Dossier manga - Piano Forest

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Sommaire

Publié le Jeudi, 03 October 2013


Percussions



Un monde à eux

  
La grande force de Piano Forest est de s'adresser à tous les publics à la fois, sans que personne ne soit privé du concert. Bien sur, on le destinera dans un premier temps aux plus jeunes, qui s'identifieront sans mal aux deux protagonistes. Mais ce long métrage peut également toucher le cœur des adultes en les ramenant à leur propre enfance. L'incontournable naïveté de ce genre de productions familiales est ici atténuée par la justesse du propos, qui ne tombe jamais dans un burlesque facile et niais. Non, si la magie opère, c'est avant tout grâce à une narration qui passe par des regards d'enfants, et par un niveau de langage propice à quelques chamailleries régressives. En cela, si Kai reste le héros le plus actif, il est très pertinent d'avoir fait de Shûhei le conteur indirect de cette histoire. Car c'est par son inexpérience et ses idées préconçues sur son monde que nous saisirons plus justement le caractère hors-norme du talent brut qu'il aura en face de lui. Et alors surgissent des émotions dont la pureté n'a pas besoin d'être explicité davantage, qu'il s'agisse de sentiments nobles comme l'admiration ou l'empathie, mais aussi des pensées plus obscures, auxquelles il se verra confronté pour la première fois.
   
La focale aura bien sur tout le loisir de passer du côté de Kai, avec une spatialisation bien différente : alors que le monde de Shûhei se résume à une salle de répétition étriquée, témoignage de sa surprotection et de son absence de liberté, celui de Kai est... à l'air libre ! Ainsi le jeune garçon a tout le loisir d'exprimer sa folie créative. Son imaginaire est en outre bien plus développé, ce qui se retranscrit à l'écran par quelques envolées symboliques. D'une part, son cadre en lui-même n'est pas dépourvu d'un certain mysticisme : le piano abandonné au milieu des arbres prend alors des allures d'instrument spectral, et le fait de voir jouer le jeune homme au milieu des animaux apporte un côté féerique, proche du champ visuel d'un conte.

  
 
 
D'autre part, Kai laisse échapper ses pensées en déformant le monde qui l'entoure. On pensera notamment à la scène où l'instrument face à lui se gondole, alors qu'il doit réaliser un exercice contraignant. Mais surtout, on se remémorera les passages autours des fantômes de Mozart, nés dans sa tête du fait de la sur-interprétation d'une phrase marquante de son tuteur, et auquel le petit garçon applique les visages de son entourage. Les plus jeunes spectateurs seront charmés par cet aspect fantastique, tandis que les plus vieux se remémoreront cette époque où l'on pouvait, comme Kai, réinventer le monde à partir d'une expression anodine.
  
Il était difficile de ne pas passer par quelques scènes dans un positionnement plus adulte, en particulier lorsqu'il s'agit de décrire le passé du professeur Ajino. Mais la caméra se fera alors plus distante, nous relatant les faits de manière plus objective. La majeure partie du film oscille avant tout entre deux visions très disparates, qui nous font découvrir un monde à la fois très réaliste (le regard académique de Shûhei) et onirique. La réalisation pourra même parfois laisser planer le doute, notamment par le motif de la « lune bleue » qui se montre dès que Kai produit un nouveau miracle. Mais le pont entre ces deux rives est avant tout matérialisé par l'arrivée de Takako en fin de film. Présentée comme un pendant féminin à Shûhei, la jeune fille est pourtant bien moins sure de ses acquis, de sa logique. Elle fera alors un pas vers l'évasion prônée par Kai, vers cet espace de rêves et de liberté dont tout un chacun dispose dans son propre esprit. Complémentaires, ces deux points de vue permettront également aux plus jeunes de saisir toute la complexité de la pratique du piano (ou de tout autre instrument), qui a autant besoin d'une rigueur scolaire que d'une liberté créative afin de s'exprimer à sa juste mesure. Un constat que nos deux héros vont ainsi découvrir au fil de leur aventure...
   
 
     

Résonance

    
En effet, s'ils sont tous les deux enfermés dans leurs convictions, Kai et Shûhei vont tous deux s'initier à celles de l'autre, au travers d'une profonde émulation.
La rivalité est un territoire maintes fois exploré dans nos récits de fiction, le moindre domaine ou la moindre quête pouvant donner des ambitions différentes et des inimitiés. Parfois, elle n'est présentée que comme un ressort superficiel pour diviser ou rassembler différents protagonistes. Ici, elle est au cœur du récit, naissant simultanément avec l'amitié qui lie ces deux enfants. Entre un Shûhei perdu en pleine cambrousse après sa vie tokyoïte, et un Kai qui n'a jamais trouvé une oreille attentive pour parler de sa passion, l'alchimie est immédiate. Et tous deux s'impressionnent mutuellement, malgré leurs divergences. Ce sont encore deux mondes qui se confrontent : le travail contre le plaisir, l'acquis contre l'inné, la rigueur contre l'improvisation. Des visions parallèles qui s'expliquent surtout par le décalage de leurs status sociaux, qui ne sera pourtant jamais un frein à leur amitié. Pour Kai et Shûhei, seul le piano compte !
    
Seulement, le piano est aussi porté par des réalités plus difficiles à appréhender pour nos deux héros, en particulier le fameux concours qui sert de point d'orgue au film. Car la musique est aussi un milieu de compétition, où les places sont chères. Dès lors, tous deux savent qu'à la fin, il faudra bien désigner le meilleur des deux, et si Kai y participera seulement pour honorer une promesse, Shûhei ne peut se résigner à l'idée de la défaite. Cette opposition est d'ailleurs attisée par la présence du professeur Ajino. Ce dernier, refusant de prendre des élèves, finira pourtant par trouver un successeur en Kai, ce qui ne manquera pas d'attiser la jalousie de Shûhei, lequel ayant auparavant échoué dans l'obtention de cette faveur. Un sentiment nouveau pour le jeune homme qui jusqu'alors ne s'était rien vu refuser dans son monde confortable. Cependant, malgré ces sentiments ambivalents, les deux enfants continueront de s'encourager, de se réjouir des performances de l'autre. Et reconnaître la valeur de son adversaire, quitte à admettre sa défaite, est aussi une forme de victoire pour soi-même.
 
 
 
      
 
Si le début du film place Shûhei en narrateur et Kai en objet de contemplation, la balance se rééquilibre bien vite afin de laisser au spectateur le soin de s'attacher tant à l'un qu'à l'autre. De plus, leurs positions sont loin d'être figées, en particulier pour Kai qui s'initiera malgré lui aux « joies » du solfège. Cela est dû à la présence d'Ajino qui sait stimuler l'indomptable gamin en lui posant de nouveaux défis. Pour Shûhei, le parcours est plus compliqué, car si les bases sont là, personne ne peut l'aider pour singulariser la personnalité de son jeu. Toutefois, la rencontre avec Kai et les paroles d'Ajino pourront résonner en lui et l'amener à une prise de conscience :
« Tu devrais apprendre à aimer ton piano. »
  
Au final, la rivalité qui unit nos deux héros est une rivalité saine, constructive, et c'est en elle que réside la victoire du film. Shûhei et Kai ressortent grandis de leur rencontre, ont bousculé leurs certitudes, se sont ouvert à un autre idéal. Le tout, en forgeant une inaltérable amitié qui résistera à tout, des différences sociales aux séparations futures. Deux âmes à l'unisson pour un même récital, faisant du piano même le grand gagnant de l'histoire.
   
 

©2007 Makoto Isshiki / THE PIANO FOREST Film Partners

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