorsque Junji Itô souhaite dessiner une jeune fille aux traits harmonieux et délicats, il y parvient à merveille. Lorsque Junji Itô souhaite dessiner un visage profondément flippant, son entreprise est également couronnée d'un succès certain. Les yeux sont exorbités et noircis, les traits du visage plus marqués, les lèvres se tordent en un immense sourire carnassier, et le résultat est réellement impressionnant.
  
  
  

© 1998 by Junji ITO/SHOGAKUKAN Inc.

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